L’Internationale des rivières entrelace un récit d’anticipation et une réflexion juridique, pour « recomposer, reconfigurer nos manières d’habiter ». Dans un future proche en effet, le fleuve L serait considéré comme une « personne », avec ses droits et ses avocats, pour plaider au tribunal des hommes contre ceux qui l’exploitent, l’enserrent à force de bétonnage ou de barrage.

La belle formule, « La nature reprend ses droits », rapidement épinglée par le narrateur du récit marque deux bascules fondamentales dans nos visions du monde : comment une entité vivante, la nature, réclame, se fait pour ainsi dire force agissante, à la manière d’une personne ou d’un personnage ; le périmètre des droits excède de loin les interactions humaines, et que l’homme face aux droits des entités autres qu’humaines ne peut se comporter comme maître et possesseur de la nature, selon les mots de Descartes si souvent commentés et discutés.
Le livre commence comme un conte : « Il était une fois une rivière, L, entravée par des barrages, de grandes infrastructures industrielles, des villes installées sur ses rives… » Il prolonge en fait l’entreprise collective entamée avec Le Fleuve qui voulait écrire dans lequel Camille de Toledo, en manière de chef de chœur, animait et consignait les auditions du Parlement de Loire, rassemblant juristes, anthropologues, artistes : il s’agissait dans ces auditions, sur le modèle des lois attribuant aux fleuves une personnalité juridique, de rassembler autour de la Loire une communauté appelant à écouter les besoins du fleuve. En 2016, Atrato ; en 2017, Whanganui et la Yamuna ; en 2023, la rivière Laje ; en 2024, la Mosquito River, etc. : le XXIe siècle a en effet été scandé par la reconnaissance d’une personnalité juridique aux fleuves et rivières, qui font émerger, sinon se soulever des personnes inouïes, que l’on écoutait peu jusqu’alors. L’Internationale des rivières imagine à travers un jeu d’anticipation quelques années plus tard, jusque vers 2055, les conséquences d’une telle loi, et les bouleversements juridiques en chaîne : constitution d’un représentant du fleuve pour porter sa parole et éventuellement porter plainte, reconnaissance de sa force de travail, etc. Mais ce renouvellement du cadre juridique est aussi un appel à s’éloigner de nos représentations modernes, pour réintensifier notre attention, réaffirmer nos attachements au monde du vivant, regarder avec plus de considération les entités autres qu’humaines : « On s’était mis à écouter des êtres, des conditions d’existence, mais aussi, des processus et des cycles naturels auxquels, pendant des siècles, notre espèce qui avait hérité des diverses modernités, n’avait attaché aucune importance. »
C’est là un des apports du livre que de penser les systèmes économiques et l’industrie extractiviste, comme un système organique qui non seulement occulte, mais aussi refoule.
Le texte de Camille de Toledo s’écrit dans le sillage des réflexions devenues aujourd’hui essentielles de Philippe Descola et de Bruno Latour. L’écrivain prend à rebours nos modernités à partir de contre-modèles et d’autres ontologies, pour contrarier l’objectivation du monde naturel et des autres qu’humains. À rebours de notre vision naturaliste du monde, opposant et hiérarchisant la nature et la culture, Camille de Toledo mobilise en particulier l’animisme pour penser l’agentivité du fleuve L, sa potentialité de personnification et sa personnalité juridique. L’écrivain congédie l’inertie des cadres de représentation naturaliste, refuse toute assignation à penser depuis les modèles naturalistes occidentaux, en réclamant une capacité à métamorphoser notre regard : dès lors, les entités du monde cessent aussi d’être assignées à une place, acquièrent une puissance métamorphique, une mobilité existentielle, permettant au fleuve d’être tout ensemble dynamique liquide, puissance travailleuse, « méta-personne », etc : « Tout n’est, à la fin, qu’apparitions, métamorphoses, stases désynchronisées de formes évanescentes. »
Ce geste-là, Judith Sarfati Lanter nous aide, grâce à son passionnant essai Littérature et animisme (2026), à le replacer dans un vaste mouvement de créations littéraires contemporaines qui inventent « de nouveaux régimes de relation et invitent à penser, au cœur de la crise, ce que veut dire habiter la Terre ». La chercheuse retrace notamment, au croisement du droit et des études littéraires, ce qu’elle appelle un animisme juridique, en rappelant comme Camille de Toledo les étapes décisives de ces reconnaissances des droits de la Terre, et en particulier des droits accordés aux fleuves, grâce à la reconnaissance de leur personnalité juridique. Personnalité juridique et personnification, extension du droit et geste littéraire vont ainsi de pair dans ce que la chercheuse nomme des jurisfictions, genre auquel appartient L’Internationale des rivières de Camille de Toledo.
Ce récit n’est pas seulement une anticipation juridique, c’est aussi une projection de soi en vieillard, au corps abîmé, sur le point de mourir quelques semaines après l’entretien imaginaire du 30 novembre 2055. Camille de Toledo y accentue la vulnérabilité physiologique qui traverse ses derniers livres, pour écrire pour ainsi dire depuis le point de vue de sa mort.
« Je pensais pouvoir répondre à toutes ces questions dans ce récit, mais je ne m’en sens plus la force.
Il est tard pour moi, le temps a passé, je n’ai plus la même vaillance.
Pour écrire, il faut arriver à s’asseoir.
Et maintenance, même cette position m’est douloureuse.
[…] Et moi, je suis désormais trop vieux. »
Ce faisant, il compose pour ainsi dire une fiction d’auteur, à travers le dispositif de cet entretien imaginaire, l’instituant en quelque sorte en témoin d’un bouleversement législatif majeur. Même si cette fiction ne pratique pas l’autodérision de L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster d’Éric Chevillard ou le vertige intertextuel des inventions de Jean-Benoît Puech, Camille de Toledo interroge les genres médiatiques qui accompagnent la constitution d’une figure auctoriale, en particulier la pratique de l’entretien. Il y a dans ce geste beaucoup de complexités, puisque dans le même temps le récit intensifie la fragilité de l’auteur, met à nu un corps blessé, dans un geste presque rousseauiste, mais fait de l’auteur une figure de sage au regard rétrospectif, malgré ses nombreux doutes, et ses hésitations.
L’une des forces du livre, c’est d’être à la confluence de deux lignes majeures du travail de Camille de Toledo : d’une part, une réflexion sur les hantises du passé, sur l’héritage traumatique d’un siècle de violences, qui obsède et s’ancre dans les corps notamment dans Thésée sa vie nouvelle, d’autre part, un travail au long cours sur les effets dévastateurs d’une modernité capitaliste, qui a exploité le corps de la terre dans Le Fleuve qui voulait écrire. À la jonction de ces deux lignes, l’écrivain décrit le dérèglement climatique et les phénomènes intenses comme un retour du refoulé terrestre :
« Les dérèglements qui nous saisissent – je le vois ainsi – fonctionnent donc comme l’inconscient : c’est un retour à la lumière sous une forme violente, chaotique des natures que nous avons refoulées, entravées, bétonnées.
Les droits de la nature, pour moi, viennent sur le tard prendre acte – et verbaliser, transformer en langage – des traumas, des absences, des disparitions.
Ils sont, à leur façon, la manifestation d’un désir d’entendre les voix enfouies, étouffées, du monde. »
C’est là un des apports du livre que de penser les systèmes économiques et l’industrie extractiviste, comme un système organique qui non seulement occulte, mais aussi refoule. Les catastrophes déjà en cours et à venir dans les écosystèmes sont un violent retour du refoulé de nos représentations naturalistes : les modernes ont eu l’illusion d’objectiver et de maîtriser les entités autres qu’humaines, et ils sont en train de se rendre compte à leur dépens que ces puissances agissantes sont sans maître, ni possesseur.
Camille de Toledo, L’Internationale des rivières, Verdier, février 2026, 240 pages.


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