1
Dans la bourgade d’à côté, un homme avait assassiné tous les membres de sa famille. Il avait cloué les portes pour qu’ils ne puissent pas s’échapper ; les voisins les avaient entendus courir d’une pièce à l’autre en hurlant et en le suppliant de les épargner. À la fin, il avait retourné l’arme contre lui.
Tout le monde ne parlait que de ça – quel genre d’homme est capable de faire une chose pareille, quels secrets doit-il cacher ? Le tourbillon des rumeurs allait bon train : il était question de liaisons, d’addiction, de fichiers dissimulés dans son ordinateur.
Elaine se contenta de déclarer qu’elle était surprise que ça n’arrive pas plus souvent. Les pouces glissés dans les passants de son jean, elle regardait la morne rue principale de leur petite ville. C’est vrai quoi, dit-elle. Faire ça ou autre chose.
Elaine et Cass s’étaient rencontrées en TP de chimie, le jour où la première avait renversé de l’iode sur la plaque d’eczéma de la seconde. C’était un accident ; elle avait pleuré encore plus fort que Cass et insisté pour l’accompagner à l’infirmerie. Depuis, elles étaient inséparables. Tous les matins, Cass passait la prendre devant chez elle et elles se rendaient ensemble au lycée. À midi, elles retroussaient leurs jupes longues et déambulaient dans les allées du supermarché en écoutant de la musique sur le portable d’Elaine et en mangeant des croissants du rayon boulangerie dont il ne restait plus une miette le temps qu’elles arrivent à la caisse. Le soir, elles allaient faire leurs devoirs tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre.
Cass avait l’impression de connaître Elaine depuis toujours ; ça n’avait aucun sens de se dire qu’à une époque elles n’étaient pas amies. Leurs vies se ressemblaient tellement que c’en était presque inquiétant. Elles appartenaient toutes les deux à d’éminentes familles de la ville : le père de Cass, Dickie, était le propriétaire de la concession Volkswagen locale ; celui d’Elaine, Big Mike, était entrepreneur et éleveur de bétail. Elles étaient toutes deux légèrement plus grandes que la moyenne ; toutes deux brillantes élèves, toujours premières de leur classe. Toutes deux bien décidées à partir d’ici un jour et à ne plus jamais revenir.
Elaine avait les cheveux d’un blond doré, les yeux verts, une silhouette sublime. Chaque fois qu’elle achetait des vêtements en ligne, ils lui allaient toujours à la perfection, comme s’ils avaient été taillés sur mesure. Dans son journal, Cass employait des mots tels que grâce et style pour évoquer son amie. Elle possédait ce que les Français appellent un je-ne-sais-quoi. Même quand elle se coupait les ongles de pied, on aurait dit qu’elle était en train de déguster une pêche.
Lorsque Cass venait chez Elaine, elles s’installaient dans sa chambre, allumaient la lampe carrousel et allaient sur le site de Miss Univers Irlande. Elaine envisageait sérieusement de poser sa candidature, non pas tant pour le titre en lui-même que pour les opportunités auxquelles il lui donnerait accès. La lauréate de l’année précédente était aujourd’hui l’ambassadrice officielle d’une marque de jus de fruits.
Cass trouvait Elaine bien plus belle que toutes les candidates. Mais c’était plus retors que ça. Chacune des prétendantes au titre pour l’Irlande – lequel permettait à l’heureuse élue de viser ensuite celui de Miss Univers proprement dite, à l’échelle mondiale – avait surmonté une épreuve. L’une d’elles était une réfugiée africaine qui avait fui la guerre dans son pays. Une autre avait subi une lourde opération chirurgicale quand elle était encore toute petite. Une candidate particulièrement mince avait été particulièrement grosse autrefois. Il fallait que ce soit quelque chose d’assez grave, par exemple un trouble de l’apprentissage, mais pas trop non plus, comme avoir été séquestrée dans une cave pendant dix ans par un pédophile. L’eczéma de Cass aurait été parfait ; les deux amies se demandaient si elle ne pourrait pas contaminer Elaine en frottant sa peau contre la sienne suffisamment longtemps. Mais de toute évidence ça ne marchait pas. Elaine trouvait injuste ce critère du handicap obligatoire. Au fond, affirmait-elle, c’était presque une forme de discrimination.
La bonne frappa à la porte de la chambre pour prévenir Elaine que c’était l’heure de sa leçon de natation. La jeune fille leva les yeux au ciel. La piscine était toujours pleine de pansements et de vieillards. Des vioques d’ici, disait-elle. Si ça, ce n’est pas une épreuve à surmonter…
Elaine haïssait leur ville. Tout le monde se connaissait, tout le monde était au courant des moindres détails de votre vie ; quand vous marchiez dans la rue, les gens qui passaient en voiture ralentissaient pour voir qui vous étiez et, le cas échéant, vous saluer d’un petit signe de la main. Il n’y avait pas de vrais commerces ; au lieu d’un McDonald’s et d’un Starbucks, ils avaient un Binchy Burgers et un Mangan’s Café, où les patrons faisaient eux-mêmes le service et vous demandaient des nouvelles de vos parents. Même pas moyen de s’acheter un hot-dog sans être obligée de raconter sa vie à quelqu’un, se plaignait-elle.
Ce côté étriqué aurait pu être tolérable, à la rigueur, si au moins les habitants avaient été un peu plus sophistiqués. Mais en dehors de l’élevage et de la prospérité de l’usine de puces électroniques, ils ne s’intéressaient qu’à une seule chose : les sports gaéliques. Le football, le hurling, le camogie, les compétitions régionales, la Coupe, le championnat des moins de vingt et un ans – ils ne parlaient que de ça. Elaine détestait la GAA, l’Association athlétique gaélique. Elle était nulle en sport, malgré sa grâce naturelle. Toujours bonne dernière au grimper de corde en cours de gym ; dans les sports collectifs, elle restait au bord du terrain, affichant un air maussade, se triturant les cheveux et courant mollement le long de la ligne de touche dans un sens ou dans l’autre, selon le déplacement des autres joueuses, telle une délicate petite brindille ballottée au fond d’un océan bruyant et déchaîné.
Le comité Ville Propre, dont la mère de Cass était membre, débitait sans cesse des monceaux de conneries sur la beauté naturelle de la région, ce qui avait le don d’exaspérer Elaine. La nature, à ses yeux, était presque aussi nuisible que le sport. Tous ces trucs qui n’arrêtaient pas de pousser ? Toutes ces saletés, genre les cultures ou quoi, tous ces trucs qui crevaient et qui ensuite revenaient l’année suivante ? Était-elle donc la seule à voir à quel point tout ça était flippant ?
Et non, je ne suis pas négative, se défendait-elle. Je voudrais simplement vivre dans un endroit où le café serait buvable, où je ne serais pas cernée par la nature et où les gens n’auraient pas tous une tronche de patate écrasée.
Cass ne s’intéressait pas plus qu’Elaine à la GAA, et elle était d’accord avec elle sur le manque général de je-ne-sais-quoi. Pour elle, toutefois, la présence d’Elaine suffisait à elle seule à racheter tous les défauts de leur petite ville.
Jamais elle ne s’était sentie aussi connectée à quelqu’un. Lorsqu’elles s’envoyaient des messages le soir – restant parfois éveillées jusqu’à 2 heures du matin –, elles étaient tellement sur la même longueur d’onde qu’on aurait dit qu’elles n’étaient qu’une seule et même personne. Si Elaine envoyait un texto à Cass pour lui dire wtf ct koi ce pull ajd, elle comprenait instantanément duquel elle parlait ; un seul mot, sans aucune explication, comme bagatelle ou cunni, pouvait la faire rire si fort que son père l’entendait depuis l’autre bout du couloir et venait lui dire de se coucher. D’une certaine manière, c’étaient les moments qu’elle préférait – encore plus que ceux où elles étaient physiquement ensemble. Allongée dans son lit, absorbée par ces volées de messages frénétiques, Cass avait elle-même la sensation de voler, très loin au-dessus de la ville, dans la pureté d’un espace qui n’appartenait qu’à elle et à sa meilleure amie.
La plupart du temps, elles allaient chez Elaine après les cours, mais parfois, histoire de changer de décor, c’était l’inverse. Elaine aimait bien traîner dans la cuisine et discuter avec Imelda – c’est ainsi qu’elle appelait la mère de Cass : « Imelda », avec tellement de naturel et de nonchalance que son amie n’avait pas tardé à l’imiter. Il vous va trop bien ce jegging, Imelda, disait-elle par exemple. Ah oui, tu trouves ? répondait la mère de Cass/« Imelda », puis elle se cambrait et pivotait sur elle-même en se contorsionnant avec la grâce d’un saule, pour jeter un rapide coup d’œil à l’arrière de ses cuisses. Les rayures, je n’étais pas très convaincue. C’est justement ça qui fait tout, répliquait Elaine d’un ton catégorique, et Imelda avait l’air toute contente.
Elle était réputée pour sa beauté. Elle aussi était blonde aux yeux verts. C’est trop bizarre que ce soit ta mère, avait déclaré un jour Elaine. Ce serait plus logique que je sois sa fille, non ?
Du coup on serait sœurs ! s’était enthousiasmée Cass.
Non, je voulais dire à ta place.
Cass ne savait pas trop quoi penser de cette remarque. Mais le fait est qu’Elaine s’entendait mieux qu’elle-même avec sa mère. Imelda lui prêtait des crèmes pour le visage ; elles échangeaient des secrets de beauté et des conseils cosmétiques. Cass assistait en simple témoin à leurs conversations. Rien ne marche sur sa peau à cause de son eczéma, se désespérait Imelda. Oui, c’est un vrai handicap, acquiesçait Elaine.
Un jour, Imelda les avait emmenées à Dublin pour des ventes privées avant soldes. Les réductions ne figuraient pas encore sur les étiquettes ; seuls les clients « platinum » étaient au courant. Elaine semblait enchantée par cette élévation secrète au-dessus du commun des consommateurs ; elle regardait Imelda passer en revue les portants, fouettant impitoyablement les vêtements telle une impératrice au marché aux esclaves, comme si elle était capable de juger de leur qualité au premier coup d’œil, comme si elle était nimbée d’une aura, d’un éclat couleur platine.
Cass ne comprenait pas bien ce culte voué à Imelda. À ses yeux, Elaine était cent fois plus belle que sa mère. Ouais mais ta mère a genre au moins trente-quatre ans, disait Elaine. Elle est hyper bien conservée pour son âge.
Elaine trouvait que sa propre mère avait mal vieilli, et elle avait avoué un jour qu’elle-même craignait « plus que tout au monde » que sa propre beauté ne soit que transitoire, qu’elle soit condamnée à passer le restant de ses jours parmi la foule prolétaire des tronches-de-patate qu’elle voyait sur le parking du supermarché Lidl, en train de pousser leur caddie.
Elle n’avait pas tort : aujourd’hui encore, même après avoir mis au monde deux enfants, Imelda avait un effet électrisant sur tous ceux qu’elle croisait. Quand elle marchait dans la rue, les femmes penchaient la tête sur le côté et la dévisageaient avec un air d’adoration, comme éberluées devant quelque prouesse athlétique. Les hommes restaient figés sur place et se mettaient à bafouiller, pupilles dilatées, lèvres tremblantes et bouche bée comme s’ils essayaient désespérément d’en faire sortir un mot ineffable.
Cass, pour sa part, n’électrisait manifestement personne ; quand elle se présentait comme la fille d’Imelda, les gens la considéraient un long moment comme s’ils se trouvaient confrontés à une énigme insoluble, puis ils lui tapotaient la main avec compassion en lui disant : Ah, tu dois tenir de ton père, alors.
D’après Elaine, ce n’était pas seulement une question de physique. Imelda possédait aussi quelque chose de mystique, une sorte de magnétisme.
Je n’arrive pas à croire qu’elle ait épousé ton père, disait-elle avec candeur.
Cass aussi avait parfois du mal à le croire – que son père, si réfléchi, si sensible, ait succombé comme n’importe quel gogo au charme totalement superficiel d’Imelda. Elle ne voulait pas la dévaloriser aux yeux d’Elaine, mais elle ne comprenait pas comment celle-ci pouvait lui trouver quoi que ce soit de mystique. Passer du temps avec sa mère revenait à subir l’exposé ininterrompu de tout ce qui lui passait par la tête – un déluge continu de pensées, d’associations d’idées et de remarques décousues, chacune insignifiante en soi mais dont l’effet cumulé était accablant. Il faut que je te prenne rendez-vous pour une électrolyse, histoire de te débarrasser de cette petite moustache qui commence à pousser, déclarait-elle ; puis, avant qu’on ait eu le temps d’encaisser le choc : C’est quoi, ces fleurs, des tulipes ou des bégonias ? Tiens, voilà Marie Devlin, la pauvre n’a vraiment aucun, mais alors aucun style. Il est arabe, ce type ? Il y en a de plus en plus par ici. Où est-ce que j’ai repéré qu’ils avaient un très bon chutney, déjà ? Kay Connor m’a dit qu’Anne Smith avait perdu du poids mais pas là où il fallait selon le médecin. Ils avaient annoncé beau temps aujourd’hui, tu parles, regarde-moi ce ciel. Qui a inventé le chutney, déjà, Gorbatchev, non ? Et cetera, et cetera – écouter Imelda s’apparentait à traverser une tempête de neige, une étourdissante tornade de petits riens dont la blancheur finissait par vous aveugler.
Franchement, Cass aurait préféré que son amie ne vienne plus du tout chez elle, qu’après les cours elles n’aillent que chez Elaine ; la bonne, Augustina, leur servirait du café glacé, et elles s’installeraient dans la chambre pour aller sur le site Internet de Miss Univers Irlande, échanger des conseils sur des pratiques sexuelles qu’elles n’avaient jamais expérimentées et dresser le classement des plus beaux garçons du lycée.
En même temps, Cass avait conscience qu’elle aurait dû remercier sa mère d’être aussi indéniablement glamour – remercier le ciel qu’il y ait chez elle quelque chose d’enviable aux yeux de son amie, surtout maintenant.
En réalité, leurs vies n’étaient pas aussi similaires que l’imaginait Elaine. Oui, elles avaient la même raquette de tennis, le même sweat à capuche en tissu éponge couleur pêche melba. Ce qu’Elaine n’avait visiblement pas encore compris, cependant, c’est que les choses qu’elles avaient en commun appartenaient désormais au passé. Les deux familles avaient chacune une domestique brésilienne à leur service. Mais Marianna était partie « voir sa famille » depuis près d’un an, et Cass savait qu’elle ne reviendrait jamais. Elle était capable de situer sur une carte les meilleures boutiques de New York, et les meilleures plages du cap d’Antibes ; mais les bras d’Elaine trahissaient encore des traces bien réelles de bronzage, tandis que les siens, quand elle les regardait – ce qu’elle préférait éviter dans la mesure du possible –, se révélaient entre les tavelures d’eczéma d’une blancheur maladive, presque identique au tissu de l’affreux chemisier de son uniforme scolaire.
Lorsque Cass avait compris que les affaires « ralentissaient », comme disait son père, elle avait songé que ce n’était peut-être pas une si mauvaise chose. Elaine lui avait récemment avoué qu’avant qu’elles deviennent amies, elle pensait que Cass et sa famille étaient des snobs. Et je ne suis pas la seule, s’était-elle empressée de préciser. C’est ce que tout le monde pense.
Cass avait été horrifiée. Elle savait que sa famille était aisée, mais jamais elle ne s’était comportée comme si ça la rendait spéciale. Peut-être n’était-il pas plus mal que les circonstances les forcent à redescendre un peu sur terre ; Elaine comprendrait ainsi qu’elle ne cherchait pas à prouver sa supériorité ni à lui disputer l’attention des autres.
Mais le ralentissement avait bientôt viré à la dégringolade. Un nuage d’angoisse planait désormais sur la salle d’exposition du garage. Elle qui aimait tant cet endroit ! S’approchant des portières, elle admirait toutes ces carrosseries rutilantes, flambant neuves, éblouissantes à un point quasi insoutenable. Elle s’asseyait derrière le volant des modèles présentés, s’imaginant une vie différente dans chacun d’eux : princesse, exploratrice, scientifique, fée. Aujourd’hui, elle ne pouvait plus les voir en peinture. Ces voitures délaissées, invendues, toujours aussi désespérément éblouissantes, lui évoquaient des chiens errants enfermés à la fourrière et promis à l’euthanasie.
Papa faisait de son mieux pour la réconforter. Le marché va rebondir, affirmait-il. Tout ça c’est cyclique. Mais ces paroles ne faisaient que resserrer le nœud qui lui tordait le ventre.
Dickie Barnes n’était pas un vendeur-né. Souvent, quand Cass passait le voir au travail, elle le trouvait assis dans son bureau, en train de bouquiner. Et si par extraordinaire il était dans la salle d’exposition, c’était presque pire. Un client arrivait, désireux d’acheter une voiture neuve, et il l’orientait vers les modèles d’occasion ; s’il en cherchait une d’occasion, il le poussait à choisir la plus petite et la moins chère. Plus d’une fois, elle l’avait entendu finir par convaincre les gens de renoncer purement et simplement à leur projet d’achat automobile.
Quand on le lui faisait remarquer, Dickie répondait généralement en citant son père, le grand-père de Cass, selon qui la clé dans ce métier n’était pas de vendre des véhicules mais de bâtir des relations. Dès lors que vous avez la confiance d’un client, expliquait-il, il vous restera fidèle à vie. Et pour illustrer son propos, il pointait alors du doigt les voitures qui passaient dans la rue : une sur trois affichait un autocollant Maurice Barnes Motors sur sa vitre arrière.
Mais les clients ne venaient plus.
Ce n’était pas la faute de papa. Il y avait eu un krach. Tel était le terme qu’ils employaient aux infos – un mot qui évoquait à Cass un événement soudain et explosif, une voiture percutant un mur. Mais ce krach, en l’occurrence, était très lent – il durait même depuis plusieurs années – et il ne s’était produit aucune explosion. Il ne s’était d’ailleurs rien produit du tout, en apparence, et pourtant il n’y avait plus d’argent nulle part. Même les banques étaient à sec. L’année dernière, l’usine de puces électroniques avait licencié une centaine d’employés ; sur la devanture de la moitié des commerces de Main Street, une affichette format A4 remerciait la clientèle pour toutes ces années d’indéfectible loyauté. Tout le monde était dans le même bateau.
Sauf que certaines personnes étaient dans un autre bateau.
Le père d’Elaine s’était « associé » à un promoteur immobilier qui projetait de construire un petit lotissement en défrichant quelques arpents de bois derrière le terrain dont la famille de Cass était propriétaire. Puis le promoteur avait fait faillite et, depuis, les maisons à demi construites pourrissaient sur pied ; Elaine avait raconté à Cass que Big Mike passait désormais trois jours par semaine à Dublin pour s’écharper avec les avocats. Pourtant, en plus des vacances d’été en France, il avait emmené toute sa famille au ski pour la Toussaint ; ils continuaient à commander régulièrement du homard chez le traiteur et à trôner au premier rang lors de la messe dominicale.
Ce type n’est qu’un vulgaire escroc, affirmait la mère de Cass. Elle ne supportait pas Big Mike, avec son petit sourire satisfait, ses investissements et ses santiags Gucci. Un plouc, qui ne devait sa réussite qu’à la charité du Lions Club !
Mais il fallait bien reconnaître qu’il avait de la jugeote – et on ne pouvait pas en dire autant de tout le monde.
La mère de Cass ne vivait pas bien ce revers de fortune. C’était depuis toujours une consommatrice assidue. Elle connaissait tous les livreurs de la ville par leur prénom ; son dressing était un paradis secret de pulls et d’écharpes qu’elle n’avait jamais portés, de bottes qui jouaient des coudes sur les étagères à chaussures comme autant de danseuses trépignant d’impatience avant de bondir sur scène. À présent, vu les circonstances, elle ne pouvait même plus se permettre de faire les soldes. Pour Imelda, c’était l’équivalent d’une condamnation à mort. Hormis pour se rendre aux réunions du comité Ville Propre, organisées dans la réserve de la boutique Olivia Smythe sur Main Street, elle ne sortait pratiquement plus de chez elle.
Cloîtrée à la maison, sans personne pour l’admirer, elle se laissait aller au cafard le plus noir. Elle passait des heures allongée sur le canapé, un magazine posé en équilibre sur ses jambes croisées, feuilletant les pages d’un geste si sec que Cass les entendait se froisser depuis sa chambre à l’étage. Puis, avec un long soupir de frustration, elle finissait par le balancer et se mettait à errer d’une pièce à l’autre en claquant des doigts – « active », mais désœuvrée, telle une ado privée de sortie ou la pensionnaire survoltée d’un hospice pour vieux – avant de se lancer dans un projet voué à la faire enrager, comme préparer un soufflé ou tricoter des chaussettes.
Elle n’écoutait pas les infos. Elle n’avait aucune envie d’entendre parler à tort et à travers de mondialisation par-ci et d’économie par-là. Si les affaires périclitaient, elle savait très bien à qui en incombait la faute.
Imelda pensait depuis longtemps que Cass et Dickie étaient « de mèche ». Ils aimaient tous deux les livres et les discussions alambiquées. Ils étaient unis par un lien spécial, dont elle se sentait exclue. Imelda était à présent convaincue que Cass avait « retourné » son père contre le garage. L’année dernière, elle devait faire un exposé sur le changement climatique pour son cours de géographie. Il fallait calculer, avec l’aide des parents, dans quelle mesure leur activité professionnelle contribuait au réchauffement de la planète. Dickie s’était lancé dans ce projet avec passion ; il adorait les devoirs scolaires. Ils s’étaient installés dans la cuisine et avaient dressé la liste de toutes les voitures que le garage avait vendues, tentant d’estimer quelle quantité de CO2 avait nécessité leur fabrication, puis leur transport, et quelle quantité de gaz à effet de serre elles étaient susceptibles de produire en moyenne sur toute la durée de leur mise en circulation. Puis ils avaient additionné les chiffres ainsi obtenus.
Cass gardait un souvenir très précis de ce moment. Jusqu’alors, l’exercice avait été amusant. Nom d’un chien ! avait lâché papa en regardant la photo que Cass avait prise du garage Maurice Barnes Motors, puis celles de réfugiés bangladais qui avaient dû fuir leur village ravagé par les inondations. Ce n’est pas possible, on a dû se tromper quelque part, avait-il dit en reprenant leurs calculs depuis le début.
D’après Imelda, il n’avait plus jamais été le même après cet épisode. Il s’était mis à la cuisine végétarienne et au vélo. On aura tout vu ! s’offusquait-elle. Un vendeur de voitures qui se rend au travail à vélo, non mais franchement !
Maurice lui-même, le grand-père de Cass, avait dû rentrer précipitamment du Portugal pour dissuader son fils de développer l’offre de véhicules électriques. C’est pas aux architectes suédois Björn et Agneta qu’on vend nos bagnoles, Dickie ! l’avait-il admonesté. Les gens ici veulent du diesel ! Je suis le roi du pétrole, voilà ce qu’on lit sur les autocollants pour pare-chocs – pas « je carbure aux germes de soja » !
Mais le mal était fait, affirmait Imelda. Depuis ce jour, Dickie avait complètement baissé les bras. Tout ça parce que sa princesse adorée lui avait fait la danse du ventre. J’espère que tu es fière de toi, ma petite.
Cass aurait difficilement pu prétendre le contraire : elle aussi avait été ébranlée par ce devoir de géographie. Et ce n’était pas seulement le garage qui était fautif ; elle-même avait tout autant de responsabilité dans le changement climatique. Aller sur Instagram, manger une glace, allumer la lumière : chacun de ses gestes, même les plus anodins, laissait derrière lui une empreinte toxique – comme si elle était suivie à la trace par un double maléfique qui empoisonnait le monde dans lequel elle vivait. Elle s’était morfondue pendant des semaines, tétanisée par sa propre et inévitable nocivité. Figée sur le pas de la porte à l’arrière de la maison, balayant du regard les fleurs, l’herbe et les arbres à l’horizon, elle imaginait ce paysage virer au noir tandis que du ciel pleuvait une nuée d’oiseaux et d’insectes. Même les bons jours – celui où Elaine lui avait offert un bracelet qu’elle possédait en double, par exemple –, elle songeait subitement à tous les animaux qui allaient disparaître de la surface de la terre, laquelle finirait elle-même noyée sous les flots d’un déluge apocalyptique – à cause de la famille Barnes.
Cependant, elle était désormais en âge de comprendre que ce n’était pas un devoir de géographie en fin de primaire qui avait provoqué l’effondrement du marché automobile international. C’est partout dans le monde que ça se passe, maman, avait-elle expliqué à Imelda. Ce n’est pas la faute de papa. C’est un phénomène global.
Ça et un gros poil dans la main, oui, avait rétorqué sa mère.
Voilà pourquoi Cass était si fébrile chaque fois qu’Elaine venait chez elle. Les humeurs d’Imelda étaient plus vacillantes qu’une lanterne sur le pont d’un navire chahuté par la tempête. Elle était imprévisible, susceptible de se lancer à tout moment dans une litanie de récriminations contre son mari et de faire ainsi tomber les masques. Que se passerait-il alors ? Que ferait Elaine ? Cass chuterait-elle dans son estime ? Seraient-elles toujours amies, maintenant qu’elles n’avaient plus la même vie ?
Elle faisait tout pour la dissuader de venir à la maison et tentait subtilement de saper le pouvoir d’attraction de sa mère à la moindre occasion. Hélas – même si elle se plaignait, s’étant récemment retrouvée à court de crème hydratante pour le visage, d’avoir une couche de bitume à la place des joues – Imelda était toujours aussi belle, et Elaine toujours aussi obsédée.
C’est Elaine qui souleva la remarque à propos des photos de mariage.
Les deux amies étaient dans le salon de réception, où elles n’auraient normalement pas dû se trouver ; Cass et PJ n’étaient autorisés à pénétrer dans cette pièce que lorsqu’il y avait des invités – c’était la règle. Mais Elaine voulait voir oncle Frank, qu’elle trouvait sexy, même s’il était mort ; et d’ailleurs, avait-elle argumenté, on pouvait la considérer comme une invitée.
Il régnait dans ce salon la même atmosphère artificielle que dans une pièce interdite au public lors d’une visite guidée. Il y avait un énorme canapé en velours turquoise, un lustre en cristal et plein de petits guéridons encombrés de bibelots en porcelaine. Le manteau de cheminée était entièrement recouvert de photos de famille datant de diverses époques. Maurice et Peggy en lunettes de soleil sur le pont d’un yacht ; Dickie et Frank quand ils étaient bébés, vêtus tous deux de la même salopette ; Frank dans sa tenue de football (Il est tellement sexy que même avec un maillot de foot gaélique il a l’air beau, s’émerveilla Elaine) ; Cass lors de sa première communion ; PJ lors de sa première communion ; Dickie, Imelda et les enfants en vacances, à Malaga, à Chamonix, à Disneyland, à Marrakech, en train de faire du ski, de la plongée sous-marine, allongés sur un transat au soleil, juchés à dos d’âne.
Mais pas une seule photo de mariage, observa Elaine.
Elle devait sûrement se tromper, se dit Cass ; il y en avait forcément une, planquée quelque part. Mais elle regarda bien et n’en trouva aucune.
Bizarre, dit Elaine, et cette fois Cass ne put qu’acquiescer. Se faire tirer le portrait était littéralement l’activité que sa mère aimait le plus au monde. La maison était envahie de journaux gratuits et de magazines sur papier glacé dans les dernières pages desquels figurait Imelda, rayonnante, au concours de talents de la ville, ou au déjeuner de Noël du Lions Club, ou dans la nouvelle boutique Hermès du grand magasin Brown Thomas, ou à la cérémonie d’inauguration organisée pour la réouverture du pub Coady, en compagnie du maire, d’une attachée de presse ou de l’une de ses amies du comité Ville Propre, qui à côté d’elle semblaient tout pâlots, cramoisis ou bouffis de cellulite. L’idée que sa mère ait pu se soustraire à une séance photo le jour de son propre mariage n’était pas tant déconcertante que franchement choquante.
Les deux jeunes filles passèrent le reste de l’après-midi dans la chambre de Cass à élaborer diverses théories conspirationnistes, mais ne parvinrent à trouver aucune explication satisfaisante. Ce soir-là, Cass vint s’asseoir sur le canapé à côté de son père qui regardait la télé. Dis, papa. Vous avez des photos de votre mariage ?
Elle avait répété cette réplique devant son miroir afin de paraître le plus naturelle possible.
Il ne répondit pas tout de suite, se caressant le menton sans quitter l’écran des yeux, si bien que Cass n’était pas sûre qu’il l’ait entendue. Puis, alors qu’elle hésitait à reposer sa question, il finit par lâcher : Oui, je crois bien qu’on en a quelque part. Il faudrait que je cherche. Et il se tourna vers elle, arborant le même sourire que lorsqu’il lui expliquait que le monde des affaires obéissait à des cycles.
Sans déconner ? bondit Elaine quand son amie lui raconta la scène.
Je sais, dit Cass.
Jusqu’à cet instant, elle s’était intimement convaincue que la réponse à cette énigme était triviale – ces photos s’étaient perdues dans un déménagement, ou bien PJ avait renversé de la colle dessus, ou encore il y avait eu un problème au moment du développement des négatifs, enfin quelque chose de ce genre-là. Elle se demandait à présent s’il n’y avait pas réellement un complot secret à l’œuvre derrière ce mystère.
Faut que tu demandes à ta mère, dit Elaine.
Oui, répondit Cass.
Je peux le faire à ta place si tu le sens pas.
Non, c’est bon, je lui poserai la question.
C’était ça, la solution. Imelda ne savait pas mentir. Si Cass calculait bien son coup, sa mère ne pourrait pas s’empêcher de révéler la vérité.
Pour le moment, toutefois, Cass essayait de garder ses distances, sa mère étant d’humeur particulièrement massacrante ces jours-ci. La semaine dernière, Dickie avait vendu sa Volkswagen Touareg. Elle s’était garée sur le parking du garage, comme à son habitude, puis elle était partie à pied faire ses courses ; pendant son absence, Big Mike avait débarqué, à la recherche d’une voiture pour Augustina, leur bonne. N’importe quelle vieille guimbarde ferait l’affaire, avait-il dit à Dickie. Puis son regard était tombé sur la Touareg.
Ce n’était pas vraiment – comme l’avait fait remarquer le père de Cass à plusieurs reprises et en vain – la voiture d’Imelda ; il essayait de la refourguer depuis près d’un an. Si encore il l’avait vendue à quelqu’un d’autre, elle n’aurait peut-être pas été aussi furieuse. Mais elle était persuadée que Big Mike l’avait achetée exprès pour les narguer. Il essaie de nous humilier, ne cessait-elle de répéter à Dickie en hurlant. Jusqu’à ce qu’elle se calme, se disait Cass, mieux valait éviter toute question provocante, et laisser Elaine en dehors de cette histoire.
Mais Elaine n’aimait pas attendre. Ce dimanche-là, après la messe, elle se précipita vers Cass, surexcitée, pour lui annoncer que son père avait assisté au mariage de Dickie et Imelda, dix-sept ans plus tôt, et qu’il lui avait raconté ce qui s’était passé.
Il s’est passé quelque chose ? s’étonna Cass.
Elaine n’avait pas le temps de lui raconter maintenant, parce qu’elle devait aller à son cours de danse. Je passe chez toi tout à l’heure, lui promit-elle.
Quelque chose de grave ? demanda Cass.
Mais Elaine grimpait déjà dans la voiture de son père.
Quand son amie sonna à la porte, Cass se rua pour lui ouvrir ; elles filèrent à l’étage avant qu’Imelda puisse croiser Elaine, qui arrivait directement de son cours de danse, un sweat à capuche enfilé à la hâte par-dessus son justaucorps. Elle s’assit en tailleur sur la couette – mais demeura silencieuse pendant un long moment.
Cass avait été un peu vexée qu’Elaine ait pris les devants et découvert un secret qui lui appartenait de droit. À présent, elle éprouvait surtout une pointe d’appréhension. Peut-être que ses parents ne s’étaient jamais mariés ! Peut-être n’étaient-ils même pas ses vrais parents ! Alors ? demanda-t-elle.
Elaine la fixa avec de grands yeux ronds. Puis lâcha : C’est à cause d’une abeille.
Quoi ?
Une abeille, répéta Elaine.
Je ne comprends pas, dit Cass.
Elaine, impassible, lui expliqua que, pendant le trajet en voiture jusqu’à l’église, une abeille s’était engouffrée par la vitre ouverte et s’était prise dans le voile d’Imelda, laquelle s’était mise à paniquer. Mais son père, qui tenait le volant, avait simplement pensé qu’elle ne voulait plus épouser Dickie.
Ayant enfin compris ce qui se passait, il s’était rangé sur le bas-côté et avait essayé de lui retirer son voile, qui s’était coincé dans la ceinture de sécurité, mais il n’y arrivait pas. Alors il descend de la voiture, poursuivit Elaine, puis fait le tour en courant pour ouvrir la portière côté passager. Et là, pile au moment où il parvient enfin à la libérer, il l’entend hurler.
Elle s’était fait piquer ? devina Cass.
En plein dans l’œil, confirma Elaine non sans une certaine jubilation.
Le père d’Imelda avait cherché une pharmacie sur le chemin de l’église mais n’avait trouvé qu’un petit pub, où il lui avait acheté une glace Twister à mettre sur sa paupière pour l’empêcher d’enfler. Ça n’avait pas marché, et Imelda avait gardé son voile pendant toute la cérémonie – au moment de traverser l’église, devant l’autel, pendant l’échange des vœux, et même quand Dickie s’était penché pour l’embrasser, puis pendant toute la durée de la réception. Et elle avait refusé de raconter aux invités ce qui s’était passé. Tout le monde pensait qu’elle avait perdu la boule.
La vache, fit Cass.
Ouais, opina Elaine.
Alors c’est pour ça qu’il n’y a pas de photos ? C’était si moche que ça ?
D’après mon père, on aurait dit qu’elle avait une vessie de porc collée sur la moitié du visage.
Bon Dieu, dit Cass d’un air songeur.
Après quelques secondes de silence, elles relevèrent la tête, exactement au même moment, leurs regards se croisèrent, et elles furent prises d’un fou rire inextinguible. Bientôt elles se roulaient par terre. Cass riait si fort qu’elle crut qu’elle allait vomir.
Une abeille prise au piège dans son voile ! Plus besoin de se demander quelle mouche l’avait piquée ! C’était trop drôle, trop parfait. Et le fait qu’elle n’en ait jamais parlé à ses propres enfants, alors que toute la ville était au courant – ça, c’était la cerise sur le gâteau. Imelda était si orgueilleuse qu’elle ne supportait pas l’idée de faire les frais d’une bonne blague.
Ce soir-là, dès qu’elle fut rentrée chez elle, Elaine lui envoya la photo d’une abeille en gros plan, accompagnée du message : Pas trop le bourdon Cass ? À quoi celle-ci répondit du tac au tac en lui envoyant l’image d’une autre abeille, superposée à une robe de mariée, qui s’écriait : Oh Elaine envoie-moi au septième miel ! Elles passèrent une bonne partie de la nuit à s’échanger ainsi des images d’abeilles glanées au hasard sur Internet, assorties de jeux de mots tous plus tordants les uns que les autres. Quand Cass reposa enfin son téléphone, elle était épuisée – une fatigue agréable, comme si elle venait de gravir une montagne.
Dès qu’elle éteignit la lumière, cependant, la scène lui revint à l’esprit. Cette fois, elle se la représenta comme si elle y assistait elle-même, comme si elle était là, assise sur un banc au fond de l’église. Elle voyait sa mère pousser la lourde porte, traverser la nef, et, même dissimulée sous son voile, Cass sentait à quel point elle était humiliée et confuse – tout comme Dickie, du reste, qui regardait bouche bée s’avancer vers lui la mystérieuse silhouette (mais qui y avait-il donc là-dessous ?) qu’il s’apprêtait à épouser. Ils n’étaient pas beaucoup plus âgés qu’elle-même aujourd’hui ; elle était navrée pour eux en les imaginant échoués au pied de l’autel de cette église qu’elle connaissait si bien, offerts en pâture aux regards impitoyables de leurs invités.
Elle n’était pas moins désolée pour cette pauvre abeille. Par tout dans le monde, les abeilles étaient en train de mourir – PJ en parlait tout le temps. Personne ne savait pourquoi au juste, mais c’était grave, parce qu’elles transportaient le pollen d’une plante à l’autre, et sans elles c’est la Nature elle-même qui était menacée d’extinction. Cette abeille-là, en l’occurrence, allait son petit bonhomme de chemin bourdonnant, sans rien demander à personne, quand elle s’était soudain retrouvée catapultée par la vitre ouverte dans l’habitacle de la voiture et dans l’univers de sa mère. Prise au piège entre les plis de son voile et affolée par ses cris, elle avait dû se dire qu’elle s’était égarée dans quelque vaste fleur labyrinthique. Tous ses points de repère avaient disparu ; il n’y avait plus que ce voile et l’énorme, magnifique visage d’Imelda. Cass imaginait l’abeille paniquer, tenter désespérément de s’échapper ; elle voyait sa mère agiter les mains dans tous les sens, puis la créature, dans un ultime et suicidaire effort pour se défendre, enfoncer son dard sous la peau et inoculer son futile venin. Elle sentait la vie s’éteindre peu à peu dans son corps. La nature agonisait, le monde touchait à sa fin. Lorsque Cass finit par s’endormir, c’est son propre corps qu’il lui sembla voir, étendu à terre, près des souliers de satin que portait sa mère le jour de son mariage, déjà en train de redevenir poussière.
Paul Murray, La Piqûre d’abeille, traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Demarty, © Éditions Albin Michel, 2026
En librairie le 19 août


.webp)

