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Il y a quelque chose de profondément humain dans la rédemption. L’idée qu’une vie puisse bifurquer, que des erreurs graves puissent être dépassées, transmutées même, nous touche parce qu’elle parle d’espoir.

Elle raconte que rien n’est figé, que l’on peut se relever, et parfois même devenir meilleur.

Mais à côté de cette vérité, une autre dynamique plus ambiguë émerge, discrète, mais de plus en plus visible : celle d’une forme de “prime au naufrage”. Comme si, dans notre imaginaire collectif, avoir chuté profondément conférait ensuite une autorité morale particulière. Comme si l’expérience du pire donnait un droit implicite à guider les autres.

On voit ainsi des trajectoires de dépendance comme les drogues, alcool, comportements destructeurs, etc, se transformer en récits publics, en témoignages, puis en prises de parole prescriptives publiques. L’ancien dépendant devient celui qui explique, qui conseille, qui enseigne. Parfois avec justesse, souvent avec sincérité. Mais aussi, parfois, avec une certitude qui interroge.

Car faut-il avoir échoué pour être légitime à parler ? Faut-il avoir sombré pour comprendre ?

(Image: Le Retour du fils prodigue (1667/1670) Bartolomé Esteban Murillo)

Ce glissement, subtil mais réel, installe une hiérarchie paradoxale : celui qui a longtemps fait de mauvais choix pourrait apparaître, une fois “guéri ”, comme plus lucide, plus profond, presque supérieur à celui qui, sans bruit, a simplement tenu une ligne droite. Comme si la constance et les choix judicieux en conscience devenaient moins admirables que la chute suivie d’un récit.

C’est là qu’une inversion des valeurs peut s’opérer.

Il ne s’agit pas de nier la difficulté de se relever. Sortir d’une addiction est un combat immense, souvent héroïque. Mais ce combat ne confère pas automatiquement une clairvoyance universelle, ni une autorité sur la vie des autres. Il témoigne d’une transformation personnelle, pas nécessairement d’une vérité générale.

Une autre question, plus délicate encore, se pose : et si la sortie de l’addiction n’était pas toujours une sortie du mécanisme addictif lui-même ?

Car ce que l’on observe parfois, c’est un déplacement: l’objet change, mais la structure demeure. La dépendance à une substance peut être remplacée par une dépendance à un récit, à une identité, une identification à ce récit ou à un rôle, un archétype : celui du survivant, du converti, du guide.

Et avec ce rôle vient une autre forme de “récompense” : l’attention.

Le public est fasciné par les trajectoires brisées. Nous sommes attirés par les “trainwrecks”, par les histoires de chute et de renaissance. Elles nous permettent à la fois de projeter nos propres fragilités et de nous rassurer : si eux s’en sont sortis, alors tout reste possible. Cette fascination nourrit, souvent sans mauvaise intention, la nouvelle position de celui qui témoigne.

Ainsi se crée une boucle : le récit attire l’attention, l’attention renforce le récit, et le récit devient, à son tour, une nouvelle forme d’attachement. Une nouvelle addiction, plus socialement valorisée, plus saine pour le corps, mais parfois tout aussi structurante pour l’identité.

Il serait injuste de réduire ces parcours à du narcissisme. Le besoin de donner du sens à ce que l’on a traversé est profondément légitime. Raconter, transmettre, peut être une manière d’intégrer, de transformer alchimiquement son expérience.

Mais il y a une ligne fine entre partager et prescrire, comme entre témoigner et projeter ou entre éclairer et vouloir guider à tout prix.

Peut-être que la forme la plus aboutie de “détox” ne réside pas seulement dans l’abandon d’une substance ou d’un comportement, mais dans la capacité à ne plus être entièrement défini par un récit. À ne plus avoir besoin de se raconter, ni de convaincre pour exister.

Vivre, simplement, sans prosélytisme. Sans devoir transformer chaque expérience en leçon.

Cela ne signifie pas se taire. Mais parler sans chercher à imposer une trajectoire comme modèle universel, à prêcher une vision de morale.

Dans ce paysage, il est aussi essentiel de réhabiliter une autre forme de mérite, forcément plus discrète, moins spectaculaire : celle de ceux qui, sans chute visible, ont fait des choix difficiles dès le départ. Ceux qui ont résisté à certaines tentations, parfois au prix de sacrifices silencieux. Ceux qui ont tenu une ligne sans récit dramatique à raconter.

Leur histoire est moins captivante, et bien évidemment elle génère moins d’attention. Elle ne se prête pas à la dramaturgie mais elle n’en est pas moins digne.

Au contraire, elle repose sur une lucidité précoce, une discipline, parfois une solitude. Et peut-être sur une forme de courage moins visible : celui de ne pas céder, sans jamais avoir besoin de se relever.

Remettre les valeurs à leur place, ce n’est pas opposer les trajectoires. Ce n’est pas hiérarchiser les êtres. C’est simplement refuser de confondre transformation et supériorité, récit et vérité, ou attention (ou son besoin) et profondeur.

La rédemption est belle, mais elle ne devrait pas devenir une mise en scène systématique et légitimante.

J’ai cité dans mon précédent article cet extrait de If, de Kipling, sur le fait que la réussite et la chute sont deux menteurs…et cette citation pourrait être tout aussi pertinente ici.

Et peut-être que la sagesse ultime n’est donc ni dans la chute, ni dans le récit de la chute, mais dans la capacité, un jour, à ne plus avoir besoin ni de l’une ni de l’autre.

Béatrice

Joie, vie, liberté… ensemble. 🌹

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