Nous avons écouté le journal de 13h de France Inter pendant une semaine. Bilan.

« Vous avez le programme, merci de passer cette heure avec nous. » Cette avec cette formule bienveillante, digne d'un G.O. de l'information, que Jérôme Cadet ouvre la tranche d'actualité de la mi-journée sur France Inter. Elle condense à elle seule les ingrédients et les ressorts du 13h modernisé de la station publique : marketing de l'attention, expérience relationnelle, divertissement passager.

De fait, le 13h d'Inter ressemblerait presque davantage à un flux d'ambiance qu'à un journal d'information. Un dispositif d'accompagnement émotionnel du quotidien, où les conflits sociaux, politiques et économiques sont reconfigurés en expériences locales, anecdotes atypiques et récits d'adaptation. La réalité sociale n'est pas entièrement niée, mais la romantisation prend souvent le dessus.


L'information comme divertissement « familial »


Concrètement, le 13h d'Inter alterne sujets d'information générale d'envergure nationale et sujets de type magazine (sport, conseils conso, chronique des accidents de la route, pittoresque national ou régional, insolite de la vie quotidienne), le tout baigné dans un traitement généralement fait-diversier exhibant une prédilection toute particulière pour la coloration locale, volontiers chauvine. Les locales de Radio France (Ici) sont ainsi régulièrement sollicitées et occupent une bonne partie du 13h national – le journal se trouve lui-même délocalisé en région de façon récurrente.

En général, les sujets magazine (étrangers aux enjeux internationaux, à la politique nationale ou aux questions économique, sociale ou environnementale), sont placés sur un même plan narratif dans le conducteur du journal. Quantitativement, ils occupent environ un tiers du journal. Un mélange des genres accentué par la « vraie » partie magazine, qui débute à 13h30, tout en restant fondue dans la même tranche (celle du « 13-14 ») et un climat éditorial similaire : une atmosphère feel good artificielle, dont la voix sans cesse enjouée de Jérôme Cadet, ancien journaliste sportif aux manettes depuis 2023, donne le ton.

Souvent, le traitement de l'actualité semble glisser du politique vers le pratique, du structurel vers l'expérience individuelle, du conflit vers l'adaptation. Chez l'auditeur, on convoque moins le citoyen que le consommateur, l'usager, le riverain, le passionné (de foot, beaucoup), le témoin… bref, le « Français moyen ».

Avec l'objectif, selon les propres termes de la patronne de Radio France en poste depuis 2018, Sibyle Veil (une proche d'Emmanuel Macron), de susciter une « écoute familiale » en flattant les « besoins fondamentaux des gens qui sont : comprendre, apprendre, se divertir, s'évader, être aussi bien connectés que déconnectés ». Quitte à produire une offre informationnelle elle-même déconnectée des grands enjeux sociaux et politiques de l'époque (qui n'en manque pourtant pas).

C'est cette mécanique que nous avons pu observer en écoutant le journal de 13h de France Inter pendant une semaine (du lundi au vendredi, une autre équipe prenant le relai le week-end), en l'occurrence : du 27 avril au 1er mai 2026. Malgré un contexte géopolitique très dégradé et des difficultés économiques et sociales domestiques liées à l'inflation du prix des carburants, c'est la récurrence des faits divers (en particulier routiers), l'omniprésence du registre pratique et émotionnel, la multiplication des formats narratifs de proximité, la célébration du savoir-faire français et des passions joyeuses qui frappe. Autrement dit, le devenir Jean-Pierre Pernaut de France Inter.


Un agenda déconcertant


Cette semaine-là, le 13h d'Inter nous emmène au plus près des péripéties du territoire. Le lundi, on visite par exemple une oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan. Le mardi, on nous prévient que le rallye automobile de la Fourme (Puy-de-Dôme) n'aura pas lieu cette année, ou qu'un incendie s'est déclaré dans un immeuble à Sète. Le mercredi, un mot pour Brest, où 200 litres de carburant ont été siphonnés sur des camions de pompiers. Le jeudi, nous partons au gouffre de Padirac, où Inter nous raconte la plongée passionnante d'un piano : « Protégé par une housse, harnaché à un palan et encadré par des cordistes en rappel, le piano à queue descend dans le vide, centimètre par centimètre : il est l'objet de toutes les attentions. » Le vendredi, nous allons à Rennes, où un homme de 62 ans déclaré mort par les médecins était à nouveau vivant 3h plus tard : « C'est ce qu'on appelle le syndrome de Lazare. » Heureusement, « le patient ne souffre d'aucune séquelle et va pouvoir rejoindre ses proches ». Nous voilà rassurés.

De façon générale, le transport occupe une place de choix dans la sélection des sujets. À plusieurs reprises sont par exemple évoqués les retards de train sur telle ou telle ligne, sorte de SAV de la SNCF. Les accidents de la route sont eux aussi régulièrement couverts (5 cette semaine-là), parfois même avec un reportage sur place. On apprend, le mercredi, que la Charente-Maritime met en place la suspension automatique du permis en cas de téléphone au volant. Le jeudi, une « image très spectaculaire » en troisième sujet : un bus est tombé dans la Seine à Juvisy-sur-Orge. Aucune victime à signaler, mais une journaliste est dépêchée sur place pour le traditionnel micro-trottoir, avec Élisabeth, « un peu sonnée », qui a vu la scène depuis un bus qui venait en face. Enfin, le vendredi, un reportage du correspondant en Allemagne à propos de la Trabant, où l'on a le plaisir d'entendre les états d'âme de Michel, un collectionneur, qui possède trois modèles, à Berlin : « Au volant de sa 601 beige, le modèle le plus répandu, Michel, 63 ans, se remémore ses vacances avec ses parents, dans les années 1970. »

Le sport est aussi très largement présent au programme de Jérôme Cadet. Ligue des champions, coupe d'Europe de basketball, nouveau record du marathon, participation de l'Iran à la Coupe du monde, retour des JO à Paris, état de santé du fils de Zinédine Zidane : une dizaine de sujets cette semaine-là.

Enfin, le journal fait la part belle au registre conseils conso et vie pratique. Par exemple, le mercredi, sujet sur la « chasse aux chèques » lancé par le Territoire de Belfort : une interview de la directrice départementale égrène alors les bonnes raisons qu'auraient les usagers de se passer de chèques, bissée ensuite par la journaliste d'Inter, qui nous rappelle qu'« arrêter de payer par chèque, c'est déjà un gain de temps ; car il faut compter le temps de l'envoi par courrier du chèque, ou bien le déplacement pour déposer. [...] Plus sécurisé aussi, parce que pendant tout ce processus, le bout de papier peut être perdu ou éventuellement volé. » Le jeudi, long focus sur une opération commerciale de la compagnie aérienne espagnole Volotéa, qui se réserve le droit d'augmenter le prix du billet si le baril dépasse un certain barème. Avec remboursement possible si le baril baisse, nous précise-t-on. Une avocate en droit du tourisme vient confirmer à Jérôme Cadet, qui se fait porte-parole du consommateur, que c'est bien légal. « Est-ce que c'est une première dans le secteur aérien ? relance-t-il. Est-ce que d'autres acteurs du tourisme pourraient faire la même chose ? J'ai réservé un gîte, j'ai réservé un camping cet été, j'ai réservé un trajet en bus, entre temps les prix ont grimpé et je dois repayer : c'est possible de l'étendre ? Au départ, le consommateur, il a pas payé à ce tarif-là... »


Le traitement fait-diversier du monde


La plupart de ces sujets, qui pourtant reçoivent un temps d'antenne conséquent, sont illustrés plutôt qu'approfondis. La mise en contexte politique et sociale fait souvent défaut, au point d'évacuer toute approche critique au profit d'un effet catalogue dérisoire.

Le traitement de l'oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan est emblématique de cette tendance : « Il y avait les sardines bretonnes, il y aura dans quelques années l'huile qui va avec, l'huile d'olive produite en Bretagne c'est pour bientôt ! », badine Jérôme Cadet, avant de lancer le reportage d'un correspondant dépêché sur place, qui nous parle terre et cailloux, avant de nous apprendre que « Thierry adore cette idée » – lequel Thierry, dont le statut n'est pas précisé, nous informe qu'il « commence à imaginer des plats particulièrement sympathiques ». Si Jérôme Cadet mentionne la migration septentrionale des oliviers comme « une manifestation du réchauffement climatique », rien n'est dit ni sur sa gravité ni sur les ravages qu'il provoque, y compris dans le secteur agricole – ni a fortiori sur ses causes et le manque de politiques publiques adéquates pour l'enrayer. Mais faut-il d'ailleurs l'enrayer ? Le réchauffement climatique, ravalé à un élément de décor somme toute normal, est en effet présenté ici comme une opportunité économique proche du terroir, un élément de valorisation plus que de dégradation. « Déluge en fin d'hiver, puis régime sec » : même topo quand Jérôme Cadet nous emmène à Pont-Saint-Vincent, dans une ferme de maraîchage bio, pour entendre comment deux jeunes agriculteurs composent avec une météo devenue capricieuse. À aucun moment, le réchauffement climatique ou ses ressorts ne sont mentionnés dans le sujet. Les maraîchers vont simplement repousser la mise sur le marché de leurs produits : France Inter nous montre ainsi comment s'arranger avec les vicissitudes du climat, par de petits ajustements momentanés. Ou comment mettre en avant la résilience locale et l'adaptation économique plutôt que la causalité physique et l'analyse politique.

Mais ce traitement est également réservé à l'actualité « sérieuse », géopolitique par exemple. Ainsi de l'angle choisi pour parler de la guerre en Iran, mercredi 29 avril. Après avoir abordé la dévaluation de la monnaie iranienne et le nombre de victimes du régime iranien, Jérôme Cadet nous emmène aux États-Unis, où le ministre américain de la Défense doit s'exprimer devant les parlementaires pour la première fois depuis le début du conflit. Conflit « dont les Américains ne savent plus comment sortir, et [qui] leur va[u]t les critiques de certains de leurs alliés. C'est le cas du Royaume-Uni : le roi Charles III en visite en ce moment aux États-Unis a d'ailleurs profité d'un discours lors d'un dîner d'État à la Maison blanche, pour piquer Donald Trump qui était juste en face de lui ». La voix du monarque prend alors le relai : « Vous avez récemment fait remarquer, monsieur le président, que sans l'intervention des États-Unis, les Européens parleraient allemand. Oserais-je dire que sans nous, vous parleriez français ? » Rires dans la salle. « Allusion aux colonies britanniques qui ont chassé les colonies françaises en Amérique du Nord. Charles III, tout en humour British », sous-titre Jérôme Cadet. De l'état du débat parlementaire sur l'invasion en Iran, on ne saura rien. Ni sur le positionnement des alliés, ramené au registre de la blagounette diplomatique.

L'actualité économique est logée à la même enseigne, recevant un traitement relativement superficiel qui frôle parfois l'approche marketing. Comme ce sujet sur la hausse des ventes de voitures électriques, vendredi 1er mai, au cours duquel la journaliste fait elle-même un comparatif entre les constructeurs et modèles français, américains et chinois, sauce Auto-Moto. On n'apprendra rien sur l'impact des voitures électriques sur l'environnement ni sur les chaînes de valeur mondiales des métaux rares. Mais, « au passage, on découvre de nouvelles marques de voiture, avec vous », apprécie Jérôme Cadet. Ou ce sujet sur le géant chinois du textile, Shein, dont l'impact économique est réduit à un fait divers local, en l'occurrence un reportage à propos d'une créatrice de mode de Caen victime de contrefaçon : « Tous les jours, Margot écume les sites internet et les réseaux sociaux pour optimiser ses ventes en ligne, et grosse surprise la semaine dernière quand elle aperçoit ses bandeaux en dentelle sur le site de Shein ! » Nous apprenons aussi régulièrement la mise en liquidation judiciaire d'enseignes françaises, sans davantage de précisions (3 cette semaine-là, annoncées à la volée). Bref, un traitement de surface, qui ne permet pas de nourrir une appréciation critique des réalités économiques actuelles.


La hiérarchie de l'info : un grand patchwork


Le 13h de Cadet met aussi à mal l'exigence de hiérarchie dans l'information, offrant un patchwork de sujets mis sur un pied d'égalité et s'enchaînant parfois sans transition intelligible, au gré d'un conducteur complètement décousu. Les composantes de « l'actualité » sont alors nivelées dans un flux d'ambiance où disparaît toute mise en perspective politique.

Le sujet sur l'oliveraie bretonne, par exemple, fait carrément l'ouverture du 13h. Ce jour-là, c'est un accident de la route qui suit… puis des retards de train ! Il faut attendre le 5e sujet pour que la grève du personnel pénitentiaire, qui domine l'actualité sociale, soit enfin traitée.

Mais c'est surtout la proportion de temps d'antenne rapportée à chaque type de sujet qui interroge. Le lundi, nous passons autant de temps sur « l'huile d'olive 100% bretonne » ou sur les accidents routiers que sur la réponse diplomatique de l'Iran face à la guerre israélo-américaine. Les jours suivants, davantage de temps sur le foot que sur les derniers chiffres du chômage (mardi) ou les superprofits de Total liés à la flambée du cours du pétrole (mercredi). Le jeudi, on entend plus parler de la billetterie de Volotéa – le sujet le plus long du journal – et du bus dans la Seine que des indicateurs économiques français et européens, de la réponse du gouvernement à l'inflation des prix du carburant, des 9 morts au Liban, de l'arraisonnement de la flottille pour Gaza par Israël ou encore du blocage du détroit d'Ormuz. Le vendredi, une rave party ou le Lazare rennais bénéficient d'une couverture équivalente aux défilés syndicaux du 1er mai.

Enfin, et c'est le propre des journaux d'information, la nature des transitions, ou plutôt leur absence, ne laisse de surprendre. Le lundi par exemple, on passe d'un sujet sur le procès libyen de Sarkozy au record du Marathon et la nouvelle basket révolutionnaire d'Adidas. Ou le jeudi, du reportage dans l'exploitation maraîchère de Saint-Vincent au non-remplacement des profs, au placement en redressement judiciaire des Canelés Baillardran, au lancement réussi d'Ariane 6 pour le compte d'Amazon, aux concerts de Padirac. Etc.


Le format magazine au service du statu quo


Pour comprendre ces tâtonnements, il faut bien sûr se pencher sur les modalités de production : l'édition du jour étant discutée le matin même, il reste bien peu de temps pour produire les sujets. Pour les besoins du remplissage, la rédaction peut recycler des sujets déjà diffusés sur d'autres antennes de la radio publique : les sujets « insolites » et/ou d'information locale notamment, produits relativement au rabais [1] et centralisés sur un seul et même logiciel de Radio France, où le 13h vient donc faire son marché. D'où cette impression d'incohérence globale, mais aussi de musique artificielle au contact des infos locales du 13h.

C'est ainsi que la composition du 13h d'Inter, les sujets choisis et la façon dont ils sont traités, y compris les plus sérieux, vident l'information de sa substance. Car cette manière de produire et de mettre en récit le réel – alternance des intensités, « respirations » patrimoniales, traitement émotionnel des catastrophes, sujets insolites, personnalisation systématique, douceur de la banalité, dilution des causalités structurelles – conduit à une dépolitisation, où la distraction supplante la conflictualité. Sous couvert de proximité, d'écoute et de bienveillance, le journalisme de service public tend dès lors à se transformer en gestion atmosphérique du réel. Le monde qui parvient à nos oreilles n'est pas seulement filtré ; il est amorti, dispersé, allégé, anesthésié.

Le 13h d'Inter contribue ainsi à lisser les antagonismes, à convertir les crises en micro-récits humains, à transformer les rapports de force en anecdotes, à remplacer les structures par des affects. Bref, à entretenir le statu quo, comme un miroir sans dialectique. Rien que de très cohérent pour une station qui se pose en média de pacification culturelle à destination des classes moyennes diplômées, c'est-à-dire en stabilisateur de l'ordre établi.


Clément Sénéchal


[1] La production de ces reportages repose en partie sur un précariat organisé à Radio France, confiés à des journalistes en intérim qui, dans l'espoir d'être un jour titularisés, multiplient les reportages locaux avec un temps de travail relativement court sur leurs terrains.