La boîte mail d’Epstein fourmille d’anecdotes qui témoignent de sa capacité à lier des relations utiles et à en multiplier les effets d’aubaine. Dans l’univers social du célèbre pédophile, on échange des services, on sollicite des subventions, on prête des maisons somptueuses, des avions et des yachts privés, des îles au trésor… À la lecture des courriels d’Epstein, on a l’impression, écrit The Financial Times, d’être face à un groupe d’entraide des 0,01 % les plus riches de la planète.

Epstein communique avec des centaines d’hommes représentants de la finance américaine, magnats du pétrodollar, oligarques russes, stars de Hollywood, milliardaires de la tech. Une nomenklatura dans laquelle on trouve les noms de Peter Thiel, Steve Bannon, Ehud Barak, Elon Musk, Oleg Deripaska, Peter Mandelson, et bien d’autres…
L’élu démocrate Ro Khanna à l’origine de la loi autorisant la publication des « Epstein Files » parle d’une « classe Epstein » une sorte de mafia, dotée de pouvoirs propres, de rites, de codes, d’interdits, des systèmes d’entraide et de reconnaissance… S’y donne à voir un système de reflets – financiers, politiques, médiatiques, culturels – qui se renvoient les uns aux autres dans une chorégraphie collective jusqu’à l’effacement des responsabilités individuelles.
Les mails Epstein échangés entre les années 2000 et 2019 constituent une plongée inédite dans les codes, les rituels et les transactions d’un milieu d’ordinaire hermétique. Preuves et photos à l’appui, le spectre d’Epstein démontre que plus rien ne va dans l’Occident financiarisé. Chantage et puissance sans limite, avidité financière et dévoration de jeunes filles, réseaux d’influences et fête cannibale, accélération et voracité… une nébuleuse interconnectée gravite autour d’un Epstein plein aux as, spéculateur et escroc, qui déploie ses projets et ses fantasmes, avec une aisance sans limites… Le trafic de jeunes filles n’est pas seulement destiné à son plaisir personnel, il est l’instrument de la compromission de tout un milieu.
Epstein n’est pas une exception monstrueuse, mais le point de condensation de passions dévorantes qui s’innocentent – par le clan, les titres, la richesse, le capital symbolique – des comportements que le droit incriminerait s’ils étaient pris en compte isolément. Epstein est une sorte de metteur en scène du ballet social, un maître à penser et un coach en matière de relations sexuelles. Lawrence Summers, l’ancien secrétaire au Trésor, lui demande conseil pour séduire une « protégée ». Richard Branson l’invite chez lui sans détour : « Si tu passes dans la région, je serais ravi de te revoir. À condition que tu amènes ton harem ! » « Comment ça va la vie fortunée et dissolue ? », lui demande le 27 octobre 2017 le même Summers devenu président de Harvard dans les années 2000. « Quand nous nous verrons, je m’efforcerai de te fasciner avec des histoires folles sur Washington !!! », lui répond Epstein qui loin de dissimuler ses crimes s’en vante en se présentant tel un nabab dans son harem, qu’il décrit par mail à son ami le diplomate français Fabrice Aidan, comme « un aquarium plein de filles », dont « deux Russes »…
L’aquarium est une image redoublée de l’enfermement et de la dévoration qu’il prolonge dans le même mail par la métaphore sexuelle des crevettes à consommer sans modération : « tu jettes la tête et tu gardes le corps », occultant le fait qu’il s’agit d’adolescentes âgées de 14 ans, des enfants recrutées grâce à des mécanismes d’enlèvements et de prédation méthodiques, réduites à l’état d’objets sexuels au service du milliardaire et de ses complices.
« Chez Sade, les corps n’existent que pour faire jouir les puissants, écrit dans une interview au Monde l’écrivaine Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature. Ces corps beaux, jeunes et innocents – très important ! – de jeunes filles – et, pourquoi pas, de jeunes garçons – se retrouvent aujourd’hui dans les fichiers Epstein, où ils sont utilisés comme matériel d’équipement – les composants ou lubrifiants qui assurent le bon fonctionnement du réseau des ultrariches. Ce mécanisme qui repose entièrement sur la consommation des corps était capital. Et c’est Ghislaine Maxwell qui jouait la rabatteuse, comme chez Sade, où les femmes complices, les « maquerelles », bien dissimulées, jouent un rôle de premier plan. Et la marchandise au rabais n’a pas droit à la parole. » Jelinek cite une phrase des fichiers dans laquelle Epstein annonce à l’un de ses amis l’arrivée d’une livraison de jeunes filles qu’il surnomme les « coconuts » : « cela évite de devoir boire dans des « hairy old things » (« vieilles choses poilues »).
À rebours de l’individuation de la peine qui est au principe de toute instruction judiciaire, les « Epstein Files » décrivent un phénomène de confusion des responsabilités, de collectivisation du crime pédophile rhabillé en simple massage, en soin du corps.
Les « Epstein Files » ne relèvent pas seulement du judiciaire, mais du théâtre social dans lequel se mêlent intrigues politiques, influences occultes, délits d’initiés, prestiges culturels et scientifiques, performances pornos, le tout obéissant à une même grammaire de l’exhibition (celle qui régit les milliards et les regards). Elles n’instruisent pas les actes d’une dramaturgie, mais la captation des regards. Elles en dressent la scène, non pas seulement la scène du crime, mais une scène sociale où se croisent l’argent, le pouvoir, la respectabilité, la mondanité, et ce vieux pacte tacite selon lequel certaines transgressions deviennent tolérables dès lors qu’elles circulent au sommet.
À rebours de l’individuation de la peine qui est au principe de toute instruction judiciaire, les « Epstein Files » décrivent un phénomène de confusion des responsabilités, de collectivisation du crime pédophile rhabillé en simple massage, en soin du corps. Ils laissent dans l’inconscient collectif la trace des traumas provoqués par ce capitalisme de dévoration, pressenti par Marx lorsqu’il comparait le capital à un vampire qui ne s’anime qu’en suçant du travail vivant, et qui ne lâche pas prise « tant qu’il y a encore un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter ». Dévoration des ressources disponibles, dévoration de l’attention médiatique, dévoration des désirs et des affects, des corps de jeunes filles. Une époque qui ne nie plus le crime, mais le dissout dans l’excès même de ses affichages… Toute une société qui se repaît du spectacle quotidien de son propre cannibalisme. À force de tout montrer – documents, corps, archives, révélations – on s’empêche de voir, ce qui évoque moins la partouze des puissants dans le film Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, qu’à son titre en français Les Yeux grands fermés.
Les « Epstein Files » ne se réduisent pas aux aventures d’un Don Juan pédophile, ni à la duplicité d’un homme du monde, manipulateur des puissants, habile « middle man », capable de faire se rencontrer des mondes éloignés, passeur de secrets, d’influence… C’est un évènement discursif, le premier dont le monde entier est le témoin oculaire et l’interprète sauvage sur les réseaux sociaux. Le caractère hétéroclite de sa composition, les circonstances de sa diffusion, la sélection des éléments portés à la connaissance du public, (omission de textes, caviardage) font de la publication des « Epstein Files » à l’ère des réseaux sociaux un évènement discursif dépourvu de narrativité, de cohérence, qui ouvre la voie à la mise en circulation de mythologies et d’archétypes tels qu’on les trouve dans les récits et les fables, un capitalisme prédateur qui reproduit à une échelle élargie le vampirisme dont parlait Marx. Le capital n’exploite plus seulement la force de travail dans l’enceinte de l’usine ; il investit l’ensemble des sphères de la vie. La terre, les forêts, les océans continuent d’être soumis à un régime d’épuisement accéléré. Mais à cette extraction matérielle s’ajoute une extraction cognitive : l’attention, les affects, les relations sociales deviennent des gisements à exploiter.
Le « capital humain » devient la grande fiction organisatrice : chacun est sommé d’optimiser ses compétences, son image, son réseau, son corps. La vie entière se reconfigure comme un portefeuille d’actifs. Ce qui s’y donne à voir n’est pas seulement un scandale pédophile, mais une logique d’optimisation et de prédation qui s’applique aux marchés et s’étend désormais aux institutions, aux normes juridiques, aux corps. Tout est à prendre. Les régulations deviennent des obstacles à contourner.
Parler de « capitalisme de la dévoration » permet de saisir l’unité de phénomènes apparemment distincts : l’épuisement écologique, la captation des données, la financiarisation des services publics, la spectacularisation des corps sur les réseaux, la fragilisation des institutions démocratiques sous le régime de la suspension des limites et de l’accélération du temps. Contre ce capitalisme de dévoration, il ne s’agit plus seulement de critiquer les excès de la marchandisation, mais de rouvrir la question politique fondamentale : qu’est-ce qui doit rester indisponible ?
La métaphore marxienne du vampire trouve ici une nouvelle pertinence. Elle nous rappelle que l’accumulation, lorsqu’elle ne rencontre plus de contre-pouvoirs effectifs, tend à se nourrir de tout ce qui vit. Elle s’inverse en dévoration. Un extractivisme qui ne se limite plus aux prédations coloniales et qui traverse désormais les centres, les intimités, les consciences. De la terre aux données, des institutions publiques à l’intimité des corps, tout devient ressource à dévorer. Les forêts sont transformées en actifs, l’attention en marchandise, les relations en capital social, les émotions en données prédictives, les corps des jeunes filles en capital relationnel. Penser la dévoration capitaliste, c’est donc interroger les conditions de possibilité d’un dehors : un espace qui ne soit pas immédiatement converti en ressource, un temps qui échappe à la capture des attentions, un corps qui ne soit pas voué à sa mise en valeur poussant par exemple certaines jeunes filles à mettre en vente leur virginité sur le web.
« C’est la révélation la plus sombre de ces documents écrit l’ex-journaliste du Guardian, Carole Cadwalladr qui a révélé le scandale Cambridge Analytica en 2016 et forgé il y a deux ans le néologisme « broligarchie » pour désigner « l’oligarchie des geeks de la tech et l’alliance entre Trump, la Silicon Valley et l’axe mondial d’autocratie en voie de constitution ». « Le monde d’Epstein est notre monde. Il n’est pas une aberration. Il est l’incarnation de notre culture. Une culture désormais codée en 1 et en 0, qui se développe de façon exponentielle, intégrée aux algorithmes qui alimentent nos plateformes de médias sociaux, reproduite à grande échelle et intégrée aux vastes modèles linguistiques que les amis d’Epstein construisent et qui façonnent notre avenir. »
Ainsi se dessine une scène nouvelle : non plus le procès d’un homme, mais celui d’un monde. Une société entière de complices potentiels est citée à comparaître devant le tribunal de notre temps – un tribunal sans juge, sans verdict, mais saturé d’archives, où la transparence tient lieu de justice et l’exposition permanente remplace l’enquête. Le scandale ne tient pas seulement aux crimes accomplis, mais à ce qu’ils révèlent, une économie générale de la prédation, où les corps, les récits et les attentions deviennent des ressources. On y consomme les crimes qu’on prétend pourchasser. L’archive ne fonde pas le jugement : elle le suspend. Elle n’établit pas la vérité, elle la rend flottante, réversible à l’infini. Et dans cette accumulation de données, c’est la cohérence du grand récit démocratique qui se fissure et s’effondre. Non pas dans l’image d’une chute finale, mais dans une sorte de murmuration des histoires, semblable à ces nuées d’étourneaux qui se forment au crépuscule avant de disparaître. Un réflexe dit-on d’autodéfense collective contre les prédateurs.
NDLR : Vous pouvez retrouver ici le premier volet de cet article.

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