Lénine est né un 22 avril. Il n’y a peut-être plus grand monde pour s’en souvenir, et encore moins de monde pour lui fêter son anniversaire. Mais, le 22 avril dernier, pour l’occasion, en guise de célébration, au n° 11 de la rue de Valence, dans le cinquième arrondissement de Paris, les abonnés de la Bibliothèque Tourgueniev ont dispersé les 55 volumes de ses œuvres complètes.
Il s’agissait de faire de la place dans les rayonnages afin d’accueillir de la littérature nouvelle : surtout des ouvrages censurés en Fédération de Russie et des livres pour enfants. Selon les registres de l’établissement, en trente ans, aucun lecteur n’a jamais demandé à consulter ou à emprunter un seul de ces volumineux tomes bleus signés « Lénine ».
Nous étions un peu plus de cent à participer à cette cérémonie contradictoire, coincée quelque part entre la veillée funèbre et la blague. La Russie s’acharne à mourir en Ukraine. Elle meurt à force de tuer. Pourtant, très loin de ses frontières, un peu moins loin de la ligne de front, je l’ai vue survivre sous une forme idéale.
Il existe des territoires et des pays, des réalités et des mystiques.
Les unes ne sont pas moins vraies que les autres.
Au moins depuis le dix-neuvième siècle, à l’instar des réfugiés russes de toutes les générations et de toutes les couleurs – du blanc au rouge en passant par le noir – un étrange et réjouissant « club russe » perdure.
J’arrivai bien avant l’heure mais je n’étais pas le premier. Un échantillon assez représentatif des membres de ce club campait déjà sur le trottoir. Sur un banc étaient assis un élégant moustachu au visage pointu accompagné de son fils de quarante ans, affichant le même visage pointu mais glabre, le même sourire à l’idée d’enfin en finir avec Vladimir Ilitch.
Debout, un groupe de dix, plus jeunes et moins soignés, n’ayant visiblement et mathématiquement pas grandi en Union soviétique, tenaient des grandes canettes de bière forte. Ils transportaient dans leurs poches des bâtonnets de saucisson industriel. Un peu plus tard, ce même groupe sera étoffé d’une dizaine d’autres membres. Ils apporteront de l’alcool indéterminé, dans une gourde anonyme en aluminium, pour réapprovisionner les canettes vides.
On n’y était pas encore.
Tout était pour le moment très sage. Personne ne savait quoi faire.
Qui avait une fois dans sa vie assisté à l’enterrement d’œuvres complètes ?
Pour parfaire ce club, une puis deux puis trois babouchkas sont arrivées en renfort. Elles fréquentaient la Bibliothèque Tourgueniev avec assiduité, y empruntaient leurs lectures, savaient où se trouvaient les toilettes, la bouilloire et les sachets de thé.
Elles entrèrent d’autorité dans le bâtiment, et moi je les suivis.
L’établissement occupe la moitié du premier étage d’un immeuble d’habitation dont la construction doit dater des années cinquante. Entre l’ascenseur plein de babouchkas et l’escalier, je choisis l’escalier.
À l’interphone, une voix abrupte me demanda : « Quoi ? »
Je répondis que je venais assister à l’enterrement de Lénine.
On m’approuva. Je sonnai à la bonne porte. On m’ouvrit.
J’entrai avec le commando de babouchkas sur les talons. Les néons du plafond avaient été couverts d’un papier filtre rouge. Les 55 volumes de Lénine avaient été empilés pour constituer ce qui s’apparentait à un temple maya, soit à peu près l’équivalent du mausolée de la momie de Lénine sur la Place Rouge. La salle de consultation était décorée d’images potaches. Il y avait un Lénine jouant de la guitare électrique. Il y avait un portrait de Lénine à l’huile avec le visage dégoulinant de sang ainsi qu’un alignement de 55 verres à vodka remplis de vin rouge sirupeux, surmontés d’un petit champignon sur un morceau de pain brun parce qu’en effet, en 1991, dans une démonstration de liberté par l’absurde, après sept décennies de culte de la personnalité et une infinité de statues de Berlin aux îles Kouriles, un sketch à la télévision l’avait définitivement affirmé : « Lénine est un champignon » (Ленин – гриб).
Mais nous voilà refoulés. C’était trop petit ici.
L’odeur de vieux papier en deviendrait presque étouffante.
Aglaé et Sasha viendront à nous dehors pour nous expliquer, un peu plus tard, le déroulement de la soirée. Je redescendis donc et la foule entre-temps, si elle n’avait pas contredit ses apparences initiales, c’est-à-dire négligées et foutraques, avait commencé à se densifier. On sera en effet bien plus que 55. On sera vraiment presque cent.
Dans l’ensemble, c’était assez prématurément vieilli, plutôt crasseux et assez ténébreux. Étaient là réunies mille milliards d’années d’études et deux cents thèses. On reconnaissait sans mal Trofimov, l’éternel étudiant de La Cerisaie, ou l’autre éternel étudiant tourné assassin nommé Raskolnikov, dans Crime et châtiment.
On ne saura jamais qui, de ces personnages ou de ces citoyens, a enfanté qui.
On en débattra ailleurs, à un autre moment, car Aglaé et Sasha venaient de sortir.
Les chefs de cérémonie, c’était eux.
Aglaé était une grande blonde coquette au visage rond. Elle nous décrivit le protocole, tandis qu’une rubalise était déroulée par l’un des buveurs de bière dont la frange de cheveux couvrait presque ses yeux. Nouée à trois chaises, elle allait souligner un genre de canal. Nous nous y engagerons en file indienne et sans se bousculer, s’il-vous-plaît. Une fois là-haut, dans un sac emprunté à un jeu de société, nous tirerons au sort un numéro entre 1 et 55 puis nous redescendrons attendre. Nous ne remonterons dans la bibliothèque que lorsque ledit numéro sera appelé par la fenêtre, d’abord en russe puis en français, afin que nous soit remis le volume correspondant. Dans le registre, avec une règle, nous barrerons à l’encre rouge le tome du catalogue de la bibliothèque.
Il s’en ira à tout jamais. Il ne restera plus que sa mention rayée.
Avant de s’éclipser, Aglaé nous précisa que si l’un ou l’autre des volumes était visé, si parmi nous quelqu’un convoitait une partie de l’œuvre de Lénine plutôt qu’une autre, alors des échanges voire des transactions auront lieu sur le trottoir. Nous pouvions envisager un marché noir.
— Je les veux tous ! asséna un certain Denis, qui tirait un trolley derrière lui mais aussi un grand sac à dos d’aspect militaire où était accrochées les banderoles d’une compagnie aérienne turque. Il avait pour projet de rapporter les 55 tomes de Lénine chez lui. Il avait anticipé leur volume et leur poids.
Pourquoi tout autour de moi penchait vers la blague ?
— Je considère que les œuvres de Vladimir Ilitch, qui plus est celles appartenant au fond de la plus ancienne bibliothèque russe de Paris, sont des morceaux de l’histoire russe mais aussi de l’histoire du monde. Les disperser de la sorte est, à mon sens, une offense terrible. Le ton léger de cette manifestation est révoltant. De surcroît, je vous annonce commencer, grâce à ces volumes, à constituer ma propre bibliothèque d’exil où les œuvres de Vladimir Ilitch seront dûment respectées…
— Elle n’aura pas beaucoup de lecteurs, ta bibliothèque, Denis ! lui rétorque quelqu’un dont je ne parvins pas à surprendre le visage. Tu as entendu ce qu’a dit Aglaé ? Lénine n’a pas eu un seul lecteur en trente ans. Et encore, on ne dispose pas des registres d’avant. Sur un siècle, Lénine en aura eu combien, deux dont toi ?
Par quelle magie une blague, après un instant, devient-elle triste ? Comment l’irruption de Denis, son orgueil et son désespoir, réussissaient-ils aussi bien à opiner entre le grotesque et le vrai, sans jamais être l’un ou l’autre ? Je n’allais pas cesser de me demander si moi aussi, une fois mon tome récupéré, je le confierai à Denis pour qu’il réalise son improbable projet.
Et si j’étais le seul à refuser ? Si Denis allait tous les réunir, sauf un ?
La plupart du club semblait très bien connaître Denis.
On riait de lui sans cesser de l’aimer.
C’était Denis. Il portait une nouvelle fois sa veste de costume jaune.
— Je demande solennellement à chacun de me remettre leur Lénine !
J’allais bien voir ce qu’il adviendrait des 55 Lénine, puisqu’une première vague montait récupérer son coupon. J’appartenais à la deuxième. Du fait de l’exiguïté de la bibliothèque, il fallait jauger. Naturellement, parce qu’elles avaient froid et parce qu’il était inconvenant de rester ainsi dehors et debout, un commando de babouchkas état remonté boire du thé.
J’obtins le n° 21 et redescendis attendre sur le trottoir.
Un guitariste électrique, parmi les buveurs de bière, s’était mis à jouer. Sasha allait nous appeler un par un. En attendant, je fis la connaissance de Firouza, de Katya et de Yulia. Avec elles, je dérouillais un peu mon russe. Katya m’offrit à fumer ses cigarettes arméniennes brunes aux filtres cartonnés. Firouza était originaire de l’Oural polaire. Yulia, lorsque je lui demandais son numéro de téléphone, s’inquiéta de savoir si j’étais un espion à la solde du gouvernement.
Qu’est-ce que je faisais là ?
Quand on était russe déjà, la fréquentation de ce club n’allait pas de soi.
Il y en a de plus en plus qui n’en veulent plus et qui n’en peuvent plus, de la Russie.
En plus d’être dégoûtant, avec toute cette police partout, ce n’est pas loin d’être dangereux.
On a été trop de fois vaincu. La dérision en est aujourd’hui à nous ronger les os.
On est intelligent et la réalité est encore plus cruelle pour nous, tu comprends ?
Ce bric-à-brac de matière grise que tu vois camper ici, ce sont des humiliés.
C’est l’intelligentsia. C’est essentiel et inutile.
Ils disent là-bas qu’on est de la merde.
On n’en fait même plus des poèmes.
— N’empêche, j’avais besoin de vous revoir. Bien sûr, peu importe que ce tome, je le donne à Denis, je l’offre à un membre du Jockey Club incapable de déchiffrer le russe ou que je le garde pour moi. J’aurai passé, pour l’obtenir, quelques heures en Russie, au contact de la seule chose qui surnage dans un océan de sang. C’est une toute petite chose vaporeuse, presque un état d’âme ou une tonalité, mais je m’y sens mieux que dans un canapé. Vous savez, pour moi, la Russie n’a jamais existé autrement. Est-ce qu’on peut appeler ça exister ? Je me pose toujours la question. Mais je sais que si elle n’arrête pas de mourir et de faire mourir, s’il vaut peut-être mieux pour tout le monde qu’elle meure le plus vite possible, des soirées comme celle-ci continueront de temps en temps à se produire, des petites chapelles comme cette Bibliothèque Tourgueniev auront encore des abonnés. Il est arrivé la même chose à Byzance. Des initiés ont continué de s’y rendre à partir d’un morceau d’émail ou d’une icône, bien après sa chute. La terre russe sera en papier et le papier, même russe, s’il ne saigne pas, a du sang dans les veines. On se réunira, vous verrez. Aglaé mettra sa plus belle robe et se choisira un nouveau chapeau cloche. On se partagera la même bière chaude. Il y aura des vestes jaunes pour Denis et des lampes vertes pour les happy few…
Le n° 21, – c’était le mien.
J’y allais.
Quand je ressortais, Yulia, Katya et Firouza avaient disparu.
Je rentrais chez moi en métro, à l’autre bout de la ville. Durant le trajet, mon gros volume ouvert sur les genoux, je lisais une lettre de Lénine qui datait de l’époque où il habitait Paris, rue Marie-Rose. Le révolutionnaire y comparait l’usage du beurre et de la margarine, et de là analysait la coexistence de la bourgeoisie et du prolétariat.
Dommage qu’elles soient parties, songeais-je en relevant la tête du livre.
J’aurais aimé leur préciser qu’au n° 5 de la rue Las Cases mais aussi à divers autres adresses, sur un mode itinérant, comme au n° 5 de la place du Palais-Bourbon, au n° 8 de la rue Danton ou au n° 26 de l’avenue de Tokyo, selon les locations disponibles, s’était réuni un club russe nommé « Lampe verte », ainsi nommé en référence à une autre petite lampe, de la même couleur glauque, et datant d’encore plus loin dans le temps, soit un autre club, un autre cénacle, un autre cercle, voire une autre société secrète.
Elle avait existé à Saint-Pétersbourg à partir de 1819. Pouchkine en avait été.
Cette Lampe verte avait servi à respirer sous le poids de la tyrannie.
Comme ce trottoir, ç’avait été un sas minuscule, à peine une bulle.
Par ailleurs, ç’avait déjà été la même stupidité partout, le même enrégimentement.
Le même désespoir gluant.
La même merde inénarrable, authentique et débordante.
Mais Yulia, Katya et Firouza savaient déjà tout cela, sans le savoir. Elles n’avaient pas besoin de moi. Elles n’avaient pas besoin de mon exactitude agaçante, de cette liste d’adresses périmées et, en général, de toutes ces précisions relatives au monde archi-révolu des émigrés russes des lendemains de la révolution d’Octobre.
À Paris, il n’existe plus d’avenue de Tokyo.
Elles étaient pourtant les mêmes Russes qu’alors, c’est-à-dire sans Russie.
Aussi avaient-elles allumé, dans leur tête, cette même petite lampe verte.

.webp)

