«Comment je l’ai connue ? Tu n’en as pas même une petite idée ? J’imagine que tu t’es renseigné avant de venir aspirer les derniers souffles d’un vieil homme. Tu as de la chance que j’aie encore toute ma tête. J’ai peut-être besoin d’aide pour me rendre aux toilettes, mais je suis une vraie mémoire ambulante. C’est grâce au métier. Je ne connais pas de meilleur antidote à la sénilité. À l’heure du jugement, si on me reproche des fautes qui ne sont pas les miennes, je pourrai prouver qu’il y a erreur sur la personne.

Je l’ai connue dans une émeute ou, plutôt, c’est là que je l’ai rencontrée. En ce temps-là, j’arrivais dans des endroits où je n’avais jamais mis les pieds, mais où je devais me conduire comme si j’avais toujours fait partie du paysage. Une émeute est idéale pour ça. Une émeute, ce sont avant tout des corps, des corps qui s’apprivoisent dans la violence. Si on est dedans, c’est qu’on a décidé d’être solidaire des autres. Alors les identités deviennent encombrantes, une source de vulnérabilité. Et personne n’aime se sentir vulnérable devant une charge de police.

On était en septembre 1933. Je m’étais mêlé à une cinquantaine de mineurs qui formaient un piquet de grève autour de la Chambre de commerce de Rouyn. Quelques militants communistes s’étaient joints à eux. À cette époque, s’il y avait plus de trois ouvriers mécontents quelque part, les communistes n’étaient jamais loin. Des travailleurs commençaient par réclamer dix minutes de pause supplémentaires puis, en moins de temps qu’il n’en faut pour chanter le premier couplet de L’Internationale, ils se retrouvaient à lutter au nom du genre humain tout entier. On ne pouvait pas la rater : sa tête dépassait au-dessus de la foule, et son regard portait bien au-delà du cordon de policiers. Ma première impression a été de me dire que certaines personnes peuvent exister dans ce monde en voyant quelque chose que les autres ne voient pas, et que ce don, si on peut l’appeler ainsi, est aussi un fardeau.

Les mineurs étaient prêts à occuper le bâtiment tant que la compagnie n’augmenterait pas le salaire minimum. Les policiers et des briseurs de grève avaient formé un second cercle autour du nôtre. Comme ils n’étaient pas parvenus à nous disperser, ils avaient décidé de nous étouffer. Je savais que sa réputation l’avait précédée et qu’ils ne prendraient pas de gants avec elle. Je me doutais aussi qu’elle ne reculerait pas, donc quand ils ont chargé, je me suis interposé entre leurs matraques et son crâne. Ça l’a rendue furieuse, parce que bien sûr, les femmes communistes se pensaient parfaitement égales aux hommes, y compris quand il s’agissait de prendre des coups.

Je me suis protégé comme j’ai pu avec les mains et j’ai fermé les yeux. J’ai fait le vide dans ma tête. J’ai regardé disparaître ma famille, mon passé et mes idées sur le monde. Tout est devenu noir. Et pendant qu’on me frappait, l’obscurité s’est remplie d’histoires, de croyances et d’aspirations qui n’étaient pas les miennes, mais les histoires, les croyances et les aspirations de l’homme qu’il me fallait devenir. Je les avais apprises par cœur, mais chaque coup de matraque me les a clouées dans le crâne.

Ils nous ont aspergés de gaz lacrymogène, mais ils ne maîtrisaient pas encore très bien cette technique. L’émeute était trop dense, les corps trop emmêlés. Les policiers se sont eux-mêmes mis à tousser et à pleurer. Des brèches se sont ouvertes dans le cordon, et les mineurs ont détalé dans toutes les directions. J’ai suivi le groupe de communistes et, quand on s’est retrouvés en lieu sûr, je leur ai dit que j’avais une voiture. Ils étaient arrivés par le train et avaient tout intérêt à quitter la ville au plus vite. Ils se sont concertés de leurs yeux larmoyants et n’ont pas hésité longtemps. On est montés dans ma voiture, une Marquette 1930 cabossée où j’avais laissé traîner une couverture et une cantine de soldat. Bienvenue dans mon humble demeure, j’ai dit en démarrant.

Je me suis présenté comme un travailleur saisonnier sans attaches. Il y avait deux autres hommes, des Ontariens de la Ligue d’unité ouvrière, et une femme nommée Svetlana, une immigrée russe qui semblait rédiger le rapport mental de tout ce qu’elle voyait. J’ai aussitôt supposé qu’elle était la lentille correctrice de Moscou parmi le groupe. Mais sa tête pensante était bien la femme assise sur le siège passager, celle dont je contemplais la photo depuis des semaines et pour laquelle j’avais reçu des coups. Elle a dit qu’elle s’appelait Anne Bertin. Ça, je le savais déjà. Anne Bertin était le visage de la Ligue d’unité ouvrière au Québec, qu’elle parcourait en soufflant sur la moindre flammèche d’agitation. Beaucoup de Québécois s’étaient opposés à la conscription durant la guerre, et personne à Ottawa ne voulait qu’ils prennent l’habitude de n’en faire qu’à leur tête ou, pire, servent de cheval de Troie au communisme en Amérique du Nord. Et pour éviter ça, des gens assis très haut dans le dominion estimaient qu’Anne Bertin devait être mise hors d’état de nuire. La manière importait peu, du moment que le gouvernement gardait les mains propres.

J’ai proposé de les conduire jusqu’à leur prochaine destination, puis jusqu’à la suivante et, de fil en aiguille, je suis devenu le chauffeur attitré du groupe. Je leur disais que tant qu’il y avait un bol de soupe et un abri pour dormir à la fin de la journée, ça valait largement les emplois dont j’avais l’habitude. On faisait la tournée des ateliers de confection, des mines et des camps de brousse. On comptait sur la générosité des gens pour qui on luttait. Ils nous accueillaient dans leurs maisons froides et déjà étroites pour une famille. La Grande Dépression était comme un hiver sans fin, et pour ces gens, le communisme paraissait le seul moyen d’en sortir. J’admets qu’à certains moments, assis autour des restes d’un modeste repas, j’ai moi-même pensé que c’était le sens logique des choses. Le communisme était rassurant parce qu’il résolvait toutes les contradictions. Quand Anne s’adressait aux ouvriers, je pouvais presque sentir, derrière la colère qu’elle faisait bouillir en eux, leur envie de se rouler en boule pour retourner à l’état fœtal. Mais Anne s’impatientait. À propos de 1929, elle disait que les capitalistes avaient grimpé au sommet de leurs gratte-ciel, contemplé l’avenir et, saisis par le désespoir, s’étaient jetés dans le vide. Ça amusait beaucoup les ouvriers. Alors elle redevenait sérieuse et, en attendant que les rires s’arrêtent, elle les toisait l’air de dire, puisque vous trouvez ça si drôle, qu’est-ce que vous attendez pour faire accélérer le cours de l’Histoire ? Elle n’avait aucun doute quant à l’issue victorieuse du combat qu’elle menait.

Je n’en étais pas à ma première mission d’infiltration, mais je n’avais jamais vécu ainsi sur la route, dans une telle promiscuité avec ma cible. Les moments creux de nos journées étaient pour moi les plus délicats, parce que le risque de me trahir par une parole ou un geste grandissait avec le sentiment d’ennui. Personne ne se souciait de savoir si j’avais lu Marx ou Lénine, mais durant nos trajets ou nos veillées, on m’interrogeait à propos des origines de ma famille et du genre d’éducation que j’avais reçue. J’y étais préparé jusqu’à un certain point. On ne peut pas anticiper toutes les questions que les gens vont nous poser, le genre de détails qui, au milieu d’un interminable paysage de sapins, vont soudain prendre de l’importance à leurs yeux.

C’était surtout Anne qui m’interrogeait. Svetlana était maladroite en français, même si je la soupçonnais de tenir dans sa tête des fiches tout à fait lisibles avec mes réponses et leurs éventuelles incohérences. Quant aux deux Ontariens, c’étaient des hommes volontaires, mais qui s’effaçaient dès que la conversation déviait de la politique pour devenir personnelle. Notre langue commune nous défrichait un espace à part dans le groupe. Peu à peu, la curiosité d’Anne a servi de révélateur au personnage du Communiste. Chaque souvenir que je lui inventais irriguait ses veines, chaque question qu’elle lui posait faisait battre un peu plus fort son cœur. Sa présence est devenue plus insistante. Il s’est mis à devancer mes réponses avec une conviction dont j’ai été le premier surpris.

Sa silhouette, aussi, s’est précisée. On mangeait peu, ce qui était le lot de beaucoup de gens durant ces années-là. J’avais perdu du poids et quand je contemplais mon reflet dans un miroir, je ne voyais pas l’homme que je connaissais, mais le Communiste. Un homme émacié, dont le regard me fixait avec une ardeur violente. Anne percevait quelque chose en lui, même si je n’ai jamais compris quoi. On aurait dit qu’un rempart avait cédé en elle. Elle souriait plus souvent. À force d’être l’objet de ces sourires, le Communiste s’est senti pousser des ailes.

Un jour, on s’était arrêtés au bord d’une route, et on dînait dans l’herbe à la lisière d’un bois. La discussion, plutôt enjouée, portait sur les différents sens du mot siège. Les organisations communistes se ramifiaient en sous-organisations qui avaient toutes leur siège, parfois un simple bureau sans fenêtre au fond d’un couloir. Mais la plupart de ces sièges étaient sous-financés et manquaient bien souvent de sièges pour accueillir leurs membres, qui tenaient des réunions debout ou assis sur des planchers froids. Un siège ne garantissait donc pas la présence de sièges. À un moment, il y a eu un blanc dans la conversation. Chacun s’est replongé dans son assiette de haricots puis, au milieu du silence, Anne a dit : “De toute façon, chez les communistes, il n’y a que des sièges éjectables.” J’ai éclaté de rire, ce qui aurait pu me trahir, car c’était le genre de blague que j’aurais pu faire avec mes collègues de la GRC. Le vrai rire nous prend toujours de vitesse et, en ce sens, il ne ment pas. Mais alors que je craignais d’être percé à jour, j’ai vu apparaître une lueur rusée dans ses yeux et le début d’un sourire aux coins de ses lèvres. Ce rare trait d’humour était un gage de confiance, et il a insufflé au Communiste l’ultime dose d’oxygène qui lui manquait.

J’ignore d’où vient cette impression, chez deux êtres qui se rencontrent pour la première fois, que leur intimité les précède. Avec ma femme, on s’est toujours bien entendus. Je suis père de deux enfants, tu sais ? Notre vie a été paisible. Mais ensemble, Anne et le Communiste se remémoraient un monde perdu. Avec elle, il prononçait des paroles qui semblaient provenir d’une vie antérieure. Lorsqu’ils se retrouvaient seuls, les gestes qu’ils avaient retenus en présence des autres se déchaînaient. J’aurais pu vivre cette tendresse sauvage par procuration. Durant mon entraînement, on m’avait fait comprendre que tout ce qui pouvait contribuer au succès de la mission était permis. Mais sur ma peau, les baisers et les caresses d’Anne me faisaient l’effet de brûlures, comme si seul leur véritable destinataire pouvait en sentir la douceur.

Le Communiste s’est montré de plus en plus avide de cette douceur. Son désir est devenu impérieux, et il a fait table rase de tout ce qui risquait de l’entraver. Au fil des semaines, l’homme que j’étais s’est réduit à presque rien. Je vivais tapi comme un rat dans ce corps que nous partagions, maintenu en vie par le peu d’air que le Communiste me laissait. J’assistais en voyeur à l’épanouissement de ma création. À de rares moments, il m’arrivait encore de parler plus fort que lui, et que ses mots soient en réalité les miens. Mais il reprenait aussitôt le dessus. C’était si simple pour lui quand il était avec Anne : ils avaient leurs allusions complices, des gestes à joindre à leurs paroles. Je n’étais qu’une interférence, un déjà-vu capable de troubler un instant, mais dont la sensation disparaît aussi vite qu’elle est apparue.

Personne dans le groupe n’ignorait leur liaison. J’ai pensé plus tard que c’était peut-être le regard de Svetlana qui m’avait permis de survivre. Elle a toujours regardé le Communiste avec du soupçon, comme si elle voyait à travers lui. Comme si elle me devinait, ou me sentait, moi. Si Anne a partagé ses soupçons, elle n’en a jamais rien laissé paraître. Elle parlait peu de ses sentiments, mais elle observait parfois le Communiste d’un air songeur, comme si elle finissait elle-même par douter de la réalité de ce camarade qui, un jour, avait miraculeusement croisé sa route. Svetlana regardait Anne le regarder, et je suis persuadé qu’il existe encore, quelque part dans les archives du Komintern, une interprétation de ces regards qui, juste ou non, survivra à toutes les autres.

En dehors de ces moments, ce n’était pas quelqu’un de joyeux. Ça venait de son enfance, du déracinement. Elle parlait du lopin de terre ingrate que sa famille avait obtenu en Alberta comme d’un bagne au bout du monde. Elle avait grandi en Normandie, au bord des falaises, et disait que le Canada était un pays qui ne s’arrêtait jamais. Elle devait se rappeler leur arrivée en bateau, lorsqu’elle avait 8 ans, pour se convaincre qu’il y avait un point au-delà duquel le Canada cessait d’exister. À tout juste 20 ans, la peau sur les os, elle avait quitté son champ rocailleux en Alberta pour aller à la rencontre des damnés de la terre. Cette femme qui semblait tenir debout par la seule force de ses convictions inspirait les ouvriers, et c’est ce qui la rendait dangereuse aux yeux des gens qui déterminent ces choses-là. Mais sache qu’avec le Communiste, elle a connu une forme de bonheur, un bonheur éphémère, mais sans doute plus intense que beaucoup de gens n’en vivent dans toute leur existence. Un soir, elle lui a confié que jusqu’à leur rencontre, elle n’avait jamais utilisé son corps pour autre chose qu’une forme quelconque de labeur. Elle avait toujours vu son corps comme un simple outil au service de son idéal. Et voilà qu’elle découvrait qu’il était doué de sensations, et que ces sensations étaient source de joie.

Je coulais, incapable de remonter à la surface pour submerger cette joie, et j’aurais définitivement sombré si, fin novembre, les choses ne s’étaient pas accélérées.

Un coupeur est mort dans un camp de Rapide-Danseur. Lorsqu’on a appris la nouvelle, on se trouvait à une centaine de kilomètres de là, chez des paysans du lac Clérion. On avait passé la semaine précédente à rédiger des tracts et à tracer l’itinéraire des ateliers et des usines qu’on comptait visiter durant l’hiver. La nouvelle nous a tirés du fatalisme qui commençait à gagner le groupe à force de mobilisations avortées. On est montés en voiture sans même remercier nos hôtes, comme des révolutionnaires d’astreinte.

On est arrivés au camp en début d’après-midi. Une ambulance était en train d’évacuer le corps du coupeur. Tous les gars s’étaient rassemblés près du réfectoire. Ils avaient appris la nouvelle alors qu’ils allaient se mettre à table et, à l’intérieur, des dizaines d’assiettes de fèves au lard étaient en train de refroidir.

Les compagnies payaient les bûcherons à la corde. Une corde valait quatre stères, et chaque stère valait un mètre cube de bois. Une ou deux fois par mois, la compagnie envoyait un mesureur calculer le volume de bois coupé par chaque bûcheron. Depuis 1929, le prix de la corde avait pratiquement chuté de moitié, et les gars du camp soupçonnaient en plus les mesureurs d’évaluer à la baisse le nombre de cordes pour faire économiser de l’argent à la compagnie. Avec l’hiver qui approchait, le coupeur, un dénommé Alphonse, craignait de rentrer chez lui avec un salaire insuffisant. Depuis quelques jours, les deux autres gars de son équipe et lui avaient pris l’habitude de couper deux arbres à la fois. Au lieu de se relayer sur le passe-partout après avoir pratiqué l’entaille de direction, un des gars se dépêchait d’aller attaquer un autre arbre à la hache. Ce jour-là, Alphonse avait mal évalué la distance entre les deux arbres, et quand le premier était tombé, il avait reçu une des branches supérieures sur le crâne et était mort sur le coup.

Anne a senti la colère des gars. On l’a tous sentie, y compris le résidu de moi-même qui subsistait. Et lorsqu’après le départ de l’ambulance, les contremaîtres ont ordonné à tout le monde de reprendre le travail et que personne n’a bougé, Anne, le Communiste et le reste du groupe se sont regardés comme si l’Histoire les convoquait.

Anne a désigné le réfectoire. “Vos dîners sont en train de refroidir, camarades”, elle a dit. Les gars ont compris le message et se sont engouffrés à l’intérieur. Ils ont barricadé les portes et les fenêtres avec les tables et les chaises. Le réfectoire était aussi stratégique pour le camp que le bâtiment qui abritait l’outillage. C’était là qu’on stockait les vivres, les réserves d’eau potable et les trousses de premiers soins. En cas d’occupation prolongée du bâtiment, si la compagnie voulait que le travail continue, elle devrait faire venir non seulement des briseurs de grève, mais aussi tout le nécessaire à leur survie.

Une fois que tout a été barricadé, il y a eu un moment de flottement. Les gars regardaient Anne comme s’ils attendaient ses instructions. Elle s’est tournée vers le Communiste.

“Vas-y, elle a dit, parle à leur cœur.” Le Communiste s’est senti honoré. Mais au moment de s’avancer, il a croisé le regard de Svetlana. Ses yeux brillaient d’une lueur féroce. Ce n’étaient plus les yeux du soupçon, mais deux flèches qui le transperçaient. Alors il s’est mis à douter. Au moment décisif, il a manqué de conviction. Des mots lui sont venus, mais ils se sont échoués avant de franchir ses lèvres. Parler avec le cœur, il savait faire lorsqu’il était avec Anne. Là, les mots sortaient en flots pressés sans qu’il ait besoin de réfléchir. Mais les ouvriers ne lui inspiraient que les platitudes de la raison, des mots désincarnés. Une brèche s’est ouverte en lui, un appel d’air qui m’a ramené à la vie. On a répondu à Anne d’une même voix.

“Non, c’est à toi de leur parler. Il n’y a rien que je puisse leur dire que tu ne diras pas mieux.”

Elle a fait un discours mesuré, mais où affleurait l’émotion que tous les gars dissimulaient sous leur colère. Elle leur a dit que cet homme avait perdu la vie et qu’à l’heure qu’il était, la compagnie en avait déjà appelé un autre pour le remplacer. Elle a dit que si on les laissait faire, les compagnies réinventeraient les fondements mêmes de la mathématique. Elle a dit qu’il n’existait pas assez de briseurs de grève pour couper tout le bois qu’il y avait à couper. Que le rapport de forces pouvait basculer en faveur des travailleurs sous le poids du nombre et de la détermination. Qu’ils pouvaient être une inspiration pour d’autres. Elle a dit que les mauvais jours finiraient et qu’on créerait dans ce vaste pays le monde de demain, un monde où les hommes et les femmes ne connaîtraient plus le besoin.

Il y a eu des cris et des applaudissements. Une liste de demandes a été transmise aux contremaîtres. La grève a officiellement débuté sur l’incitation d’Anne qui, son discours à peine terminé, s’est précipitée aux toilettes pour vomir.

Le siège a duré quatre jours. On ne manquait ni d’eau ni de nourriture, mais si j’ai parlé plus tôt de promiscuité, cette fois, on vivait comme du bétail. Le groupe pouvait se contenter d’un confort spartiate, mais nous n’avions jamais été bercés par les ronflements d’une cinquantaine d’hommes. Le manque de sommeil nous a rapidement usés. Anne avait tout le temps la nausée. Elle disait aux autres que tout allait bien, que c’était simplement la fatigue et la nourriture trop lourde. Mais lorsqu’elle était allongée près du Communiste dans un coin du réfectoire au creux de la nuit, son corps ne connaissait plus la joie. D’après elle, il n’était plus qu’un treillis de nerfs dont la moindre stimulation lui était désagréable. Sans le sommeil pour le régénérer, sans les caresses d’Anne pour lui donner conscience de son propre corps, les contours du Communiste se sont peu à peu estompés. À mesure qu’on approchait d’un dénouement, sa voix s’est enrouée, sa présence s’est mise à régresser.

La compagnie ne voulait rien entendre, mais chaque heure qui passait représentait pour elle un manque à gagner. Et comme il y avait à peu près deux mille bûcherons dans un rayon de 50 kilomètres, le risque de contagion était réel. Le troisième jour, elle a fait venir une escouade de policiers. L’assaut semblait imminent, mais je ne voyais pas comment ils allaient s’y prendre. Toutes les issues étaient calfeutrées. Il aurait fallu un bulldozer pour percer la barricade qui bloquait l’entrée.

L’après-midi du quatrième jour, on a commencé à sentir une odeur piquante semblable à celle de la moutarde. Les gars se sont mis à tousser. Tout le monde s’est précipité pour boucher les fentes entre les planches du bâtiment. Beaucoup des gars avaient connu la guerre et observé les dommages du gaz moutarde. Tout en me couvrant le visage avec un pan de ma veste, j’ai souri pour moi-même. J’avais compris la tactique des policiers. Ils s’étaient sans doute servi des pulvérisateurs de DDT dont on aspergeait les dortoirs des camps pour éliminer les poux. Ils avaient dû y ajouter de l’ail et de la moutarde, en pariant que la fatigue et les souvenirs de la guerre feraient le reste.

C’est devenu le chaos. Le gaz était invisible, mais les hommes couraient dans tous les sens pour s’en protéger. Comme leurs yeux les brûlaient, ils se percutaient puis titubaient comme des poivrots sortant d’une taverne. Dans la mêlée, j’ai réintégré mon corps. Le Communiste était aveugle, prostré sur lui-même, mais moi, je me suis redressé et j’ai tout vu clairement. Pendant que tout le monde démontait la barricade et se précipitait à l’extérieur, je me suis dirigé vers les cuisines. J’ai trouvé de l’alcool à 90° et j’en ai aspergé les murs et les meubles. J’allais craquer une allumette lorsque j’ai entendu une voix dans mon dos : “Qu’est-ce que tu fais, camarade ?” C’était Svetlana. “Va-t’en, je lui ai dit. Sors d’ici tout de suite.” J’ai lâché l’allumette, et tout s’est embrasé. J’ignore pourquoi elle s’est attardée à l’intérieur. Il n’y avait aucune façon d’éteindre ce feu. Ce qui est sûr, c’est que je suis le dernier à être sorti de ce bâtiment, et que c’est la dernière fois que j’ai parlé à quelqu’un du groupe.

Ta mère et les deux Ontariens ont été jugés pour incitation à l’assemblée illégale et à l’émeute, destruction de propriété et négligence criminelle causant la mort. Ils ont été condamnés à des peines de prison. Je suis rentré chez moi et j’ai retrouvé ma famille. Environ un an plus tard, mon supérieur m’a informé qu’Anne Bertin, 27 ans, était décédée d’une pneumonie au Refuge Notre-Dame-de-la-Merci. On ne m’a rien dit d’autre. Personne ne m’a parlé d’un accouchement. Je le jure sur la tête de mes petits-enfants. J’avais alors arrêté les missions d’infiltration. Ce soir-là, après avoir embrassé mes enfants et m’être allongé près de ma femme, après avoir déposé un baiser sur son front et éteint la lampe près du lit, j’ai entendu un hurlement monter du fond de mes entrailles, d’abord étouffé et lointain, puis de plus en plus fort et désespéré. C’était le Communiste. Je l’ai laissé crier ainsi toute la nuit, car il le fallait. Je l’ai laissé crier de toutes ses forces, jusqu’à ce que l’air vienne à lui manquer. Puis il s’est tu pour toujours.

Qu’attends-tu que je te dise d’autre? D’une certaine façon, elle est restée vierge du XXe siècle. Elle n’a connu ni les camps ni la bombe. Elle n’a pas vu l’homme marcher sur la Lune ni découvrir cet ADN qui t’a conduit jusqu’à moi. Surtout, elle n’a pas vu les idées qui lui coulaient dans les veines devenir un poison mortel pour des millions. Elle ne l’aurait pas supporté. La trahison du communisme l’aurait tuée, bien avant sa défaite finale. Elle est restée pure à jamais.

Le reste de ma vie a été comme un long dimanche à l’abri de l’Histoire. J’ai regardé le siècle s’entrouvrir une seconde fois depuis un bureau à Ottawa. J’ai constaté, jour après jour, qu’on peut vivre longtemps pour rien. L’homme que tu vois aujourd’hui n’est qu’un simple produit du temps qui passe. J’accepte ton jugement, quel qu’il soit. Je t’ai donné mes derniers souffles. Mais l’homme que tu vois aujourd’hui n’est pas ton père. Ton père, c’était le Communiste, et lui, il a traversé le siècle comme une étoile filante. »