Le geste n’est jamais neutre.
Il suffit d’un homme sur un engin bruyant, fendant l’eau avec une application presque scolaire, pour que tout un imaginaire de puissance se mette en branle -et, dans le même mouvement, se défasse.
On croit voir la maîtrise. On voit surtout l’effort.
Le corps penché, les avant-bras faux-tôt-chopés bien tendus, le visage un peu trop concentré : tout cela évoque moins le conquérant que l’athlète de W. Vous vous souvenez ? Chez Perec, ces champions d’une île inventée qui ne vivent que pour la compétition, qui courent, sautent, nagent dans un univers entièrement organisé autour de leur performance. Ils sont admirés, enviés, parfois craints. Mais leur grandeur est purement interne. Elle n’existe que dans les règles du jeu qu’ils se sont eux-mêmes imposées. Dès que l’on sort du stade, dès que le regard se détourne, il ne reste plus qu’un corps fatigué qui a oublié pourquoi il s’agitait.
C’est exactement cela.
Le jet-ski n’est pas un symbole de domination. C’est un stade miniature. Un espace clos, bruyant, où l’on peut encore faire illusion. Où l’on peut encore croire -le temps d’un sillage- que la vitesse équivaut à l’autorité, que l’écume qui vole prouve quelque chose. Mais l’eau, elle, referme immédiatement la plaie. Elle n’enregistre rien. Elle ne se souvient de personne.
Il y a, dans cette image, quelque chose d’infiniment dérisoire. Un homme qui a longuement travaillé l’apparence de la force, et qui se retrouve, un après-midi d’été, à jouer au petit garçon sur une machine trop chère. Les muscles sont là, bien dessinés, presque trop. On les dirait sortis d’un catalogue. Ils rappellent ces athlètes de W dont le corps était l’unique capital, et dont la perfection physique servait surtout à masquer l’absence de tout autre projet. La force affichée devient alors le signe inverse : celui d’une fragilité qui n’a plus d’autre langage que le spectacle.
Et le peuple, pendant ce temps, ne regarde même plus.
Il a cessé d’avoir peur. Il a même cessé, parfois, de haïr. Il s’est simplement détourné, comme on se détourne d’un numéro de cirque trop longtemps répété. Il reste l’homme seul sur sa machine, qui continue d’accélérer pour que le bruit couvre le silence. Qui continue de fendre une surface qui ne lui résiste pas. Qui continue de croire -ou de tenter de faire croire- qu’il domine encore quelque chose.
Le plus cinglant, peut-être, n’est pas qu’il soit haï.
C’est qu’il soit devenu, à force de vouloir apparaître invincible, parfaitement interchangeable avec n’importe lequel de ces champions bidouillés d’une île qui n’existe pas : magnifique, isolé, et déjà oublié par ceux pour qui il prétendait courir.





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