L’âge de raison
La première sensation dont je me souviens est un mouvement – mon bras avance et recule –, une tentative qui fait tomber Bugs Bunny de la tablette de ma chaise haute. Mon compagnon muet, posé devant moi en personne, s’évanouit tel un drakkar viking disparaissant dans le lointain. Un flou bien au-delà de ma portée, la toute première conséquence d’un acte. Je me rappelle que lorsque j’étais dans les bras de mon père, ce n’était pas du tout pareil que dans ceux de ma mère. Il était calme et je cherchais son épaule rassurante. Je gravitais autour de lui, même si c’est ma mère qui était toujours présente, toujours prédominante. Je n’avais pas un an quand j’ai fait quelques timides pas dans la cuisine – je ne me suis jamais arrêtée depuis. Ma mère était continuellement défiée par cette enfant remuante et curieuse qui ne résistait pas à l’envie d’explorer, d’échapper à sa main, de se sauver dans le parc, de disparaître dans les grands magasins, de repousser son affection.
Elle me prévenait du prix à payer pour toutes sortes d’actions mais je tenais à vérifier moi-même, et me faisais mordre, piquer, m’exposais aux affronts, aux blessures. Inconsciente des obstacles qui m’entouraient, du chaos que je provoquais, je tendais la main vers l’interdit : une cigarette allumée, un briquet de table en argent dont j’actionnais la molette pour faire surgir la jolie flamme, un élastique trop serré que je glissais à mon poignet. Un doigt brûlé, une main bleuie.
Bribe après bribe, je reconstitue la mosaïque de ma préexistence, qui ne cesse de s’agrandir. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Grant Harrison Smith, inconsolable et souffrant de migraines dues au paludisme, est revenu à Philadelphie après avoir servi en Nouvelle-Guinée et aux Philippines. Ayant abandonné le lycée, il avait préféré rejoindre sa sœur et son frère dans un trio de claquettes et d’acrobaties dont il était le danseur principal, mais la guerre avait mis court à leurs projets. Beverly Williams, une jeune veuve qui avait perdu un fils à la naissance, travaillait dans une boîte de nuit. Ils s’étaient connus adolescents et avaient été heureux de se retrouver au retour de Grant. Il ignorait de quoi serait fait l’avenir mais croyait que la télévision était la voie du futur. En 1946, il a postulé et été admis dans un centre de formation technique de Chicago qui offrait un salaire hebdomadaire de vingt dollars en guise de prime d’après-guerre. Afin de concrétiser ce plan, mes parents se sont mariés lors d’une simple cérémonie civile, ont pris le train pour Chicago et loué deux chambres dans une pension du quartier polonais proche de Logan Square. Ma mère, enceinte de moi, a travaillé comme serveuse aussi longtemps qu’elle a pu supporter de rester debout.
J’étais attendue pour la Saint-Sylvestre mais je suis arrivée un jour plus tôt, au milieu d’un énorme blizzard, ce qui a privé ma mère du cadeau promotionnel qu’elle aurait reçu si j’étais née le lendemain : un des premiers modèles de réfrigérateur. Elle a dû se contenter d’une glacière à l’ancienne et attendre chaque semaine la livraison en voiture à cheval d’un gros bloc de glace.
Sur une page de Mes sept premières années, mon grand livre de bébé à la couverture rose fané rempli des listes de mes maladies, de mes anniversaires et de mes progrès, elle avait rédigé un poème intitulé « Patti » où l’on sentait sa joie d’avoir donné le jour à une petite fille, même si celle-ci était chétive et atteinte de graves troubles respiratoires. Mon père disait que j’étais née en toussant. Il m’avait emmitouflée et ils étaient allés à l’hôpital sous une tornade de neige. D’après ma mère, il m’avait sauvé la vie en me tenant des heures au-dessus d’une baignoire fumante. Mais j’ignorais tout cela – les espoirs de mon père comme la charge de travail de ma mère, qui, très vite, fut de nouveau enceinte.
Ma sœur Linda a vu le jour treize mois après moi, elle aussi à Chicago pendant une tempête de neige. À deux ans, je ne parvenais pas à prononcer son prénom et l’appelais Dinny, surnom qui lui est resté quelque temps. Je me représente ma mère, ses cheveux sombres ondulés et son éternelle cigarette, moi trottinant à ses côtés, un bébé dans un landau et un autre à venir qu’elle dissimulait sous un manteau Chesterfield trop grand. Dès que sa grossesse est devenue trop visible, le propriétaire nous a obligés à déménager. Avec un troisième enfant en route, mon père a dû renoncer à son rêve de prendre part à la technologie de la télévision, en plein essor, et se mettre en quête d’un emploi à temps complet.
Ma mère a inscrit toutes nos adresses dans mon livre de bébé. Au cours de mes quatre premières années, nous avons changé onze fois de domicile, de chambres à louer en appartements meublés. Nous sommes allées en train à Philadelphie et avons séjourné brièvement chez la sœur de mon père, Gloria, une belle femme assez méchante qui ne nous a pas accueillis chaleureusement. Je me souviens de l’épinette de ma grand-mère Jessie, un petit piano droit, et de ma tante me donnant une fessée parce que j’avais essayé d’en jouer.
Cet hiver-là, nous avons aménagé non loin de là, dans Hamilton Street. Mon père a été embauché à un poste de nuit dans une usine contrôlée par un syndicat et ma mère est restée serveuse. Le soir du réveillon de Noël, après une longue journée à se déplacer de table en table, et avant de monter dans un bus bondé pour rentrer chez nous, elle a acheté deux grandes sucettes et deux petits pingouins en bois peints à la main pour les glisser dans nos chaussettes. C’était tout ce qu’elle pouvait se permettre. Quand elle est descendue du bus, sa bandoulière pendait dans le vide : quelqu’un l’avait coupée et s’était enfui avec son sac. Elle nous a raconté cette histoire durant des années, encore traumatisée que nous n’ayons pas eu de cadeaux ce Noël-là. Depuis, il m’est impossible de laisser passer des petits pingouins dans les brocantes ou les bazars, comme pour combler l’immense champ de glace que cet épisode avait déposé dans son cœur robuste.
Notre frère Todd est né en juin 1949 ; une petite chose fripée, enveloppée dans une couverture bleu pâle, que ma mère a déposée dans un couffin en osier en nous demandant de ne pas le déranger. Je me revois, penchée sur lui pour l’observer, bouleversée par le sentiment qu’il fallait le protéger.
Peu après, on a découvert que j’avais la tuberculose, qui se propageait parmi les enfants d’immigrés pauvres du quartier. Pour prémunir mon frère et ma sœur et me faire bénéficier d’un environnement plus sain, mon grand-père maternel, que nous appelions Papa Frank, m’a enlevée de notre pension de famille surpeuplée de Philadelphie et conduite dans la ferme où il élevait des moutons à Chattanooga. C’était un bel homme, toujours de bonne humeur, qui jouait du ragtime au piano. Chez lui, j’ai pu m’ébattre au grand air, me remplumer en buvant du lait de brebis et recevoir de fortes doses de streptomycine qu’on m’administrait avec une grosse seringue en verre. Plus tard, j’ai appris que Dolly, la seconde épouse de Papa Frank, beaucoup plus jeune que lui et sans enfant, avait prévu de me garder.
Ma mère aimait son père mais, après presque un an de séparation, elle a dû se résoudre à le menacer par voie légale pour qu’il me ramène à la maison. Elle racontait que j’étais revenue avec l’accent du Sud, des chaussures vernies et une cuiller et une fourchette en argent où était gravé PATTI LEE. J’ai peu de souvenirs de cette période d’éloignement. Dans mon livre de bébé, il n’y a que la date de mon départ précipité à Chattanooga ; la page où la fête de mon troisième anniversaire aurait dû figurer est restée vierge.
Patti Smith, Le Pain des anges, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Desserrey, © Gallimard, 2026
En librairie le 16 avril

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