Le 3 juin 2026, l’Assemblée nationale a voté une ambitieuse loi d’interdiction du cadmium, largement saluée comme une victoire historique, à juste titre. Mais dans une démocratie où la rationalité collective a une place, cette victoire aurait dû aller totalement de soi.

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Elle n’apparaît comme historique que sur fond d’échecs répétés de luttes pour l’environnement, la santé et d’autres causes touchant au respect de la vie. Comment en sommes-nous arrivés à vivre avec un tel degré d’impuissance et d’irrationalité ? Et comment en sortir ? Répondre à ces questions supposait de se donner un objet qui n’avait pas été systématiquement étudié en tant que tel : la répétition de catastrophes prévisibles et évitables, voire avérées. Se saisir de cet objet constitue un changement de paradigme dans l’étude des catastrophes, indispensable pour identifier à leur racine les forces et processus qui empêchent d’empêcher les catastrophes, et pour aider les personnes engagées dans des luttes à les contrer.

La première moitié des années 2020 a connu une accumulation exceptionnelle de catastrophes. À celles qui sont là parfois depuis longtemps et font sentir des effets de plus en plus violents (dégradations environnementales, inégalités et grande pauvreté, effets sociaux de la dégradation de services publics…), se sont ajoutées les guerres en Ukraine, à Gaza et en Iran, la progression des attaques contre la démocratie, avec de plus en plus de personnes vivant dans des régimes dictatoriaux ou des démocraties illibérales, le retrait des États-Unis de multiples traités internationaux notamment en matière d’environnement, ou encore les attaques contre les institutions qui, très imparfaitement, tentent de réguler les relations internationales, comme l’ONU et l’OMS. La réélection de Donald Trump fait sentir ses effets en plusieurs endroits de cette série, et apparaît comme une catastrophe en soi. Tout cela donne l’impression que nous sommes brutalement entrés dans une ère d’imprévisibilité, d’insécurité et de turbulences accrues. Même s’il avait déjà été élu et que sa réélection était crainte, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et ses suites peuvent être vécus comme un « Cygne noir[1] ».

L’idée que les catastrophes surviennent sur le mode de la fulgurance n’est cependant pas nouvelle. Florent Guénard et Philippe Simay l’ont développée il y a quinze ans, en y voyant le signe d’un changement de paradigme dans l’appréhension des dangers par les sciences sociales[2]. Mais cette idée conduit à minorer l’importance d’un autre objet, omniprésent : les catastrophes connues, prévisibles, évitables, avérées même parfois, et contre lesquelles rien n’est fait, ou en tout cas pas suffisamment pour les éviter. Comment expliquer leur accumulation ? Répondre systématiquement à cette question a un intérêt heuristique et pratique. Cela suppose un nouveau changement de paradigme, indispensable pour aider les personnes qui tentent de prévenir des catastrophes.

Des catastrophes fulgurantes à la permanence des catastrophes

L’argument principal du texte de Florent Guénard et Philippe Simay est le suivant. Pour la modernité, les risques étaient affaire de calcul et de technique. L’enjeu était de prendre la bonne décision pour les prévenir, sur la base d’une estimation de la probabilité de dégâts. Cette approche des risques reposait sur une grande confiance en la technique. Selon les auteurs de l’article, le passage d’une étude des risques à une étude des catastrophes constitue une rupture paradigmatique parce que l’image de la fulgurance inattendue se substitue à celles de la prévisibilité et de la maîtrise par la technique, battues en brèche par l’aggravation des catastrophes. Ce qui compte maintenant est la façon dont on peut s’y adapter et le sens que l’on peut leur donner.

Depuis la parution de cet article, l’accumulation de catastrophes de plus en plus fréquentes et graves, souvent sidérantes, semble donner raison à ses auteurs. Notamment, les catastrophes de la première moitié des années 2020 semblent confirmer l’idée d’émergences brutales. Pourtant, très peu étaient vraiment imprévisibles. Plus précisément, ce qui est un Cygne noir pour certaines personnes peut être parfaitement prévisible pour d’autres, plus ou moins nombreuses et dont la position varie dans l’espace social. Une première façon d’interroger l’idée de fulgurance consiste ainsi à différencier les acteurs : il est rare que personne n’ait rien anticipé au moment où la catastrophe s’impose. Mais alors, pourquoi la connaissance ne produit-elle rien ? Là encore, cela dépend des acteurs considérés. Certains ont des intérêts immédiats à ce que les risques courus soient pris. D’autres voudraient empêcher la catastrophe mais n’y parviennent pas. Sur le cas iconique des dérèglements climatiques, des industriels connaissaient les dégâts provoqués par leurs activités dès 1972[3], et des chercheurs et des militants s’épuisent encore pour tenter de faire admettre l’évidence.

Concernant le scandale pharmacologique du Mediator, un coupe-faim sans réelle utilité mais létal, deux procès ont conclu que ce médicament avait été prescrit pendant des décennies alors qu’il était assez facile de savoir qu’il était létal. Plus de 1 300 décès et de nombreuses invalidités en ont résulté, alors que des signaux auraient dû attirer l’attention des pouvoirs publics et des institutions en charge de la pharmocovigilance : son interdiction en Espagne, des articles de la revue Prescrire, sa parenté chimique avec un coupe-faim interdit du fait de dégâts similaires, l’Isoméride, et le renoncement du laboratoire à demander la vente de son produit sur le marché américain. Mais il a fallu des mobilisations considérables, notamment de Prescrire, du médecin pneumologue Irène Frachon, du chercheur Antoine Le Gal, de la journaliste Anne Jouan ou encore du député Gérard Bapt, pour que le médicament soit finalement interdit[4].

Cette inertie perdure, et elle devient d’autant plus saisissante qu’au cours de la dernière décennie, la catastrophe a pris le statut de réalité omniprésente. Il devient plus difficile d’ignorer que nous traversons une ère de catastrophes, même s’il reste possible de ne rien faire. De plus, les engagements pour tenter d’agir contre les catastrophes (notamment les catastrophes environnementales) ont gagné en intensité, en visibilité et ont pris de nouvelles formes. Comme le remarque Laurence Marty, les marches pour le climat, les Soulèvements de la terre ou encore la militante mondialement célèbre Greta Thunberg n’existaient pas il y a dix ans[5]. Mais ces combats restent toujours aussi difficiles et incertains. C’est pourquoi la critique des dégâts causés par la modernité à laquelle Florent Guénard et Philippe Simay se livrent reste pleinement pertinente, mais ne suffit plus. En insistant plus sur la vulnérabilité humaine que sur les ressources disponibles ou à faire émerger pour les luttes, leur paradigme de la catastrophe fait courir le risque d’insuffisamment cultiver d’indispensables puissances d’agir. Comment aider les personnes engagées et souvent découragées ? Une condition préalable pour y parvenir est d’adjoindre à la réflexion sur le sens des catastrophes une interrogation systématique sur l’accumulation de catastrophes prévisibles, identifiées, et que des personnes se mobilisent pour empêcher.

Le paradoxe des sociétés du risque

Le paradoxe de l’accumulation des catastrophes est en fait double. Non seulement elles se produisent malgré les efforts pour les empêcher, mais cela advient dans des sociétés obsédées par la sécurité, et où des efforts considérables sont faits pour tenter d’empêcher des accidents, notamment par l’édiction de normes et la mise en place d’instances de vigilance et de contrôle. Dans un ouvrage récent, j’ai parlé à ce sujet de paradoxe des sociétés du risque, par référence aux travaux d’Ulrich Beck[6]. Telle est donc la première question à laquelle ce livre est consacrée : comment expliquer que les sociétés modernes occidentales échouent régulièrement à apporter des réponses appropriées à des dangers graves voire mettant en jeu leur survie, malgré des demandes de sécurité et des dispositifs protecteurs omniprésents ?

Cette question fait émerger un nouvel objet de recherche : l’accumulation des catastrophes évitables. Une catastrophe qui survient sans avoir été anticipée, et une catastrophe contre laquelle on ne parvient pas à agir alors même que l’on croit savoir ce qu’il faudrait faire pour la contrer, sont des objets très différents. La première relève bien de ce que Taleb a nommé des « Cygnes noirs » (en citant en exemple la guerre au Liban et le retour des crises financières). Mais la seconde doit tout autant être prise au sérieux comme objet en soi. Les catastrophes évitables sont celles dont des personnes connaissent le caractère possible, probable voire quasi certain, et que certaines tentent de contrer. La liste est longue. En font partie les dérèglements climatiques, la chute de la biodiversité, la pollution de l’air, de l’eau et des sols, des scandales pharmacologiques ou sanitaires, la récurrence des crises financières malgré les demandes de réguler la finance, l’augmentation de la grande pauvreté et de l’exclusion dans des pays où la richesse par habitant croît, des féminicides précédés d’alertes (la plupart voire tous le sont) ou encore l’abandon à leur sort par les services sociaux de personnes en situation de lourd handicap et de leurs familles. Redisons-le, toutes étaient évitables ou au moins considérablement atténuables.

Chacune de ces catastrophes a été étudiée et des explications ont été avancées, en invoquant la responsabilité du capitalisme, le néolibéralisme, la domination masculine et les valeurs qui lui sont associées, ou encore une culture « démiurgique » déraisonnablement confiante en la capacité de la technique à résoudre tous les problèmes. Mais malgré leur pertinence, ces explications laissent subsister des zones d’ombre qui entravent les luttes. Par quels processus précis ces luttes sont-elles mises systématiquement en échec ? Pour aider les personnes engagées dans ces luttes, il faut poser une deuxième question, un peu plus précise, en se centrant sur les obstacles que leurs engagements rencontrent : qu’est-ce qui empêche systématiquement d’empêcher des catastrophes malgré les alertes et les mobilisations croissantes de scientifiques, de lycéens et d’étudiants, de militants politiques, de journalistes, de collectifs ou encore d’associations ?

Enquêter sur la machine à catastrophes avec le cinéma

Pour répondre à ces questions, j’ai conduit une enquête relevant de ce que les sociologues appellent grounded theory ou théorie ancrée[7]. Concrètement, cela a consisté à procéder en deux temps. J’ai d’abord comparé diverses catastrophes évitables, sans a priori théorique, en sorte de pouvoir identifier le plus largement possible des processus ou facteurs qui les provoquent et empêchent de les empêcher, qu’ils soient culturels, sociaux, économiques, politiques, cognitifs ou encore psychologiques. Ce travail a permis de dresser une longue liste de ces facteurs, trop longue même et trop diverse pour constituer une explication. La seconde étape consiste alors à examiner les relations entre ces facteurs afin de voir ce qui est fondamentalement catastrogène dans les sociétés modernes. Ce travail débouche ainsi sur la mise au jour de ce que j’ai appelé une « machine à catastrophe », c’est-à-dire d’un ensemble de processus assez hétérogènes, mais qui forment un tout parce qu’ils accroissent leurs effets en interagissant[8].

Avant d’en venir aux résultats, un dernier point sur la méthode est d’autant plus utile que la façon dont j’ai procédé a des conséquences sur des façons possibles d’utiliser ce travail pour augmenter la puissance d’agir des personnes. L’objet de recherche construit pose une difficulté due à une double injonction. D’un côté, le travail ne peut être fécond qu’en étudiant en profondeur les catastrophes, pour réussir à identifier finement les processus bloquants dans les luttes. De l’autre, tirer des conclusions générales suppose d’étudier plusieurs catastrophes assez différentes, qui ne sont habituellement pas traitées ensemble en tant que telles par les sciences sociales. La lenteur des enquêtes de sciences sociales conduites artisanalement avec des méthodologies classiques fait de cette double injonction la quadrature du cercle.

Pour pallier cette lenteur, je me suis aidé de films de fiction, dont la forte expressivité et la concision permettent d’identifier rapidement de multiples facteurs de catastrophes[9]. Mais les films ne sont que des modèles imparfaits de la société, utiles à des fins exploratoires mais inadéquats pour fonder des conclusions solides. Ce qui a été mis au jour grâce à eux a donc été soumis à une série d’épreuves visant à contrer le risque d’erreurs dues à un parti pris orienté des films, à des écarts factuels avec la réalité, à des stéréotypes ou aux besoins de la dramatisation. Ainsi, la pertinence des résultats du volet cinématographique de l’enquête a été évaluée à la lumière de sources documentaires et de travaux de sciences sociales, puis la montée en généralité vers l’élucidation du paradoxe des sociétés du risque a mobilisé des références de travaux en sciences sociales dont la convergence avec mes interprétations contribue aussi à valider les conclusions de l’enquête[10].

Expliquer l’accumulation des catastrophes évitables

La thèse défendue est que toutes les sphères de la vie sociale sont traversées par des difficultés à adopter des façons de penser adéquates face à des incertitudes et des dangers. Pour étudier ces façons de penser, j’utilise le concept de « style de pensée » dû à Ludwig Fleck[11]. Deux « styles de pensée » sont en concurrence depuis le XVIIe siècle, la prudence ou phronesis, vieille vertu théorisée par Aristote et remise au goût du jour par Aubenque[12], et le « style moderne de pensée », qui commence à concurrencer la prudence à partir du XVIIe siècle, devient dominant au XIXe siècle et va désormais totalement de soi y compris quand la prudence serait mieux adaptée. Le style moderne de pensée vise à l’objectivité. Il s’appuie sur le calcul et sur l’application mécanique de règles qui prescrivent quoi faire. Mais l’objectivité des outils qu’il mobilise et les certitudes auxquelles il conduit sont souvent trompeuses, comme le montrent des critiques des usages des chiffres et de l’accumulation de règles absurdes dans des organisations et des politiques publiques[13].

La prudence au sens philosophique, à l’inverse, est une attention modeste aux incertitudes et à la complexité. Elle est assez éloignée de ce que désigne la notion commune, car elle suppose notamment de l’audace. Elle aide à faire face aux situations critiques sans garantir le succès, mais en évitant des écueils du style moderne de pensée : la confiance mal placée en l’objectivité ; l’illusion qu’il existe une meilleure solution que le calcul ou le respect de règles suffiront à trouver avec certitude ; la réduction de problèmes complexes en problèmes plus simples se prêtant bien à l’approche faussement objective du style moderne de pensée (comme lorsqu’une question à la fois économique, sociale et environnementale est traitée comme une question purement économique). Elle suppose de savoir se méfier de tous les automatismes, et de donner une place suffisante à la délibération.

Alors que « prudence » était un concept familier des personnes cultivées jusqu’au XVIIe siècle, il est désormais confondu avec la notion commune, et les exigences de la prudence ne sont plus assez comprises pour protéger des catastrophes. Le triomphe du style moderne de pensée en sont les raisons. Il s’est imposé comme une évidence du fait des succès impressionnants de la science à laquelle il est étroitement lié. Il a permis des progrès qu’il serait absurde de nier, par exemple en médecine. De plus, grâce aux progrès du calcul probabiliste qui permet de construire des certitudes sur la structure des incertitudes (en calculant les probabilités associées à différents événements possibles), le style moderne de pensée guide parfois efficacement l’action y compris dans des situations d’incertitudes irréductibles. Mais fort de ces succès impressionnants, il a étendu ses usages très au-delà du domaine dans lequel les problèmes se prêtent effectivement au calcul et à des décisions objectives. Et il l’a fait au détriment de la prudence. Ainsi, une première explication des catastrophes évitables réside dans les grandes fragilités de cette dernière dans les sociétés modernes. Parce que le style moderne de pensée a imposé son hégémonie, des décisions sont prises sans prudence, c’est-à-dire en ignorant la complexité des problèmes et des situations et en étant inattentif à des signaux de possibles dangers, ou sans méfiance à l’égard des évidences, comme si le calcul ou l’application de règles simples pouvaient suffire.

Puisque le concept nous est devenu étranger, il est difficile de se réclamer de la prudence même quand elle est plus adaptée que les fausses évidences du style moderne de pensée. De plus, dans le langage courant, le mot prudence est associé à une connotation péjorative de pusillanimité. Enfin, la prudence au sens philosophique ne peut pas trouver sa légitimité et sa force en se réclamant de l’objectivité et de la certitude. Or suite au triomphe du style moderne, ce sont désormais les principaux guides reconnus de l’action, même quand elles sont illusoires. Les personnes prudentes doivent donc combattre les fausses évidences du style moderne de pensée tout en étant conscientes des limites de leur propre connaissance, puisqu’elles sont face à des incertitudes irréductibles.

Selon Fleck, les styles de pensée survivent un certain temps y compris quand ils sont inadaptés. Mais dans le cas du style moderne de pensée, les dégâts et les critiques ont pris une telle ampleur que cette explication ne suffit plus pour comprendre que rien ne change malgré les mobilisations, et que les catastrophes se produisent quand même. Pourquoi le constat de ces dommages ne permet-il toujours pas de prendre conscience du caractère pernicieux du style moderne de pensée ? Ma thèse est que la prudence ne peut pas prendre le dessus parce que le triomphe du style moderne de pensée s’est accompagné de la construction d’un monde qui lui est très défavorable. Penser et agir avec prudence suppose que de nombreuses conditions soient remplies (de l’attention au réel, du temps pour délibérer, des marges de manœuvres pour choisir l’action adéquate sans se laisser enfermer dans des routines ou des règles inadaptées…). Comme ces exigences ne sont plus comprises, elles sont rarement satisfaites. La vie sociale est organisée pour le style moderne de pensée et non pour la prudence. Les fragilités de cette dernière en sont accrues.

La division du travail pousse à traiter des problèmes complexes comme s’ils étaient simples, en répartissant le traitement de leurs dimensions, qui devraient pourtant être pensées ensemble pour éviter des erreurs dommageables, entre les membres de différents métiers, différents ministères, différents services, etc. : aucun n’a vocation à se saisir de problèmes transversaux dans leur complexité. Cette réduction de problèmes complexes en problèmes simples est un facteur d’efficacité technique des sociétés modernes, mais elle a pour revers l’impossibilité de prendre des décisions délibérées en fonction des dangers perçus. De plus, les personnes qui, depuis la position qui est la leur, voudraient cependant s’affranchir de cette logique de réduction des problèmes complexes en problème simple en sont empêchées par des instruments comme des règles et des indicateurs qui donnent un cadre rigide à leur action.

Mais alors pourquoi les règles et les indicateurs ne changent-ils pas ? Pourquoi l’organisation sociale est-elle si rigide, malgré les désastres omniprésents qui en découlent ? Pourquoi les formes de transversalité (interprofessionnalité, travail interministériel, etc.) ne suffisent-elles pas à empêcher ces erreurs ? Un nouveau type de fragilités de la prudence aide à le comprendre, que j’ai appelées fragilités politiques. Ayant des intérêts économiques ou politiques à ce que des risques inconsidérés soient pris, de puissants groupes instrumentalisent les nombreuses fragilités de la prudence pour les défendre. Reprenons l’exemple du scandale pharmacologique du Mediator, ce coupe-faim inefficace et létal vendu par le laboratoire Servier.

Servier a su très tôt que son médicament tuait. Il l’a maintenu sur le marché car il rapportait d’énormes profits. Il est même parvenu à le maintenir alors que plusieurs personnes se doutaient de sa létalité, comme je l’ai indiqué plus haut. Pourquoi ces personnes n’ont-elles pas réussi à se faire entendre, malgré la loi et les institutions de la pharmacovigilance ? Servier a systématiquement instrumentalisé les fragilités de la prudence pour ralentir les prises de conscience à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments et des produits de santé (AFSSAPS), et l’entrée de cette dernière dans l’action. En toute rigueur, l’AFSSAPS n’avait pas besoin de certitude pour agir : c’est la raison d’être de la pharmacovigilance de prendre des mesures en cas de suspicion sérieuse d’un danger, même sans certitude. Mais les représentants de Servier ont argué qu’en l’absence de certitude, il serait dommageable de se précipiter en retirant du marché un médicament qui rendait des services à des personnes souffrant d’obésité morbide, un mal grave de l’époque. Il a ainsi joué de la difficulté à fonder une action sur des incertitudes, même quand les lois et les règles de base de l’activité commandent de le faire. Il a entravé la réflexion en jouant de l’urgence d’autres dossiers, comme la grippe H1N1, qui est apparue plus importante. Il a dissimulé des informations. Il a biaisé la réflexion par des raisonnements fallacieux qui s’appuient sur l’idée que les seuls fondements légitimes de l’action sont les certitudes atteintes grâce au style moderne de pensée. Ainsi, il a joué systématiquement de toutes les difficultés à adopter une attitude prudente, afin que son médicament reste sur le marché le plus longtemps possible.

Ainsi, les facteurs favorisant les catastrophes sont très divers parce qu’ils touchent aux fragilités de la prudence, qui suppose qu’un grand nombre de conditions soient remplies : une vision d’ensemble du cas ou de la situation ; du temps pour délibérer ; un cadre qui n’enferme pas dans des conditions toutes faites ; de la présence d’esprit (on pense plus difficilement quand on a faim ou froid)… Souvent, l’une de ces conditions au moins n’est pas remplie, et les personnes qui perçoivent un danger doivent lutter pour surmonter cette difficulté, par exemple en demandant que davantage de temps soit accordé à une question. Dressée à partir de la comparaison de plusieurs études de cas, la liste de ces conditions et de ces fragilités est longue. On pourrait y voir une liste à la Prévert, mais cet ensemble disparate d’explications constitue un ensemble en fait cohérent d’abord parce que toutes ont en commun d’être des entraves à la prudence, et ensuite parce que ces entraves constituent une boîte à outil pour les groupes qui ont des intérêts immédiats à des prises de risques inconsidérées. La mise au jour de ces instrumentalisations des fragilités de la prudence constitue la clé de voûte de l’élucidation du paradoxe de la multiplication des catastrophes évitables.

Une fois identifiée, la logique d’ensemble qui produit les catastrophes est étonnamment simple : elle renvoie essentiellement aux fragilités de la prudence et à leurs instrumentalisations. Aidés par la méconnaissance des exigences de la prudence, des groupes d’intérêts économiques, médiatiques ou encore politiques font feu de tout bois et font sciemment courir de lourds risques évitables. De catastrophes en catastrophes reviennent les mêmes jeux sur la valorisation moderne des certitudes comme seuls fondements légitimes de l’action (alors que la prudence consiste à prendre au sérieux des incertitudes), les mêmes réductions des problèmes à des dimensions anodines pour ces intérêts privés, la même organisation qui enferme les membres des entreprises et des organisations dans un dilemme entre indifférence à tout ce qui ne sert pas les intérêts de l’entreprise ou du groupe ou épuisement dans des combats perdus d’avance. Les processus mis au jour dans l’enquête avec l’aide des films sont parfois subtils, et c’est bien pourquoi les films sont une ressource si précieuse car ils donnent beaucoup à voir en peu de temps, faisant plonger le spectateur au cœur des situations concrètes dans leur complexité.

Dans toutes les catastrophes évitables qui se produisent se retrouvent des éléments de cette structure foncièrement catastrogène, même si tous les rouages de la machine ne se retrouvent pas dans chacune.

Explication sociologique et augmentation des puissances d’agir

Comprendre cette structure était une étape d’autant plus importante pour se mettre en position de mieux combattre les catastrophes, que le pouvoir des groupes d’intérêt nocifs repose beaucoup sur la confusion, sur l’instrumentalisation de fausses évidences et sur les usages opportunistes des ressources fournies par les situations. Il est donc utile de s’équiper point par point pour répondre : avoir les idées les plus claires possibles face à cette confusion provoquée ou exploitée ; savoir que ce qui semble évident n’est pas toujours pertinent ; connaître les outils à disposition des groupes d’intérêt en sorte de se donner les moyens d’en identifier et combattre les usages.

Les jeux avec la frontière entre ce qui est certain et incertain sont un exemple emblématique de l’instrumentalisation des fragilités de la prudence. Dans certaines situations, des incertitudes devraient suffire à l’action. C’était le cas très tôt dans le scandale du Mediator. Mais Servier a joué un double jeu. Il a fait croire qu’il restait des incertitudes sur la létalité du produit. Et il a pris prétexte de la nécessaire prudence dans le travail scientifique (ne pas tirer de conclusions à la légère), pour convaincre que seules des certitudes pouvaient légitimer l’action. Pourtant, la réalité était à l’exact opposé sur ces deux points : Servier savait de façon certaine que son médicament était nocif ; une présomption de létalité, fondée par exemple sur la proximité avec l’Isomeride, aurait dû suffire à justifier des mesures de pharmacovigilance, même sans certitude. C’est pourquoi le rapport de l’IGAS sur le scandale du Mediator a fort justement invoqué comme explication « un principe de précaution fonctionnant à rebours ».

C’est ainsi l’ensemble des ressources utilisées pour empêcher d’empêcher les catastrophes qu’il faut apprendre systématiquement à identifier. Il faut apprendre à repérer leurs usages dès qu’ils se produisent. Les résultats de l’enquête sociologique ont bien sûr leur rôle à jouer. Mais le livre montre que d’autres ressources sont aussi indispensables. Dès lors qu’il s’agit de comprendre finement des processus conduisant aux erreurs et aux dommages, les films sont un moyen puissant de formation, grâce aux qualités qui les ont rendus si utiles dans l’enquête. Leur usage peut aider à se doter d’une culture de la prudence qui aide à réagir quand des signaux apparaissent que cette dernière est insuffisante. C’est un programme pour des mouvements citoyens, des collectifs militants, des enseignants, des associations, des partis politiques…

NDLR : Florent Champy vient de publier De catastrophe en catastrophe. Quelles leçons en tirer ? aux Presses universitaires de France.


[1] Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible, Les belles lettres, 2020.

[2] Guénard Florent et Simay Philippe, « Du risque à la catastrophe. À propos d’un nouveau paradigme », La vie des idées, 23 mai 2011.

[3] Sicco Mansholt et Dominique Méda, La lettre Mansholt 1972, Les petits matins, 2023.

[4] Bensadon Anne-Carole, Marie Étienne et Morelle Aquilino, Enquête sur le Mediator®, Rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, 2011.

[5] Marty Laurence, Apprendre et lutter au bord du monde. Récits de mouvements pour la justice climatique, Les empêcheurs de penser en rond, 2025.

[6] Florent Champy, De catastrophe en catastrophe. Quelles leçons en tirer ?, PUF, 2026 ; Beck Ulrich, La société du risqué. Sur la voie d’une autre modernité, Aubier, 2001 [1ère éd. 1986].

[7] Barney Glaser et Anselm Strauss, La découverte de la théorie ancrée. Stratégies pour la recherche qualitative, Armand Colin, 2020 [1ère éd. 1967]

[8] La notion de « machine » est empruntée à Howard Becker, qui recommande d’étudier toutes les actions contribuant à la production d’un phénomène, plutôt que de se focaliser sur un type particulier d’explication. Je l’adapte en l’appliquant à la pluralité des facteurs et processus en jeu. Voir Howard S. Becker, Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, La découverte, 2001 [1ère ed. 1998]

[9] Cinq films ont été choisis en fonction de leur intérêt pour parler des catastrophes, et en sorte de permettre d’observer des situations diverses : Douze hommes en colère (Sidney Lumet, 1957), La Fille de Brest (Emmanuelle Bercot, 2016), Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2016), Don’t look up : déni cosmique (Adam McKay, 2021) et Hors-normes (Éric Toledano et Olivier Nakache, 2019).

[10] Sur l’enquête sociocinématographique, ses difficultés et les épreuves auxquelles j’ai soumis ses résultats, je me permets de renvoyer à l’annexe méthodologique, p. 287-297.

[11] Ludwig Fleck, Genèse et développement d’un fait scientifique, Flammarion, 2008 [1ère éd. 1934]

[12] Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, PUF, 1963.

[13] Olivier Martin, Chiffre, Anamosa, 2023 ; Maya Beauvallet, Les stratégies absurdes. Comment faire pire en croyant faire mieux, Points, 2014.