Dans un tweet-tribune paru récemment, un entrepreneur français s’est fendu d’une énième épitaphe du wokisme (en convoquant sa généalogie), comme si en 2026, ce dernier en avait encore besoin. Sa déconstruction lapidaire du déconstructivisme ayant fait 55 millions d’impressions, elle appelle cependant une réponse.
Rendons à Brivael Le Pogam ce qui lui appartient. Le texte est enlevé, l’argumentaire, s’il n’est pas novateur, est bien ficelé, et le diagnostic sur les pères de la French theory n’est pas sans fondement. Foucault, Derrida et Deleuze ont bien contribué à une confusion coûteuse entre « la vérité de la culture dominante est bancale » et « il n’y a pas de Vérité », avec à la clé des conséquences indubitables sur une myriade d’institutions et une génération tout entière d’activistes, d’intellectuels et de DRH.
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L’analyse de Pogam rate cependant l’essentiel et trahit ce faisant le fait qu’il partage les mêmes angles morts que ceux qu’il critique.
La faille principale du postmodernisme réside précisément dans sa prétention à avoir transcendé l’universalisme alors qu’il en dégouline. Incapables de voir que des critiques de la modernité occidentale ont émergé un peu partout dans le monde depuis des siècles, les postmodernes affirment qu’il n’y a pas de vérité sous prétexte que la réalité décrite par la propagande occidentale est un conte de fées. Or ces critiques existent. Elles abondent dans les traditions orales des peuples premiers, ce qui laisse à penser qu’elles ne sont pas récentes. Même à l’écrit, elles précèdent la French theory.
Aimé Césaire publie son Discours sur le colonialisme en 1950. Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs en 1952. Aníbal Quijano développe dès les années 60 sa critique de la colonialidad del poder — l’idée que le pouvoir colonial ne s’est pas terminé avec les indépendances mais a restructuré les savoirs, les corps, les hiérarchies. Lélia Gonzalez articule au Brésil dès les années 70 les notions de race, classe et genre depuis la perspective afro-brésilienne — bien avant que l’intersectionnalité soit nommée comme telle aux États-Unis. Sans avoir lu Derrida. Sans la Sorbonne.
Ces penseurs arrivent aux mêmes conclusions que Foucault sur le pouvoir et les institutions — mais depuis un tout autre lieu, une tout autre expérience, une tout autre tradition. La French Theory n’est pas la source originelle de cette critique : elle est au mieux la reformulation partielle d’une pensée du monde majoritaire qui n’a pas attendu Paris pour exister. Pogam ne les mentionne pas. Ce n’est pas un oubli. C’est une structure. Sa cécité touche à quelque chose de profond qu’il ne peut pas voir parce qu’il en est prisonnier.
Cela porte un nom. Ce que la philosophe brésilienne Sueli Carneiro nomme épistemicide : l’effacement systématique des savoirs non- occidentaux comme forme de violence cognitive. Le postmodernisme, malgré ses prétentions critiques, en était pétri — incapable de voir que d’autres, ailleurs, avaient déjà pensé ce qu’il était convaincu d’inventer.
C’est d’ailleurs aussi le péché originel du wokisme : une leçon sur le racisme délivrée depuis la matrice impériale qui l’a produit est un particularisme occidental voué à être éphémère. Pogam reproduit exactement cette structure. Il dénonce l’eurocentrisme des postmodernes depuis un nouvel eurocentrisme qui se croit inattaquable sous prétexte qu’il est conscientisé.
À l’heure même où la crédibilité du vieux continent s’est effondrée à Gaza, disons-le, ça ne manque pas de sel. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a bâti sa légitimité sur des discours moralisants. Or dès 1950, Césaire présage le moment présent, remarquant que ce qui a sidéré l’Occident dans la Shoah, ce n’est pas ce que l’Homme a pu faire à l’Homme — c’était le fait d’avoir infligé à des Européens blancs ce qu’il pratique depuis des siècles partout ailleurs. Césaire voyait déjà que la manière dont l’Europe métabolisait la barbarie nazie était elle-même pétrie de racisme. Ce n’était pas Plus jamais ça. C’était Plus jamais ça ici, pour certains. Depuis le 7 octobre 2023, le roi est nu. Le début de la fin de l’ère occidentale est derrière nous.
Même en Occident, il fut des critiques autrement plus convaincantes de la modernité que celles des postmodernes. Élisons un autre trio : Ivan Illich, Gabriel Marcel, Jacques Ellul. Ils ont un point commun et ce n’est pas un hasard : ce sont des gens de foi. Anarchiste chrétien, Ellul a montré avec une précision redoutable comment le divorce entre Science et Foi a accouché de sociétés techniciennes (appelons les techno- logiques) dont le vide transcendantal est comblé par de nouveaux dieux qui ne disent pas leur nom : le Progrès, la Raison, la Science, et surtout l’Efficience. Lorsque cette dernière devient le principe premier d’organisation d’une société, quelque chose d’essentiel meurt. Et les besoins de propagande augmentent en proportion, car il faut donner du sens à une normalité de plus en plus insensée.
Palantir — l’entreprise cofondée par un des héros de Pogam, Peter Thiel — gère aujourd’hui les systèmes de santé américain et britannique tout en fournissant aux armées des logiciels comme Maven qui semblent fonctionner de manière intégrée avec d’autres comme Lavender et Where Is Daddy?, ce dernier conçu pour la localisation et le ciblage d’individus lorsqu’ils dorment près de leurs enfants, d’où le nom macabre. Il n’est pas invraisemblable que le massacre des écolières à Minab, au début de l’intervention américaine en Iran, ait été guidé par des systèmes du même ordre, comme l’affirment certains.
Illich décrit la modernité comme la perversion d’idéaux chrétiens codifiés en lois et en institutions en imposant à tous le comportement idéal sans la grâce qui le rend possible tout en spiritualisant le capitalisme. Marcel montre la pauvreté intellectuelle d’une civilisation qui, sans foi, n’a plus l’humilité requise pour faire de la place au Mystère et qui de ce fait réduit tout à des problèmes à résoudre. Le monde n’est pas un Problème.
La sécularisation n’est pas le dépassement de la religion qu’elle prétend être. Elle est pétrie de fantasmes millénaristes et de symboles hérités des croisades. Il n’y a paradoxalement pas plus chrétien que la sécularisation, qui a joué un rôle central dans une rationalisation nouvelle des empires coloniaux : nous sommes supérieurs aux colonisés parce que nous avons transcendé le stade primitif de la religion. Nous avons pris la place de Dieu et avons cru que les ressources de la terre étaient infinies comme Sa grâce.
La pensée occidentale sécularisée ne peut pas concevoir que l’impasse dans laquelle nous nous trouvons ne soit pas une impasse universelle. C’est précisément pourquoi Pogam, enfant accompli de cette sécularisation, ne peut pas intégrer ces critiques. Il les ignore non par mauvaise foi mais par incapacité structurelle. Ce qui nous amène à l’essentiel : une culture digne de ce nom sait prendre des enfants et en faire des adultes, et pour certains, des anciens. L’Occident ne sait plus faire. D’où notre tendance à faire des garçonnets-adultes narcissiques les hommes les plus puissants de la planète. Pogam ne mesure pas la décadence occidentale à cette aune. Il veut la célébrer.
La question n’est pas construire ou déconstruire. La question est : au nom de quoi construit-on ? Avec quelle conception de l’humain ? Avec quelles limites ? La réponse à la crise que traverse l’Occident ne se trouve pas dans la Silicon Valley, ni dans les ruines de la French Theory, ni même dans les Lumières. Elle se trouve au moins en partie dans des traditions de pensée que notre startupeur-philosophe n’a pas lues, et que l’Occident, du fait de sa propre domination épistémologique, se montre encore trop souvent incapable d’entendre.
La Vérité existe. Elle n’est pas une construction. Elle n’est pas soluble dans le rapport de forces. Mais elle consiste, au minimum, à faire ce qu’on dit et à dire ce qu’on fait. À voir ce qu’on regarde. Et ce qu’on refuse de voir.
En ce sens, il n’y a rien de moins occidental au monde.
Cette tribune est parue initialement sur le site Maghreb Émergent.
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