Il ne s’est RIEN passé.
C’est à cela que l’on mesure à quel point la société a changé : il y a quelques années, aucun politicien, même le plus tordu, n’aurait jamais osé proposer de telles dispositions. Et si par extraordinaire tel avait été le cas, les journalistes auraient protesté en masse pour dénoncer une dérive liberticide. Les syndicats et les partis leur auraient emboîté le pas. Des intellectuels auraient publié des tribunes brillantes. Tout cela aurait fait évoluer les choses très rapidement.
Dans Soumission, Houellebecq excelle à montrer comment ces pseudo élites françaises -ces « huiles » qui avaient fait mine de résister à l’islamisme politique- se coulent avec une délectation toute érotique dans les nouvelles règles du jeu. Le président de l’université, les intellectuels, les journalistes, les politiques : tous découvrent soudain les charmes de la polygamie, des unions avec des adolescentes, des arrangements financiers et des postes confortables offerts par le nouveau régime. Ce n’est pas une conversion idéologique sincère, c’est un ralliement opportuniste, jouissif, où la soumission devient source de plaisir et de pouvoir. L’ironie est cruelle : ceux qui criaient le plus fort contre la menace finissent par l’embrasser parce qu’elle leur profite.
La vraie vie, en ce mois de mai 2026, nous en offre un écho presque trop parfait -mais inversé. Bruno Retailleau défend sa proposition de loi « visant à lutter contre l’entrisme islamiste », adoptée sans difficulté au Sénat le 5 mai (208 voix contre 124). Le texte est présenté comme un outil indispensable pour contrer les Frères musulmans et autres infiltrations sournoises qui chercheraient à supplanter la loi commune par la charia.
C’est précisément sous ce drapeau « lutte contre le séparatisme islamiste » que surgit l’article 6, qui permet aux ministres de l’Économie et de l’Intérieur de geler administrativement, pour six mois renouvelables, les fonds et ressources économiques de personnes physiques ou morales dont les agissements correspondent aux motifs de dissolution des associations ou groupements de fait.
Laurent Nuñez a repris la balle au bond : son projet de loi (en cours d’examen au Conseil d’État) va plus loin encore. Il ne cible pas seulement l’entrisme islamiste, mais « toutes les formes de séparatisme et d’entrisme ». Retailleau a ouvert la voie, Nuñez la généralise. Le texte « Retailleau » devient ainsi une rampe de lancement pour un outil répressif extensible.
Dans le roman de Houellebecq, les élites feignent de combattre l’islamisme puis s’y abandonnent avec gourmandise pour conserver leurs privilèges. Ici, Retailleau et consorts feignent de combattre l’entrisme islamiste pour mieux se régaler d’un outil de pouvoir qui, sous couvert de vertu républicaine, peut frapper « tous les opposants ».
L’article 6 n’a plus besoin d’être explicitement islamiste pour fonctionner : il suffit d’invoquer « l’atteinte aux principes de la République ». Demain, un syndicat trop virulent, un média dissident, un collectif régionaliste, un intellectuel « complotiste », un parti d’opposition jugé « séparatiste » dans sa rhétorique – tous peuvent voir leurs comptes gelés sans procès.
C’est la même mécanique que chez Houellebecq, mais inversée : au lieu de se soumettre à l’islam pour jouir, on instrumentalise la lutte contre l’islam pour jouir du pouvoir de faire taire. Les « huiles » ne changent pas de camp ; elles changent d’outil. Hier c’était la laïcité agressive contre le voile ; aujourd’hui c’est l’anti-entrisme contre tout ce qui dérange le système. Le résultat est identique : une classe dirigeante qui, sous couvert de défendre la République, se dote des moyens de la vider de sa substance démocratique.
Houellebecq l’avait vu venir avec une prescience presque gênante : la soumission n’est jamais imposée de l’extérieur. Elle est toujours désirée, savourée, par ceux qui ont le plus à y gagner.


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