La poétesse palestinienne Carol Sansour déclarait récemment : « Gaza est un terrible cadeau. Ma plus grande peur est que nous ne nous en montrions pas dignes ». Sansour parle de nous, l’espèce humaine. Le soutien inconditionnel de l’Amérique à Israël n’est pas que stratégique. Il est filial. L’empire américain est lui aussi fondé sur un génocide. Mais contrairement à l’Europe, les États-Unis tirent leur légitimité de leur prééminence militaire et technologique. Le contraste avec un continent qui tire la sienne d’une supériorité morale imaginaire fondée sur le “plus jamais ça” au lendemain de la Shoah risque de coûter cher à ce dernier.
Depuis quelques mois, la propagande sioniste a discrètement changé d’objet. Israël s’est fait une raison. Le monde ne se laissera pas convaincre que Gaza n’est pas un génocide. Dont acte. Le récit se déplace : le diable, c’est Netanyahou, Smotrich, Ben Gvir. Israël fut jadis un beau projet — socialiste, progressiste, les kibboutz, l’utopie. Il ne demande qu’à le redevenir. Il suffirait de se débarrasser de ces figures grotesques qui l’ont dévoyé.
This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.
Ne laissons pas les propagandistes insulter notre intelligence. À ceux qui voudraient nous faire croire que c’est Netanyahou et ses sbires qui constituent le problème, rappelons quelques déclarations des pères fondateurs d’Israël. En 1938, David Ben Gourion déclare devant l’Agence juive pour la Palestine : « Après être devenus une force importante grâce à la création de l’État, nous abolirons la partition et nous nous étendrons à toute la Palestine. » La même année, Chaïm Weizmann écrit au Haut-Commissaire britannique : « Nous nous répandrons dans tout le pays avec le temps. Ceci n’est qu’un arrangement pour les vingt-cinq ou trente prochaines années. » L’acceptation du partage a toujours été factice.
Le 1er janvier 1948, le même Ben Gourion note dans son journal de guerre : « Il faut les frapper sans pitié, femmes et enfants compris. Lors de l’opération, il n’est pas nécessaire de distinguer entre coupables et innocents. » Yitzhak Rabin témoignera du moment où Ben Gourion répond à la question de savoir que faire de la population d’un geste de la main : « Dégagez-les ! » Cela portait déjà un nom. Le nettoyage ethnique. Le massacre de Deir Yassin, le 9 avril 1948 — des dizaines de civils palestiniens exécutés, des femmes violées, des maisons dynamitées — fut prémédité, de l’aveu même de Menahem Begin, qui en fut l’un des commanditaires et le justifie sans complexe : « La légende de Deir Yassin nous a aidé à conquérir Haïfa. La panique a submergé les Arabes, qui commencèrent à fuir en criant : Deir Yassin ! » La terreur est l’outil. Le projet est le nettoyage ethnique. Menahem Begin et Yitzhak Shamir, leaders de groupes terroristes responsables d’autres massacres documentés, deviendront les cofondateurs du Likoud, le parti qui domine la politique israélienne depuis trois décennies. Ils finissent tous deux Premiers ministres. Shamir, sur l’assassinat du médiateur de l’ONU Folke Bernadotte qu’il a ordonné : « J’ai fait ce que j’avais à faire. Je n’ai aucun regret. »
Le sionisme est un suprémacisme ethnique et religieux, fondé sur le nettoyage ethnique et le génocide. Il l’a toujours été. La décision de ralentir le génocide après sa phase industrielle, d’octobre 2023 à fin 2025, n’a qu’un but : que les peuples cessent d’être confrontés quotidiennement à l’évidence de leur impuissance. Le “Conseil pour la Paix” de Trump — sorte d’ONU privatisée — est l’écran de fumée parfait. Le génocide continue, plus discrètement.
Las. Le mal est fait.
Gaza est un miroir qui confronte les peuples occidentaux au fait qu’ils vivent dans des parodies de démocraties ploutocratiques et oligarchiques et que leurs sensibilités et leurs intérêts sont beaucoup plus alignés avec ceux des peuples du monde majoritaire qu’on voudrait leur faire croire. Ce qui se passe en Palestine horrifie l’humanité dans son immense majorité. Elle rejette l’agression américano-israélienne contre l’Iran. Elle voit le deux poids deux mesures entre Israël et la Russie. Elle comprend instinctivement que le Hezbollah, les Houthis et le Hamas sont des mouvements de résistance à l’occupation d’une colonie euro-américaine qui n’a rien à faire en Asie occidentale. Que Yahya Sinwar est à la Palestine ce que Jean Moulin était à la France occupée.
Le génocide en cours en Palestine et au Liban est perpétré avec le soutien actif de l’Occident — avec nos armes, notre argent, nos vetos, notre machinerie médiatique. Les États-Unis, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni n’en sont pas les témoins. Nous en sommes les complices actifs. Aux États-Unis, qui sont politiquement en avance sur l’Europe, une bronca est en cours contre le soutien inconditionnel à Israël. L’accusation d’antisémitisme ne prend plus. De l’animatrice pour enfants Miss Rachel à Tucker Carlson en passant par Greta Thunberg, figurer dans un classement des antisémites de l’année est devenu un titre de gloire. Ce déplacement n’est pas anecdotique. Quelque chose s’est irréversiblement fissuré.
Pendant ce temps, la part de l’Union européenne dans l’économie mondiale est passée de 30% à 17% entre 2008 et 2025. En termes relatifs, nous déclinons trois fois plus vite que la dynastie Qing. Notre légitimité n’est plus militaire ni économique depuis longtemps. Il ne nous reste que notre parole — et nous sommes en train de la dilapider. Il n’y a pas eu de Conseil de la Paix après la deuxième guerre mondiale. Il y eut Nuremberg. Tant que les États européens ne soutiendront pas le Tribunal de Gaza, dans le prolongement de ceux de Nuremberg et d’Arusha, la crédibilité de l’Europe restera nulle. Ce tribunal devra juger les dirigeants israéliens, les gouvernements qui les ont armés, les parlements qui ont voté les livraisons d’armes, les industriels qui en ont profité et les médias qui ont facilité ce génocide — comme Der Stürmer à Nuremberg et Radio Mille Collines à Arusha.
Il est temps de cesser de nous raconter des histoires. La rédemption de l’Occident passe par le démantèlement de l’État sioniste. En le créant, l’Occident s’est convaincu à tort d’avoir métabolisé la Shoah. Cette hypermnésie sélective a un coût : elle nous a rendus aveugles aux génocides en cours au Soudan et en RDC. On ne se souvient pas pour mieux voir. On se souvient pour ne plus avoir à regarder.
Premier fabricant mondial d’antisémitisme, Israël est né d’un pacte faustien avec l’Occident génocidaire : instrumentaliser le génocide juif pour se rendre mutuellement intouchables. Ce pacte avait une date d’expiration. Elle est derrière nous. Le démantèlement de l’État sioniste, comme celui de l’apartheid sud-africain, est la condition d’un État nouveau respectant la dignité de tous ses habitants, avec des droits et des devoirs égaux. Le fait que les classes dirigeantes européennes soient trop enfermées dans leur suprémacisme pour le comprendre n’est qu’une raison supplémentaire de les congédier — à commencer par les élections présidentielles en France en 2027.
Même pour les réalistes européens purs et durs, Gaza pose une question qui va au-delà de la morale. Voulons-nous peser dans le monde multipolaire qui émerge ? Car si nous ne donnons pas les moyens au Tribunal de Gaza de faire son travail, nous nous condamnons à l’insignifiance et au statut de paria. Et à demeurer là où ce génocide nous a déjà projetés : dans la corbeille de l’histoire.
La question n’est pas si. La question est quand. Le tribunal de Gaza arrive.
This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.


.webp)

