publié le 06/03/2026 Par Olivier Berruyer , Carla Costantini
Alors, nous y voilà. C’est le plongeon fatal dans l’abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi, avec l’insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L’ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute, vient brutalement d’achever de s’effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop : par son ampleur et sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l’histoire des relations internationales.
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Plan de l'article :
I. Une opération d'une violence rare
II. Droit de la guerre : place à la barbarie
III. Naufrage médiatique complet
IV. La guerre de trop : l'Histoire entame un bien sombre chapitre
Que les choses soient claires : personne ici ne prétendra que la République islamique d'Iran est une démocratie modèle. Les atteintes aux droits de l'homme, multiples, systématiques, documentées, qui jalonnent l'histoire de ce pays, sont indéniables et condamnables. Mais ce constat, aussi accablant soit-il, ne saurait servir de blanc-seing à une opération dont les implications dépassent infiniment le cadre d'un conflit entre d'une part l'Iran, et d’autre part Israël et les États-Unis.
Tout est insensé dans ce qui se déroule sous nos yeux. Les agresseurs, qui se présentent en victimes, ne prennent même plus la peine de s'encombrer de propagande pour emporter l'adhésion populaire à une guerre qui affectera pourtant, profondément et durablement, les populations occidentales dans les années à venir. Ils font ce qu’ils veulent, pour la simple et bonne raison qu’ils peuvent le faire, et parce que nous les laissons faire.
Nous venons de glisser dans un monde parallèle : celui de la violence brute, hors du droit et de la raison, dans une vision stratégique enfantine déconnectée des véritables enjeux politiques, économiques, et sociaux.
Dans cet article important, nous tenterons de dresser une analyse de la situation, pour contrebalancer le narratif médiatique dominant, complaisant quand il n'est pas ouvertement malhonnête. Les choses restent nébuleuses et évoluent à une vitesse vertigineuse. Mais il est fondamental de comprendre, dès aujourd'hui, ce qui se joue, et de s'y préparer.
I. Une opération d'une violence rare
« Couper la tête du serpent » ?
L'opération militaire « Epic Fury » (Fureur Épique, alias « La paix par la force ») a débuté le 1er mars 2026, avec un objectif pour le moins bancal et fluctuant, comme l’a rappelé Mark Warner, le principal démocrate du Comité du renseignement du Sénat : « Il s’agissait de la capacité nucléaire iranienne, quelques jours plus tard, il s’agissait de détruire les missiles balistiques, c’était alors — selon les propres mots du Président — un changement de régime... et maintenant on entend dire qu’il s’agit de couler la flotte iranienne. »
C’est au final une « neutralisation » du commandement stratégique du pays qui nous a été dévoilée ce weekend, les responsables israéliens et américains ayant employé le terme de « décapitation » (« couper la tête du serpent »), pour qualifier la nature de leur mission. La liste des personnes visées et tuées est absolument vertigineuse : le Guide suprême Ali Khamenei, sa fille, son gendre, son petit-fils et sa belle-fille ; le chef d'état-major des armées Abdolrahim Mousavi ; le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh ; le chef du renseignement de Khatam-al Anbiya Salah Asadi ; le commandant en chef des Gardiens de la Révolution (CGRI) Mohammad Pakpour ; le chef du bureau militaire Mohammad Shirazi ; le conseiller spécial Ali Shamkhani ; le commandant de la force aérospatiale du CGRI Majid Mousavi ; les responsables de la recherche en armement (SPND) Hossein Jabal-Amelian et Reza Mozafari-Nia.
Au total, près de cinquante personnes ont été tuées dans le cadre de cette seule opération de « décapitation », sans compter les pertes civiles collatérales. Il est d'ailleurs stupéfiant de voir Trump oser déclarer « Il y a de nombreux résultats qui seraient bons. Le numéro un, c'est les décapiter, éliminer tout leur groupe de tueurs et de voyous. »
Cela constitue une forme de violence dont on peine à trouver des précédents dans l'histoire moderne. Il s'agit de l'élimination physique, systématique et coordonnée, de l'ensemble de l'appareil dirigeant d'un État souverain reconnu par les Nations Unies, le tout sans la moindre déclaration de guerre.
L'élément le plus stupéfiant de cette opération, et celui qui en révèle le mieux sa nature profonde, est l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei. Dans la hiérarchie symbolique et religieuse du chiisme, le Guide suprême est bien davantage qu'un chef d'État, sa fonction se rapproche davantage de celle d'une sorte de « pape » que d'un président ; il est aussi reconnu comme étant un descendant direct du Prophète Mahomet. Quels que soient ses crimes, assassiner un tel personnage, ainsi que sa femme et des membres de sa famille, revient à déclencher quelque chose qui dépasse infiniment le cadre d'une opération militaire classique.
Khamenei en avait d’ailleurs parfaitement conscience. Il aurait pu s’enfuir (c’était son plan B en cas de chute du régime), mais selon les informations disponibles, il aurait refusé de partir et même de s’abriter dans un bunker. D’après le Financial Times, « Khamenei […] ne vivait pas caché. [… Il] avait évoqué publiquement la possibilité d'être tué. […] Certains experts affirment qu'il s'attendait à devenir un martyr », ce qui est finalement peu surprenant pour un haut-leader du chiisme, qui valorise le martyr, a fortiori de la main de l’ennemi ultime en plein ramadan.
Sa fonction hautement symbolique décuplant l'impact de son assassinat sur la communauté chiite mondiale, Khamenei a probablement fait de sa mort une arme politique et religieuse contre l'Occident. C’est un assassinat d’autant plus inepte que Khamenei, âgé et souffrant d’un cancer, avait une espérance de vie limitée.
La (dé)raison de la guerre
Mais alors pourquoi cette opération destructrice intervient maintenant ? Qu’est-ce qui a justifié ces bombardements illégaux, sans déclaration de guerre ni sommations ?
Intéressons-nous au timing de l'attaque. Des négociations entre l'Iran et les États-Unis étaient en cours à Oman et avaient considérablement progressé au cours de la semaine précédant les frappes. Le vendredi 27 février, le ministre des Affaires étrangères d'Oman avait indiqué que « les négociations ont jusqu’à présent permis des progrès substantiels, importants et sans précédent », et qu’« un accord était à portée de main ». Celui-ci a évidemment été « consterné » par les bombardements commencés le lendemain, alors même que le prochain cycle de négociation avait été fixé par les parties, et devait se dérouler la semaine suivante.
Cet accord prévoyait des concessions majeures de l’Iran : la destruction de leur stock d'uranium enrichi actuel, l’interdiction de tout futur stockage d'uranium enrichi sur le territoire iranien, la limitation des centrifugeuses, l'engagement de ne plus poursuivre qu'un programme nucléaire civil, et la reprise des inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique). Autrement dit, l'Iran était sur le point de céder sur l'essentiel de ce que les Occidentaux réclamaient.
Lancer une guerre au moment où un accord historique est sur le point d'être conclu défie toute logique, sauf si on admet que le nucléaire n'était manifestement pas au centre des préoccupations réelles. L'objectif était autre. Selon les informations disponibles, ce serait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui aurait initialement poussé à l'action lors d'une réunion au Bureau Ovale le 11 février 2026, dans l’objectif de saboter les négociations nucléaires américano-iraniennes en cours.
Selon Axios, la décision finale de l’attaque avait été prise lors d'un appel entre Trump et Netanyahu le 23 février 2026, soit 5 jours avant. Netanyahu y avait partagé l'information cruciale que « Khamenei et ses conseillers se réuniraient en un seul lieu le samedi matin 28 février ».
Les pourparlers de Genève ne visaient « qu’à laisser passer le temps jusqu’à la nouvelle date de frappe, en faisant croire sciemment aux Iraniens que la diplomatie restait la voie principale de Trump ».
Ce qui étonne, c’est que Trump a délibérément ignoré les avertissements de ses conseillers militaires, notamment ceux du général Dan Caine sur les lourdes pertes américaines prévisibles et la déstabilisation régionale que cela risquait d'engendrer. Pire encore, pour aller dans le sens de la volonté israélienne, Trump est allé jusqu’à déformer l'évaluation du général Caine en la présentant comme l'annonce d'une « victoire facile » sur son réseau Truth Social.
Dès lors, il apparait évident que l’objectif d’Israël est avant tout la destruction, sinon de l'État iranien lui-même, du moins de toute forme de menace militaire que pourrait représenter l'Iran.
C'est une vision existentielle, qui anime la politique israélienne depuis le début, et qui rend illusoire toute tentative de paix. Le fait que Donald Trump emboîte le pas, suivant son allié dans cette impasse mortifère alors qu’il n’en a guère intérêt, dépasse l’entendement. Mais nous y reviendrons.
La paix n’est en aucun cas la finalité de cette attaque. C’est d’autant plus évident dès lors que tous les responsables iraniens avec lesquels des négociations étaient en cours ont été assassinés. A travers cette opération, le message envoyé au monde entier est le suivant : négocier avec les États-Unis est dangereux, puisque les négociations ne sont qu'une ruse destinée à abaisser la garde de l'adversaire avant de le frapper.


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