Suite aux « révélations » de #metoo et du procès de Mazan, rien de moins évident que de parler des libertés sexuelles. Les perspectives du féminisme radical ont un pouvoir de persuasion inédit face à l’écrasante quantité des violences relatées et de leur cruauté abjecte. Le pessimisme sexuel déjà bien marqué dans le discours actuel et porté par exemple par Lauren Berlant aux États-Unis ou par Ovidie[1] en France semble s’être installé, pourquoi alors parler de libération sexuelle aujourd’hui ? La libération sexuelle de qui et au profit de qui ?

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Même le terme de « liberté », pourtant partie intégrante de la devise nationale française, a pris un goût fade-amer depuis que l’extrême droite l’abîme dans ses discours mortifères sur la liberté de ne pas porter un masque pendant une pandémie, la liberté de rouler sans limite de vitesse sur les autoroutes, les libertariens technofascistes, etc. Et même ce que « sexualité » veut dire n’a jamais été aussi flou. Dans Libérations sexuelles, j’ai essayé d’aborder les différentes facettes et domaines qui sont regroupés sous le terme « sexualité » dans leur diversité, dans leurs contradictions et dans leur consubstantialité, pour emprunter ce terme à Danièle Kergoat[2], c’est-à-dire les manières dont ces facettes de la sexualité sont toujours déjà construites et façonnées par un ensemble de structures sociales.

En effet, si on voit dans la sexualité, comme le font certains courants du féminisme radical, un outil d’oppression et d’exploitation, il est conséquent de vouloir abolir la sexualité pour libérer les femmes. Si on associe plutôt la sexualité à la reproduction, on s’intéressera davantage aux politiques gérant l’accès à la santé sexuelle et aux modes de contraception ou d’interruption d’une grossesse non désirée, mais aussi à l’accès à la parenté des couples ou personnes vivant aux marges ou en dehors de la norme hétérosexuelle. Si on entend par sexualité une pratique de plaisir, on s’intéressera aux subcultures sexuelles, leurs archives, leurs statuts et politiques. Et bien sûr, si on entend par sexualité une menace de la morale qui doit être endiguée par des lois strictes, on tentera de la limiter à la procréation par des politiques autoritaires et répressives.

Dans bien des débats, les féministes ne parlent pas forcément de la même chose lorsqu’elles discutent de la sexualité. Est-il question d’identité et de subculture, de pratiques de plaisir, ou bien des manières dont nos désirs reflètent aussi la société dans laquelle nous vivons sans pour autant nous y réduire ? Pointer ces différences d’approche ou de niveau peut, dans le meilleur des cas, aider à identifier les différends et avancer dans le débat. Et du débat, il y en a toujours eu, et il y en a encore, même après le débat sur l’homosexualité révolutionnaire, le lesbianisme politique, les dites sex wars des années 1980 aux États-Unis, ou encore les législations autour du travail sexuel, du mariage pour tous, la PMA, la GPA, la transidentité, le consentement…

Que reste-t-il des sex wars étatsuniennes ?

Les sex wars marquent un point crucial pour la pensée féministe. Cette violente controverse entre féministes au sujet de la place de la sexualité dans l’oppression des femmes a eu lieu au début des années 1980 aux États-Unis. Les unes luttaient pour l’interdiction de la pornographie en y voyant l’expression de la misogynie des hommes et d’un ordre patriarcal responsable des violences contre les femmes. Les autres ne niaient pas ces violences, mais refusaient de faire de la sexualité un domaine spécifique, où cette violence s’exprimerait plus que dans tous les autres domaines de la vie humaine. Plus encore, elles étaient convaincues qu’il y avait des choses à gagner sur le terrain de la sexualité, aussi pour les femmes.

Les sex wars relèvent du passé mais ces débats féministes sur la sexualité du passé peuvent nous aider à comprendre certains enjeux des discussions actuelles autour de la sexualité et ouvrir des pistes politiques alternatives. Cela me paraît d’autant plus important qu’une position « sex négative », par opposition à la position dite « sex positive » ou « pro-sexe » d’autres courants, exprimée aujourd’hui par une partie du féminisme radical risque parfois de contribuer elle-même à une compréhension du genre et des politiques sexuelles qu’elle cherche pourtant à combattre.

C’est un effet de cette argumentation qui insiste sur l’analyse des structures sociales parfois en dépit d’une considération de l’agentivité des individus et des failles des structures. L’importante analyse des structures, si elle n’est pas contrebalancée par une analyse critique des catégories structurelles, risque de donner une image trop passive des femmes.

Or faire d’elles des victimes passives à défendre n’est pas seulement contraire aux principes basiques du féminisme (qui lutte pour faire reconnaître l’humanité entière des femmes, ce qui implique aussi leur capacité d’agir). Cette vision est de plus partiellement compatible avec des idéologies réactionnaires et patriarcales en vogue dans ce monde, qu’elles soient nationalistes, issues des divers fondamentalismes religieux ou du milieu masculiniste lorsqu’elle conclut qu’il faudrait protéger les femmes.

Revendiquer l’épanouissement sexuel comme partie intégrale des luttes féministes ne s’impose pas seulement parce qu’il faut reconnaître ces luttes qui ont été menées difficilement contre les États, religions et autres pères de famille par le passé. Il s’agit aussi d’un horizon crucial guidant les politiques féministes d’aujourd’hui pour éviter le piège d’une alliance discursive avec les forces réactionnaires et autoritaires qu’il faut combattre.

En revenir à la défense des libertés sexuelles des femmes

Toutes les politiques réactionnaires ont en commun de dénier aux femmes un statut égal aux hommes, dénier aux femmes leurs libertés sexuelles, que ce soit sur le plan reproductif ou sur le plan du plaisir. C’est ainsi que la revendication, non seulement d’un statut politiquement, socialement et économiquement égal des femmes, mais aussi de sa liberté sexuelle, reste un combat central contre tout autoritarisme, un combat central pour le féminisme d’aujourd’hui. Trop souvent l’histoire des luttes féministes est tronquée de sa quête des libertés sexuelles et réduite à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Pire, une fausse contradiction est établie entre les deux : comme si, pour ne pas subir des violences sexistes ou sexuelles, les femmes devraient accepter d’abandonner leurs libertés sexuelles, chercher du plaisir sexuel équivaut alors à s’exposer à des risques de violences et ainsi en être partiellement responsables.

Si toutes les féministes sont d’accord que l’oppression des femmes, la production de leur position subalterne dans l’histoire et dans l’actualité de tant de régimes, se fait aussi par une politique sexuelle visant à contrôler leur fertilité, un grand désaccord persiste quant à la spécificité du domaine sexuel, mais aussi quant à la possibilité de faire de l’épanouissement sexuel des femmes un thème féministe. Il s’agit ici aussi d’une histoire française dans la mesure ou l’amour libre et la libération de la chair apparaissent en tant que tel dans la France du XIXe siècle sous la plume d’une Claire Démar et des saint-simoniennes suivantes. Il est bien sûr possible que d’autres femmes dans le monde aient exprimé des visions similaires avant et ailleurs.

Ce qui nous intéresse ici, c’est le geste de revendiquer l’épanouissement sexuel, non seulement pour les femmes, mais aussi pour les minorités et dissident.es sexuelles. Vivre une vie sexuelle en dehors de la norme hétérosexuelle, conjugale et procréative sans que cela expose à subir des attaques, des violences ou des répressions. L’amour libre des saint-simonien·nes était dirigé contre le mariage, ce qui lui valait sa réputation d’immoralité, alors que le plaisir sexuel n’était pas forcément discuté en tant que tel. Il s’agissait davantage d’abolir la famille comme institution centrale à la cumulation de propriété privée.

Lorsque la révolution sexuelle est revendiquée par Wilhelm Reich au début du XXe siècle dans un texte qui est par la suite traduit sous le titre Révolution sexuelle, c’est encore une fois contre l’organisation familiale de la société et la répression sexuelle du capitalisme bourgeois, qui est non seulement tenue pour responsable de l’exploitation des ouvriè·res, et de la misère sexuelle généralisée, mais aussi de la production d’un autoritarisme social et politique contribuant à la montée du fascisme au moment de la publication du texte de Reich en 1936.

Reich critiquait aussi les politiques sexuelles soviétiques qui auraient dû selon lui poursuivre la restructuration libidinale de l’humain en faveur du socialisme au lieu de concéder aux révolutionnaires la structure familiale lorsqu’ils et elles étaient intimidé·es par le chaos moral qu’aurait déclenché la révolution d’Octobre. Avec la féministe allemande Hélène Stöcker et son organisation pour la protection des mères et pour la réforme sexuelle, Reich partage la critique de la misère sexuelle et de l’hypocrisie de l’ordre moral qui fait peser ses manquements multiples sur les corps des femmes dans l’interdiction de l’avortement et la bigoterie stigmatisante.

Or Reich ne partage pas son exigence de chasteté avant le mariage contre quoi il défend la sexualité des jeunes, la sexualité des enfants, un principe d’économie sexuelle contre le principe moral-autoritaire. Ses écrits ont inspiré à la fois la révolution sexuelle des années 1960, mais aussi le mouvement anti-autoritaire de cette même époque, mettant en question ce qu’aujourd’hui on appelle les rapports adulte-enfant tout en défendant la sexualité des enfants.

Ce mouvement, écrasé par les horribles crimes fascistes, la Shoah et les destructions de la guerre, renaît seulement dans les années 1960 par une nouvelle vague de libération sexuelle. On le retrouve dans les écrits de Herbert Marcuse qui suit Reich dans son refus de reconnaître la nécessité posée par Sigmund Freud de sublimer les pulsions pour faire advenir la culture. Marcuse revendique le principe de plaisir contre le principe de réalité façonné par le capitalisme bourgeois. C’est ici que les nouveaux mouvements homosexuels révolutionnaires puisent la thèse d’une homosexualité susceptible de faire tomber le capitalisme bourgeois. Suivre le principe de plaisir devrait forcément entrer en conflit avec les principes du fonctionnement libidinal du capitalisme dont la reproduction serait par ailleurs fortement impactée par le devenir homosexuel des enfants de la bourgeoisie et dont les familles n’auraient donc plus d’hériti·ères.

La famille, c’est aussi le lieu de l’oppression et de l’exploitation des femmes, selon le féminisme qui renaît dans cette même période et qui, à l’image de Christine Delphy pose la critique du mode de production domestique au même niveau que celle du mode de production capitaliste. Dans les discussions de l’époque, y compris par des échanges avec les féministes radicales de la Women’s Lib aux États-Unis, apparaît la notion de « classes de sexe », qui sera au cœur de plusieurs débats, d’abord entre féministes radicales et féministes socialistes, puis entre féministes radicales et féministes poststructuralistes. Ces débats structurent nos manières de penser le consentement jusqu’aujourd’hui.

Aux États-Unis le féminisme radical s’est concentré plus fortement qu’en France sur la sexualité comme outil d’oppression des femmes à l’image des analyses de Catharine MacKinnon qui y voit pour le patriarcat l’équivalent du travail dans le capitalisme et dans chaque rapport sexuel pénétratif un viol. En France, le féminisme radical s’intéressait davantage au travail domestique, même si Monique Wittig aussi critiquait l’hétérosexualité et proclamait que les lesbiennes n’étaient pas des femmes, qu’elles étaient des marrons fuyant l’esclavage de l’hétérosexualité[3].

Quelle place pour la sexualité dans le féminisme contemporain ?

Le mérite de ces féminismes, est bien sûr d’avoir établi que le sexisme est un système et que les violences sexuelles ne sont pas un enchaînement de malchances individuelles, mais bien inscrites dans des structures sociales et politiques. Ils ont, de concert avec les féministes socialistes, contribué à pointer les effets économiques de ces structures. Ce sont des acquis intellectuels majeurs derrière lesquelles personne dans le féminisme actuel ne voudra reculer. Une fois que nous l’avons établi, qu’est-ce que cela veut dire pour la place de la sexualité dans cette structure ? Et est-il même possible de critiquer une structure sociale et politique sans pour autant abandonner toutes les personnes que ces structures excluent ? Autrement dit : comment critiquer ces structures, tout en critiquant simultanément les catégories mêmes qui les façonnent ?

C’était bien cela, la tâche que s’était donnée le féminisme poststructuraliste et déconstructiviste. Non seulement pour critiquer les catégories mêmes qui sont à la base de ces structures, mais aussi pour mettre en question la compréhension de la sexualité uniquement comme facteur organisant les catégories de genre, une vision finalement très désexualisée de la sexualité, ne laissant guère de place à l’épanouissement des femmes, de tout le monde, ou pire, voyant dans la quête de plaisirs sexuels un trait masculin que le féminisme devrait rejeter ou combattre. C’est pour cela que lors des sex wars mentionnées plus haut, les féministes luttant pour une vision plus nuancée de la sexualité dénonçaient un « good girl terrorism », un terrorisme des bonnes filles, pour parler des accusations qu’elles subissaient par les militantes anti-pornographie, qui militaient aussi contre le travail sexuel et contre les subcultures sexuelles lesbiennes prolétaires.

Se sentant porteuses d’une moralité supérieure, elles ont fait subir une forme d’autoritarisme aux féministes non alignées qui est devenu leur marque de fabrique et trouvent dans les politiques TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminist) aujourd’hui son digne héritage. Avec leur catégorie de classes de sexe, qui regagne de l’intérêt en France aujourd’hui même dans les recherches féministes, il s’agissait de former une unité politique au-delà des différences entre femmes, produire une contradiction primaire, une lutte primaire à l’image des luttes marxistes qui avaient relégué (et relèguent parfois encore aujourd’hui) la « question des femmes » au rang des « luttes spécifiques ». Si cette stratégie s’est avérée perdante pour la lutte des classes, il n’y a pas vraiment de raison qu’elle devienne soudainement gagnante pour le féminisme.

Rappelons les critiques historiques que les féministes socialistes et puis les féministes déconstructivistes ont portées contre la catégorie de classes de sexe : dans leur article canonique « Christine Delphy : vers un féminisme matérialiste[4] ? », Mary McIntosh et Michèle Barrett, les deux autrices socialistes, critiquent Delphy pour avoir abusivement séparé les modes de productions capitaliste et domestique qui pour elles sont fortement liés. C’est ainsi que Delphy efface la division de classe entre femmes bourgeoises et prolétaires qui pour elles ne forment qu’une seule et même classe : la classe des femmes. Elles critiquent son imprécision dans l’usage des terminologies comme « classe », « caste » et « statuts » que Delphy utilise de manière indifférenciée, mais surtout aussi la confusion qu’elle crée en se servant de termes marxistes tout en leur donnant un sens tout à fait contraire à leur sens habituel.

En insistant sur le mariage comme contrat de travail, ce qui pour Delphy était un décentrement politiquement important de la maternité, les maris paraissent comme les seuls profiteurs et exploiteurs des femmes, alors que les enfants et les personnes malades et âgées bénéficient tout autant du travail domestique, et elles non plus ne peuvent pas simplement être décrites comme exploiteuses ou oppresseuses des femmes. Elles lui reprochent un certain économisme en écartant toute autre dimension du rapport social de sexe que celui du mode de production alors que ces relations et structures sont complexes, et tout recours à la psychanalyse pour les analyser n’est pas forcément idéaliste comme le stipule Delphy.

La critique déconstructiviste ou poststructuraliste du modèle classes de sexe ajoute à cela le reproche d’un manque de prise en considération des autres différences importantes entre femmes : par exemple par des structures racistes, des identités sexuelles ou encore par les normes de validité et de santé. Elle reproche au constructivisme de faire abstraction des différences « internes » à la catégorie femme, ou pire de faire des politiques féministes un universalisme qu’il s’agirait de mettre en place dans le monde entier. Judith Butler rejette ce type de féminisme humaniste et sa supposée base universelle au profit d’une politique ancrée dans un agenda partagé plutôt que dans une substance prétendument partagée et fondant les politiques d’identité[5].

Il faut reconnaître qu’une politique basée sur une critique ou une utopie partagée requiert des efforts plus importants que le modèle d’ennemi principal et de sororité à rejoindre. C’est certainement la plus importante des raisons pour lesquelles la notion de classes de sexe n’a jamais cessé d’exister en France. Mais il faut noter toutefois que c’est particulièrement en France qu’elle semble convaincre depuis les années 1970 et ceci de manière presque continue. Il n’y a pas véritablement eu de tournant déconstructiviste en France, la recherche féministe et la recherche sur le genre se sont longtemps essentiellement intéressées aux différences entre hommes et femmes en dépit de travaux sur la construction même de ces catégories.

Quelles sont les conséquences de cette situation française pour la libération et les politiques sexuelles ? Les premières conséquences sont positives dans la mesure où la force de mobilisation dans les rues et la force éditoriale des politiques féministes en France sont impressionnantes depuis plusieurs années et le même phénomène ne peut pas être observé dans les pays où le féminisme a traversé une phase de déconstruction de son sujet politique, la femme. C’est précisément dans ce sens que la politiste étatsunienne et chercheuse en études de genre Robyn Marasco propose un usage féministe des catégories politiques de Carl Schmitt afin de faire profiter les politiques féministes du pathos nécessaire à la politisation des violences patriarcales[6].

Pour elle, c’est Andrea Dworkin aux États-Unis qui avait cette force rhétorique permettant de faire comprendre que le féminisme était une question de vie ou de mort pour celles susceptibles de tomber sous les coups de leurs partenaires tous les ans, une question d’intégrité physique vitale dont les conséquences pour les victimes sont lourdes et c’est dans cette veine que s’inscrivent aussi les contributions de la philosophe Manon Garcia aujourd’hui. Mais si les bénéfices de cette stratégie sont évidents et indéniables, ils viennent aussi à un coût qu’il convient de rappeler.

Faire des catégories hommes et femmes des classes ennemies n’est pas seulement intenable au niveau d’une analyse économique et politique. C’est aussi une vision menant à un appauvrissement radical de la sexualité car cette vision en fait un simple outil de la classe des hommes pour soumettre la classe des femmes. En effet, depuis les années 1960 avec Betty Friedan, et ici elle rejoint en quelque sorte Simone de Beauvoir, l’appel à l’émancipation des femmes a été un appel à la transcendance, à ne pas limiter leur vie à représenter, à être, à incarner la sexualité pour les hommes, et cet appel féministe est toujours d’une aussi grande actualité. Mais les femmes ont aussi des choses à perdre dans cette vision.

En dehors d’être une technologie du pouvoir selon Michel Foucault, en dehors du fait qu’à l’heure actuelle il faut se prémunir contre un « réarmement démographique » qui demandera aussi aux Françaises de repeupler les tranchées des guerres planifiées par les gouvernements et fabricants d’armes du monde, il y a des raisons pour faire du plaisir sexuel et d’une libération sexuelle une lutte féministe. Dans son enquête Le Féminisme en héritage, la sociologue Camille Masclet montre comment la liberté sexuelle fait tristement partie des choses que les féministes des « années érotiques[7] » n’ont pas transmises à leurs enfants. Cet héritage s’étant largement limité aux questions du partage des tâches ménagères, sujet bien sûr tout aussi important.

Pourtant, dans ses entretiens avec les féministes des années mouvements du MLF, et à l’encontre du récit souvent répandu par le féminisme radical comme par exemple par Andrea Dworkin dans Richt-Wing Women[8], elles ont l’air d’avoir largement très bien vécu les libérations sexuelles qu’avaient permises les luttes de leur époque, la possibilité de chercher son plaisir sexuel, de changer de partenaire, d’essayer des configurations sexuelles et relationnelles nouvelles. C’était aussi par cette promesse de bonheur que la lutte politique a pu être désirable et attirante. Elle porte en elle la radicale revendication d’une vie pleinement épanouie, de vivre pour le plaisir partagé, mais aussi de construire des liens et des cultures autour de cet objectif plutôt que celui de cumuler des richesses ou de contrôler des populations entières (ou juste une autre personne sur laquelle on estime avoir des droits).

Ainsi laisser tomber l’exigence d’une libération sexuelle qui implique à la fois la liberté de contrôler sa fertilité, la liberté de choisir la procréation (ou pas), la liberté d’aimer, de s’unir et de partager des plaisirs avec qui on veut, quand on veut, c’est aussi perdre ce rêve d’une société pour laquelle cela vaut le coup de se battre. Limiter les politiques sexuelles féministes à la protection des femmes des violences (sexistes ou sexuelles) par l’État, par la police, la prison ou au mieux, par l’auto-défense, serait une capitulation devant les choses à gagner par le féminisme et toute politique libératrice et émancipatrice.

Mais la marginalisation des libertés sexuelles dans l’agenda politique du féminisme, qui en France et dans plusieurs autres pays est pourtant en plein essor depuis une petite décennie, n’est pas un simple oubli ou le résultat d’un choix de mettre l’accent momentanément sur les questions de violence. Il s’agit, je le soutiens, d’une conjoncture dans laquelle une lutte au sujet des violences a rencontré une tradition intellectuelle qui n’est pas à l’origine de ces mobilisations, mais qui vient de plus en plus à en être le cadre conceptuel majeur.

Au contraire, à ses débuts de cette nouvelle mobilisation, on se souvient de la courageuse prise de parole de l’actrice Nathalie Portman lors du Women’s March qui non seulement refusait de séparer danger et plaisir dans la sexualité pour les femmes, mais conditionnait l’un à l’autre : pour pouvoir s’épanouir sexuellement, les violences sexuelles et sexistes doivent cesser.

Marta Segarra et Léonore Brassard ont récemment rappelé la distinction importante que fait Wendy Brown entre contrat et consentement dans States of Injury : « C’est à l’opposé du contrat, lorsque l’une des deux parties signant le contrat n’est pas en mesure de réellement se poser comme égale dans la relation, que se trouve le consentement, qui présuppose la subordination de la personne qui consent. Ainsi, là où le contrat serait abstrait de relation de pouvoir et performe une distance dans la relation, le consentement, plus intime, implique une relation de pouvoir, et partant réaffirme le statut subordonné de la personne qui consent[9]. »

Il y a donc une alternative à la dichotomie simpliste posée entre défense libérale et naïve du consentement dans les relations sexuelles, comme si les rapports de pouvoir n’existaient pas, et refus d’une politique sexuelle positive par une condamnation moralisatrice de toute quête de plaisir sexuel comme naïve ou complice de la domination masculine. Le déconstructivisme a cet avantage devant le constructivisme qu’il ne gomme pas les exceptions à la règle, les laissé×es pour compte, les anticonformistes, les tordu·es et les non-aligné·es. Il se met de leur côté pour formuler sa critique des mêmes structures. Concrètement et pour des politiques de libération sexuelle, cela veut dire plusieurs choses.

Il faut refuser la limitation des politiques sexuelles féministes à sa composante répressive, même si la lutte par la justice comme dans l’exemple de Gisèle Pelicot fait pleinement partie des luttes à mener. Elle-même, par sa publication intitulée Et la joie de vivre, montre d’ailleurs la voie en habitant cette posture tournée vers la joie et le bonheur en dépit des violences contre lesquelles elle continue de se battre de manière si inspirante. Revendiquer la libération sexuelle comme objectif des politiques féministes, c’est aussi renouer avec toute une tradition du féminisme noir qui s’est exprimé dans le blues et dans la poésie[10].

Enfin, renouer avec la libération sexuelle comme lutte féministe, c’est aussi interroger une analyse qui voit dans l’ordre sexiste l’expression de la norme hétérosexuelle : l’hétérosexualité réduite à une institution qui organise l’exploitation et la domination des femmes par les hommes. Les études de genre depuis les années 1970 ont fourni un ensemble d’analyses historique, anthropologique, sociologique et philosophique nous permettant aujourd’hui de différencier cette vision et d’apercevoir y compris avec l’aide des approches déconstructivistes que le lien entre genre et sexualité n’est pas unidirectionnel, mais complexe.

Pour comprendre la place des femmes dans les familles hétérosexuelles et bourgeoises, il faut bien sûr se tourner vers une analyse des manières dont la propriété privée est inventée, érigée en principe fondamental de l’organisation sociale et politique depuis la Révolution française. Il faut rappeler ensuite la concession faite des États modernes aux hommes auxquels ils concédaient le pouvoir sur les femmes, en contradiction avec le monopole de violence que prétendait avoir l’État par ailleurs[11].

Si cette place sociale, politique et économique des femmes les exposait et les expose toujours structurellement aux violences des hommes, peuvent s’ajouter à cela d’autres formes de vulnérabilisation systématique dans d’autres domaines de la vie : la précarité au travail où une bonne partie des violences sexistes et sexuelles se produit dans des situations où les femmes sont systématiquement dans des positions subordonnées et de plus en plus précaires et par là encore davantage exposées à l’arbitraire et aux abus de pouvoir. Des exemples historiques de l’esclavage, de la Shoah, d’Abu Ghraib ou plus récemment des femmes de l’État islamique en Syrie ont montré que les femmes ont pu elles aussi être des tortionnaires lorsque la situation leur offre les pleins pouvoirs sur d’autres.

S’ajoute à cela une vulnérabilisation accrue des femmes par l’acharnement du capital financier sur le marché du logement forçant de plus en plus de personnes à subir des violences pour ne pas se retrouver à la rue qui elle aussi expose à la violence. S’ajoutent à cela pour un nombre croissant des femmes (mais pas seulement) les violences des frontières que ces personnes sont amenées à traverser en raison des guerres, des catastrophes climatiques et des situations politiques de violence extrême, des frontières toujours plus armées et qui, en plus de tuer des milliers de personnes tous les ans, en traumatisent encore bien davantage. Sans même parler de l’accueil qui est réservé aux personnes ayant survécu à ces épreuves.

S’ajoute à cela une fascisation des sociétés qui menace les acquis féministes des dernières décennies à l’image de ce que nous observons déjà en Hongrie, aux États-Unis, en Slovaquie, en Géorgie ou en Roumanie. Les politiques sexuelles des différentes mouvances fascistes ne sont pas anti-femmes, ne l’ont pas non plus été historiquement. Ce sont les libertés sexuelles des femmes dans leur droit de disposer de leur fertilité, dans leur liberté de choisir une vie sexuelle, affective et amoureuse librement, même en dehors du cadre familialiste et procréationniste, ce sont ces libertés-là qui sont en danger.

Un féminisme « classe des femmes » qui veut faire abstraction de l’intersectionnalité des vies des femmes, qui jette les femmes non conformes sous le bus sous prétexte qu’elles sont l’exception à la règle, que les situations auxquelles elles se confrontent ne concerneraient pas le féminisme, risque de commettre les mêmes erreurs et de s’ouvrir aux mêmes alliances douteuses avec la droite moraliste que celui des années 1980 aux États-Unis qui avait fait ces alliances pour combattre la pornographie en vilipendant les subcultures lesbiennes et prolétaires.

Revendiquer la libération sexuelle pour le féminisme aujourd’hui, c’est aussi un positionnement ferme contre les intégrismes de tous les bords qui cherchent à faire taire les femmes, à les enfermer, à les écraser, parce qu’ils sont hantés par la peur de leurs rires, de leurs chants et de leurs joies de vivre, de leurs jouissances.


[1] Ovidie, La chair est triste hélas, Julliard, 2023.

[2] Cornelia Möser, Libérations sexuelles. Une histoire des pensées féministes et queer sur la sexualité, La Découverte, 2022. – Danièle Kergoat, « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », Sexe, Race, Classe, pour une épistémologie de la domination, Elsa Dorlin dir., PUF, 2009.

[3] Catharine MacKinnon, Toward a Feminist Theory of the State, Harvard University Press, 1989. – Monique Wittig, « La pensée straight », Questions Féministes, 7, février, 1980.

[4] « Christine Delphy: Towards a Materialist Feminism? », Feminist Review, vol 1, 1979/1.

[5] Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, New York, Routledge, 2e éd. 1999, p. 5.

[6] Robyn Marasco, « The Real Possibility of Physical Killing. A Feminist Critique of Carl Schmitt », American Journal of Political Science, vol. 67, 2023/4.

[7] Sylvie Chaperon et al., Histoire des sexualités en France. XIXe-XXIe siècle, Armand Colin, 2024. – Le Féminisme en héritage. Incidences intimes et transmission familiale d’une lutte politique, PUF, 2025.

[8] Right-Wing Women. The Politics of Domesticated Females, New York, Perigee Books, 1983.

[9] Léonore Brassard, Marta Segarra, « Désir, contrat et consentement dans la littérature francophone : Introduction », Romanica Cracoviensia, vol 24, 2024/3, p. 242-243.

[10] Entretien avec Gisèle Pelicot, france tv, 15 février 2026. – Angela Davis, Blues et féminisme noir, traduit par Julien Bordier, Libertalia, 2017.

[11] Heidi Hartman, « The Unhappy Marriage of Marxism and Feminism: Towards a More Progressive Union », Capital & Class, vol. 12, 1979/2.