« Affaire Erner », suite.
Nous avions déjà exposé les premiers épisodes de cette triste affaire : le 24 juin, au cours de la matinale qu'il anime sur France Culture, Guillaume Erner a diffusé un montage sonore censé démontrer les similarités antisémites des discours de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Problème : un des extraits de ce montage était en réalité tiré d'une émission de 2017 dans laquelle Jean-Luc Mélenchon ne faisait en aucune façon référence aux juifs. Cette falsification n'étant pas passée inaperçue, Guillaume Erner a été contraint de produire des excuses, consistant en l'occurrence à déporter la faute sur la source de ce montage trompeur, que le journaliste avait omis de mentionner à l'antenne. Si, devant l'évidence, la station, l'animateur, les syndicats, les SDJ, le médiateur ont tous reconnu des « erreurs », voire une « faute grave », une poignée d'irréductibles éditorialistes ne l'ont pas entendu de cette oreille, et ont refusé mordicus de reconnaître le caractère « fallacieux » dudit montage. Démontrant, une nouvelle fois, que la vérité leur importe bien peu ?
Les irréductibles
C'est Raphaël Enthoven, dès le lendemain de l'entretien, qui ouvre le bal. Sous la communication de France Culture sur X, qui explique que le « montage fallacieux » et « [non] sourcé » n'aurait « pas dû être diffusé », Enthoven s'entête : « Fallacieux ? En quoi ? A quel titre ? » Le même jour, les sociétés des journalistes de Radio France et de France Culture produisent un communiqué commun, condamnant « les propos antisémites faussement attribués à Jean-Luc Mélenchon ». Jean Quatremer sort alors de ses gonds : « Le petit doigt sur la couture du pantalon, aux ordres de LFI. […] Et dites, la @SDJradiofrance, vous avez entendu parler des dog whistle ? Parce qu'il faudrait arrêter de nous prendre pour des demeurés. » Très remonté, et un rien obsessionnel, Quatremer publiera entre le 25 juin et le 8 juillet pas moins de 49 tweets (ou repost) sur « l'affaire Erner ».
Caroline Fourest n'est bien sûr pas en reste, et ajoute une couche de complotisme sur le déni de réalité : « La meute de Jean-Luc Mélenchon est en ordre de bataille. A un an de la présidentielle, ses militants, très actifs dans les rédactions et les Sociétés de Journalistes (SDJ), font feu de tout bois pour écarter les journalistes qui les dérangent. Il faut l'expliquer au grand public. Et résister à cette intimidation politique. » Résumons : plutôt que de constater, comme Guillaume Erner lui-même, que le montage était « fallacieux », la championne de l'anti-complotisme préfère s'imaginer qu'un groupe agit dans l'ombre et « fait feu de tout bois » contre ce pauvre Guillaume Erner, victime d'une cabale politique. Nos deux journalistes stars ne seront bien sûr pas les seuls sur cette ligne de défense fondée sur des « faits alternatifs » : tous les habitués du comptoir sont là. Brice Couturier (en réaction au communiqué des SDJ de Radio France) : « Les syndicats de gauche de Radio France ont choisi : ils soutiendront la candidature de Mélenchon aux présidentielles. Attendez-vous à ce que cela s'entende dans les journaux d'information de ses stations... » ; Céline Pina : « LFI ou comment aider à comprendre la montée du fascisme hier en regardant ses promoteurs aujourd'hui. Acte 1 l'intimidation et la menace des opposants et détracteurs » ; Éric Naulleau : « La chasse à l'homme menée par la meute insoumise s'attaque maintenant à Guillaume Erner, le brillant animateur de la matinale de France Culture, un des honneurs de la profession » ; Peggy Sastre (dans son éditorial du Point) : « France Culture, aussi, a reconnu la faute, quitte à jeter sous le bus son producteur et donner du fioul à une chaudière tyrannique qui n'en avait vraiment pas besoin » ; Marika Bret : « L'intimidation, la traque, la purge, c'est une vieille méthode, une passion totalitaire, tenace et mortifère ». Etc. Bref, le problème n'est pas le montage trompeur, mais la critique des médias.
Difficile de ne pas remarquer que les irréductibles défenseurs d'Erner gravitent autour de la galaxie printaniste. Une poignée de chroniqueurs, au pouvoir éditorial démesuré comparé à leur nombre, qui utilisent leurs journaux ou leurs structures comme tremplins pour truster des invitations à la télé ou à la radio. Dernier exemple en date ? L'Association française des grands reporters et correspondants (AFGRC), dont deux membres (Noémie Halioua et Emmanuel Razavi [1]) publient une tribune dans Le Figaro pour défendre Erner.
À la suite de son « erreur », le présentateur des Matins a en effet écopé d'un « avertissement », et son « billet d'humeur » lui a été retiré. Une punition d'une effroyable sévérité, inacceptable pour les « grands reporters » Noémie Halioua et Emmanuel Razavi qui, dans leur tribune, tiennent à alerter : « Affaire Erner : la France ne doit pas devenir le pays des ayatollahs ! »
En cause, les demandes exprimées par des militants insoumis de voir le journaliste présenter des excuses aux personnes calomniées. Le tableau est inquiétant : « Menaces, harcèlement, intimidation » ; « chasse à l'homme méthodiquement orchestrée par "la meute" LFI » ; « entreprise de mise à mort professionnelle » ; « soif de nuire au journaliste que rien ne semble apaiser », etc. Malheureusement aucun exemple ou citation n'est donné à l'appui de cette description. Et encore : LFI « menace gravement la santé démocratique de notre pays », en particulier par ses desseins à l'égard de la corporation des journalistes (disent nos « grands reporters », oubliant leurs diatribes contre le corporatisme des autres… pour voler au secours de ladite corporation) : « Tenter de bâillonner toute voix discordante ou critique de LFI quitte à répandre la terreur au sein de cette corporation », au sein de laquelle « parmi les voix à faire taire, [les insoumis jugeraient qu'il y a] d'abord celles des journalistes de confession juive, qui alertent sur la nouvelle judéophobie qui découle de l'antisionisme ». Ou comment surenchérir dans la calomnie.
La « post-vérité » jadis décriée est aujourd'hui un registre banal du discours éditocratique. La preuve ? Le site d'un quotidien national publie une tribune dans laquelle pas un fait tangible n'apparaît, et dans laquelle les faits avérés tels que la falsification de Guillaume Erner n'apparaissent que comme des éléments de décor, qui n'entrent pas en compte dans le « raisonnement » exposé. Ainsi devisent certains « grands reporters » …
Patrick Michel avec Jérémie Younes
[1] Noémie Halioua, ex-rédactrice en chef d'i24 news, est une habituée du genre. Quant à Emmanuel Razavi, on le croise de plus en plus fréquemment dans nos articles. L'association des « grands reporters », proche d'Atlantico, a été fondée, entre autres, par Benjamin Sire et Nora Bussigny.

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