Les livres sont rares, qui soignent autant l’image, la texture et la composition que le volume intitulé Baisers du Singe. L’ouvrage réunit les lettres que Vanessa Bell, peintre, et Virginia Woolf, écrivaine, se sont échangées du 22 octobre 1904 au 23 mars 1941, cinq jours avant que Virginia s’en aille couler au fond de la rivière Ouse avec des pierres au fond des poches.

Sans s’en rendre compte, le lecteur traverse deux guerres et presque un demi-siècle, et il ou elle plonge au cœur de ce qui fait l’essence – osons le mot – de la culture britannique, son idiosyncrasie et sa particularité, qui aussitôt se retourne en son contraire, l’universalité, par la grâce du talent de ces deux artistes sœurs.
Curieusement, ces lettres, nombreuses et parfaitement conservées, n’avaient jamais été éditées ainsi, comme un dialogue, pas même en Grande-Bretagne. Ainsi va la vie de l’édition, il arrive qu’un projet fructueux arrive d’ailleurs. Plus précisément, l’idée originale de ce projet revient à l’une des deux traductrices, Carine Bratzlavsky, qu’il faut saluer, de même qu’il faut saluer le travail éditorial puisque la publication française est accompagnée par une préface de Cécile Wajsbrot, un appareil de notes, un arbre généalogique, une liste des lieux cités (les deux sœurs ne cessent d’aller et venir dans Londres et hors de Londres), des plans, des photos noir et blanc, une bibliographie… qui font de cet ouvrage un trésor de précision et un repère, une référence pour tous ceux que l’histoire de la littérature et celle des arts passionnent.
Enfin, le livre est introduit par huit pages en couleur reproduisant le portrait des proches des deux sœurs, tous peints par Vanessa Bell. Et il finit de façon symétrique, avec la reproduction des couvertures originales conçues par celle-ci pour les romans de Virginia, édités par Hogarth Press, la maison que Leonard Woolf et elle avaient fondée. Arabesques, fleurs, motifs récurrents, teintes écrasées, abstraction naissante… : là encore, l’édition française innove en donnant à voir la variété des arts and crafts qui ont précédé l’éclosion du design tel que nous le connaissons.
Baisers du Singe : le titre du recueil peut sembler étrange. Il fait simplement référence aux nombreux surnoms dont les deux sœurs s’affublaient, signe de leur complicité et de leur humour. C’est une des premières choses qui frappent chez elles, leur proximité, la confiance qu’elles se font l’une l’autre. Vanessa ne doute pas du « génie » de Virginia, qui, au début de la correspondance, en 1904, n’a pas encore publié de romans et ne s’est pas encore fait un nom. Inversement, celle-ci encourage Vanessa à peindre et à expérimenter. Aucune rivalité ne les dés(unit), au contraire, elles se confortent, se conseillent, apprécient et évaluent leurs différences et les différences de leur art. Chacune est la critique de l’autre.
Elles ne sont pas seules, loin de là. Elles appartiennent à une vaste fratrie qui comprend des frères, des enfants, des amants, des amantes, des époux légaux et des époux non légaux, des amis : une constellation qui a laissé sur l’histoire de la littérature et des arts une empreinte durable, que dis-je, éternelle. Au fil de leurs lettres, vont et viennent toutes ces personnalités qui sont autant au cœur de leur vie affective qu’au cœur de leur vie artistique, leur vie de créatrices avides de beau et d’idées neuves. On ne sent aucune frontière entre leur sphère personnelle et celle de leur art.
La plupart de ces personnalités appartiennent au Bloomsbury Group dont les deux sœurs furent des piliers. Or les correspondances, comme les journaux, ont un avantage par rapport aux biographies et aux récits : elles permettent de suivre au jour le jour un groupe ou un mouvement en train d’éclore, d’en apprécier la spontanéité et la souplesse. Sous la plume des deux épistolières, le Bloomsbury Group est un corps vivant, changeant, composé de faits presque anodins, de dîners hebdomadaires, d’affinités et d’essais, aux antipodes du groupe figé et mythique que la postérité en a fait.
De ce point de vue, ces lettres forment un déroulé minutieux, presque stroboscopique, de la fabrique de ce mouvement. Elles révèlent le versant artisanal de l’art, sa naissance, plus exactement ses naissances, tant sont nombreux les champs qui se fertilisent les uns les autres dans ces écrits. Toutes les personnes citées et aimées ont du talent, toutes le cultivent, toutes entreprennent, qui en ouvrant une galerie, qui en achetant une presse à imprimer, qui en aménageant un atelier… Mais toutes ne sont pas aussi connues (Jacques Raverat, par exemple, peintre français qui épousa la petite-fille de Darwin), si bien que le livre réserve des découvertes.
La vie est là, ramassée comme des pignons de pin sur un tapis d’aiguilles.
Les deux sœurs évoluent dans une famille et un bouillon de culture privilégiés et raffinés, pas toujours très argentés, et elles en sont conscientes, sans pour autant être arrogantes. Vanessa évoque « les familles les plus intelligentes comme la nôtre », et sait très bien distinguer le talent du génie (qu’elle attribue à sa sœur). Leurs lettres, et c’est aussi ce qui fait leur charme et leur authenticité, mentionnent souvent les problèmes de domesticité, de précepteurs, de maisons à vendre, acheter et louer. La vie matérielle s’y déploie, qui revêt les habits d’une forme de splendeur tamisée. Perspicace, Vanessa l’interprète ainsi chez sa sœur : « Tes préoccupations domestiques m’épatent. Comment les expliques-tu ? Peut-être est-ce le signe du véritable génie. Si tu n’étais que brillante, tu ne te soucierais pas de ce genre de choses. »
Dans la même veine, peut-être comme un dérivatif à son hyper-sensibilité et sa mélancolie, Virginia ne cesse de vouloir échanger des potins : « Je te garde une pleine besace de potins – je vois déjà frétiller ton museau soyeux, » écrit-elle, facétieuse. Qui est allé à quel bal ? Qui va épouser qui et quand aura lieu la demande en mariage ? D’un côté, il est important et parfaitement normal de se marier, de l’autre, il est aussi normal d’être attiré par son propre sexe, par un ou une autre que son épouse ou époux officiel et de suivre son désir. Nous sommes dans un monde où la fluidité des relations entre les hommes et les femmes est totale ; elle brille comme un long ruban de soie grège et mériterait à peine qu’on la relève tant elle va de soi – sans théorie, sans aucun des termes propres à notre époque. Liberté.
Autre source de plaisir de ces lettres : l’apparente légèreté, les nouvelles sans importance, les portraits croqués en quelques mots, les piques, voire, les petites vacheries (« Le chat du village aurait écrit un meilleur article qu’Ede », balance Virginia), toujours dans un style enlevé, vif comme le mercure et d’une grande exactitude. On dirait l’accumulation d’une très riche série de détails, mais sans tableau, sans composition finale. La vie est là, ramassée comme des pignons de pin sur un tapis d’aiguilles, sans ordre, si ce n’est celui du temps qui passe et, en arrière-arrière-plan, de l’histoire qui se déroule.
« Sais-tu que l’on vient d’atteindre le pôle Nord ? » demande soudain Vanessa le 3 septembre 1909. Qui sait si la question ne pourrait pas être glissée dans La Chanson d’amour de J. Alfred Prufrock, le poème de T. S. Eliot, comme un élément à peine surprenant, le progrès tel qu’il s’égrène, l’espace tel qu’il s’élargit ? « J’ai mesuré ma vie avec des cuillers à café », y écrit le poète et ami de Virginia. N’est-ce pas ce à quoi nous assistons en lisant les lettres de ces deux sœurs ? Chacune mesure sa vie et celle de l’autre avec des cuillers à café – merveilleuse image qui condense le très petit et le très grand, le sacré de la vie et sa fragilité de confetti.
Il est remarquable de voir la réaction des deux sœurs vis-vis-à-vis de la guerre. La Première passe comme une ombre lointaine, à peine évoquée, alors que la paix leur inspire de nombreux commentaires : « Les gens de lettres que nous sommes en discutons beaucoup », écrit Virginia après l’armistice, ajoutant cette note moqueuse alors que la foule se presse au pied de Buckingham Palace : « Puis le roi et la reine sont sortis, comme deux petites poupées. » Pourtant les mugs et autres produits dérivés n’existaient pas, si je ne m’abuse ?
La Seconde Guerre semble les atteindre plus profondément, soulevant chez elles et leurs proches des doutes et des frayeurs compréhensibles. Est-ce parce qu’elles sont moins jeunes ? Parce que Vanessa a désormais trois enfants ? Parce que la dépression et la folie continuent de miner Virginia, de plus en plus douloureusement. « J’entends tout le temps des voix et je sais que je ne m’en relèverai pas, confesse-t-elle à sa sœur. J’ai lutté mais je n’y arrive plus. » Ce sont ses derniers mots. L’embrasement meurtrier de l’Europe est-il pour quelque chose dans son effondrement et sa volonté d’en finir ? Il est difficile de répondre, il faudrait consacrer une longue étude à l’influence des événements politiques sur la raison et la déraison de cette femme douée d’une réceptivité exceptionnelle aux sensations.
Virginia Woolf et Vanessa Bell, Baisers du Singe/ Correspondance, traduit de l’anglais par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio, La Table Ronde, avril 2026, 605 pages.


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