La seule relation possible à la [lecture] aujourd’hui est une relation criminelle[1].

En janvier 2026, les accès les plus connus de la bibliothèque pirate Anna’s Archives ont été suspendus, provoquant surtout l’inquiétude des étudiant.x.e.s et de leurs professeur.e.s qui ont pour habitude de télécharger via la plateforme de nombreux livres et articles sous forme de PDF ou d’e-book. Parmi toutes les nouvelles inquiétantes qui nous parviennent du monde, le sort d’une bibliothèque pirate peut sembler anecdotique voire dérisoire. Mais ce serait ne pas voir le rôle essentiel que jouent ces sites dans la diffusion de voix et de contenus variés qui ne sont parfois pas accessibles autrement.

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Difficile alors de ne pas faire le lien entre cette attaque et les politiques autoritaires qui exercent, à l’échelle nationale ou globale, une pression sans précédent sur les librairies indépendantes, les bibliothèques et plus largement le secteur culturel, qui se retrouvent en première ligne de défense de la démocratie et du pluralisme.

La récente perquisition policière subie par la librairie Violette and Co à Paris connue pour son engagement féministe, antiraciste et antifasciste, tout autant que la baisse significative des crédits alloués à l’industrie du livre et aux librairies indépendantes, participent au même anti-intellectualisme qui déstabilise les modes de production et de circulation des connaissances. S’il est souvent de bon ton d’opposer les bibliothèques pirates aux librairies indépendantes et publiques, je propose ici de relire ensemble ces espaces comme des infrastructures sociales et techniques, garantes d’une circulation d’une parole libre et diverse. Il ne s’agit ainsi pas seulement d’explorer le contre-modèle économique qu’elles proposent, mais de comprendre quelles pratiques de lecture se (re)structurent au sein de ces plateformes collectives afin de réinvestir le potentiel politique de la lecture lorsqu’elle est ainsi partagée.

Bibliothèques pirates : infrastructures en ligne et hors-ligne de la lecture

Anna’s Archive est le moteur de recherche principal des bibliothèques pirates, fondé en novembre 2022 par Pirate Library Mirror, une équipe d’archivistes activistes et anonymes. Déjà, sa création était une réponse à la fermeture de Z-Library par le gouvernement états-unien, sous la pression de The Publishers Association et de The Authors Guild. Gratuit et à but non lucratif, avec un code libre et ouvert, Anna’s Archives fonctionne comme une plateforme permettant d’accéder aux catalogues d’autres bibliothèques pirates telles que Library Genesis, Open Library, Sci-Hub et Z-Library[2]. Depuis janvier 2026, la plateforme est placée en statut « ServerHold » par l’association Public Interest Registry (PIR), c’est-à-dire que ses accès ont été bloqués en suspendant ses domaines : .org, .li (Liechtenstein), .se (Swedish Internet Foundation) et le .in (registre indien NIXI).

La décision fait suite à une injonction préliminaire émise par le tribunal fédéral de New York à la suite d’une plainte déposée par les géants de l’industrie culturelle. Spotify, Universal, Warner et Sony dénoncent une circulation illégale de leur contenu et demandent une rétribution financière d’un montant de 13 000 milliards de dollars. Si ce montant suffit déjà pour être historique, la décision du PIR de suspendre le principal domaine .org d’Anna’s Archives est également une première. Jusqu’à présent, l’organisation du PIR avait toujours refusé de suspendre les plateformes illégales telles que The Pirate Bay, le site de téléchargement de torrent spécialisé dans les films, séries et musique – et à ce titre, bien plus à exposé à la pression de l’industrie cinématographique et aux intérêts des pure players.

Le 6 mars 2026, treize maisons d’édition se sont jointes à la première plainte pour attaquer la plateforme pour « infraction directe au droit d’auteur », réclamant à la fois la suppression des copies litigieuses et des dommages pouvant atteindre 150 000 dollars par œuvre contrefaite[3]. Ces sommes condamnent nécessairement la plateforme, qui contenait 61 654 285 livres et 95 687 150 articles au 1er janvier 2026, selon la page Wikipédia d’Anna’s Archive. Mais au-delà du projet maximaliste de compiler toutes les formes écrites et publiées se cultive quelque chose de plus discret : un principe de « sous-communs » (undercommons), une manière de faire circuler et de conserver la connaissance qui constitue un véritable contre-modèle aux infrastructures dominantes.

Anna’s Archive fait partie du réseau « mémoire du monde » (memory of the world), un réseau de bibliothèques pirates et interconnectées, chacune maintenue localement et indépendamment des autres. Il s’inspire du concept de bibliothèque publique, étendu au domaine numérique. Dans l’introduction du livre Shadow Libraries: Access to Knowledge in Global Higher Education (The MIT Press, 2018) le chercheur Joe Karaganis, spécialiste des enjeux de propriété intellectuelle et d’accès au savoir, revient sur l’histoire de Sci-Hub et LibGen, parmi les premières bibliothèques pirates créées en 2011 par Alexandra Elbakyan. Alors que le contexte soviétique empêche l’étudiante en neuroscience d’accéder aux mêmes ressources académiques que ses pairs européens, Elbakyan met au point un système permettant de contrecarrer le paywall[4] des bases de données des universités occidentales. En invitant des collègues à partager leurs identifiants de connexion, et en dupliquant les documents téléchargés officiellement par les plateformes universitaires via leur numéro d’identification (DOI), Elbakyan permet l’accès à des contenus jusque-là privatisés, tout en créant une contre-archive mondiale : LibGen. Si bien qu’en 2016, Sci-Hub et LibGen réunissent plus de 50 millions d’articles.

Les grands éditeurs, Elsevier en tête, ont obtenu en 2014 et 2017 des injonctions judiciaires aux États-Unis qui ont obligé Sci-Hub à changer de domaine. Le tribunal de grande instance de Paris s’est lui prononcé en 2019, ordonnant à Bouygues Telecom, Free, Orange et SFR de bloquer les accès pendant un an. Mais l’intégralité du contenu de Sci-Hub a déjà été copiée de nombreuses fois, bien au-delà du réseau russe qui l’a construite. La pérennité de Sci-Hub démontre aujourd’hui qu’un accès global à la littérature scientifique est techniquement possible, et que l’archive, une fois constituée, échappe à ceux qui voudraient la privatiser ou la détruire. Les bibliothèques pirates d’aujourd’hui doivent beaucoup à ces initiatives russes qui, inspirées par la culture samizdat[5], ont cultivé une attention particulière à la circulation clandestine des ouvrages littéraires et de l’information scientifique, en opposition à la censure gouvernementale.

Ces pratiques ont trouvé un regain d’intérêt à l’échelle mondiale après la crise financière de 2008 et les mouvements d’Occupy Wall Street qui ont nourri une méfiance grandissante envers les entreprises privées et les institutions politiques. Le mouvement en faveur d’une information et des logiciels libres, et contre la privatisation des données est alors incarné par Aaron Swartz et le « Guerilla Open Access Manifesto », écrit en 2008 : « Nous devons récupérer les informations, où qu’elles soient stockées, en faire des copies et les partager avec le monde entier. Nous devons récupérer les contenus tombés dans le domaine public et les ajouter aux archives. Nous devons acheter des bases de données confidentielles et les mettre en ligne. Nous devons télécharger des revues scientifiques et les mettre à disposition sur des réseaux de partage de fichiers. Nous devons nous battre pour un libre accès de type “guérilla”. »

Ces premières collections numériques circulaient librement, mais lorsque leurs créateurs ont commencé à rencontrer des problèmes de droits d’auteur, leurs collections « se sont retirées de la vue du public », écrit Balázs Bodó, chercheur spécialiste du piratage à l’Université d’Amsterdam. « Les collections de textes étaient bien trop précieuses pour être simplement supprimées », écrit-il « et ont migré vers des serveurs FTP fermés, accessibles uniquement sur abonnement[6].  » En appelant à opérer dans les marges d’Internet, Swartz et les militant.x.e.s d’un Internet libre et anonyme, rendent alors possible ce que Stefano Horton et Fred Moten appellent une « planification fugitive » : « Ici le management rencontre des formes de ce qu’on nommera planification [planning] qui résistent à chacun de ses efforts pour imposer une contrainte de rareté en s’emparant des moyens de reproduction sociale[7]. »

Non seulement ces éditeurs organisent le monopole des ressources académiques, monétisant l’accès à leurs bases de données, mais leur catalogue recrée des hiérarchies entre les différentes paroles portées, en discriminant une information publiée et donc considérée légitime au détriment d’une pluralité de voix et de méthodologies. En 2013, cinq éditeurs (Elsevier, Springer, Wiley-Blackwell, Taylor & Francis et Sage) contrôlaient déjà 50 % de l’ensemble des publications scientifiques[8]. En 2022, ces cinq mêmes éditeurs possédaient désormais 61 % du marché[9]. Cette privatisation fragilise particulièrement les accès à ces ressources, en les bloquant derrière des abonnements chers et uniquement accessibles aux universités.

La circulation des textes est aujourd’hui prise en étau entre une privatisation économique et une institutionnalisation politique. Il faut rappeler que la perquisition de la librairie Violette and Co avait pour objectif la saisie d’un livre de coloriage pour enfants. L’ouvrage From the River to the Sea, par Azad Essa et l’illustrateur Nathi Ngubane, édité par la maison d’édition sud-africaine Social Bandit Media, avait alors fait l’objet d’une interdiction d’importation par la commission de presse de la Direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ). Tout comme l’association Public Interest Registry (PIR) n’avait jusque-là jamais censuré les bibliothèques pirates, le dévoiement d’une institution juridique publique telle que la DPJJ révèle la fragilité de ces infrastructures face aux instrumentalisations politiques.

La force des bibliothèques pirates, qui tirent leur nom anglais shadow library d’une certaine recherche de discrétion (bibliothèques de l’ombre), réside dans cette structure composite et distribuée, composée de serveurs indépendants, sans centre ni propriétaire. Cette infrastructure leur permet de résister aux effets de concentration, et aux éventuelles pertes de données et de changement de domaine. Selon la logique des sous-communs, les bibliothèques pirates organisent un contre-système, détournant les principes décentralisés du peer-to-peer pour organiser la sortie des textes et des connaissances du domaine marchand. Les livres cessent alors d’être des biens à posséder, à aligner fièrement sur une étagère, pour redevenir ce qu’ils sont : des vecteurs d’idées, de voix, d’expériences, prêts à être diffusés, discutés et manipulés.

L’épouvantail de lecture automatisée

L’échelle inédite des bibliothèques pirates, qui ont l’ambition de rassembler « toute la mémoire du monde » en ligne, s’est récemment retournée à l’encontre de leur projet initial. De par leur accessibilité sans condition, elles sont devenues des bases de données idéales pour entraîner les réseaux neuronaux (IA). Comme le rappelle l’artiste-chercheuse Joanna Zylinska, « cette quantité de textes variés, autant stylistiquement qu’en termes de contenu a permis le perfectionnement des modèles aux structures syntaxiques et grammaticales de la langue (aux “word embeddings”), afin de pouvoir prédire le placement des mots et ainsi produire du langage (ou “écrire”)[10] ».

En 2023, Nvidia, l’entreprise leader de la fabrication et la vente de cartes graphiques (GPU) nécessaire au calcul algorithmique, a directement contacté les archivistes anonymes d’Anna’s Archives pour proposer d’acheter 500 téraoctets de contenu, en échange de 200 000 dollars en crypto monnaies. Diffusés par le site TorrentFreak en janvier 2026, les emails et documents internes incriminants Nvidia ont été dévoilés lors d’un procès lancé par plusieurs auteur.ice.s qui s’estiment victime d’une violation du droit d’auteur par l’entreprise[11].

Il ne s’agit pas d’une pratique isolée. Déjà en 2025, le juge californien Vince Chhabria avait relevé que Meta avait utilisé des contenus issus d’Anna’s Archive pour entraîner son modèle d’intelligence artificielle Llama. La banalisation de cette pratique explique-t-elle que Nvidia ait donné son accord, malgré le rappel explicite des archivistes d’Anna’s Archives concernant le statut illégal du contenu ? L’intérêt des entreprises techno-capitalistes ne devrait-il pas attirer notre attention sur ces bibliothèques pirates et la valeur de leur contenu, malgré le discrédit médiatique dont elles font l’objet ?

Les bibliothèques pirates résultent d’un travail bénévole et partagé entre des milliers d’opérateur.ice.s humain.e.s. Au fil des années, ces bases de données ont rassemblé une quantité de données considérable, dont la valeur a été largement révisée avec le déploiement des plateformes et des modèles d’intelligences artificielles. Seuls les large language models (LLM) semblent en effet avoir la capacité de négocier des corpus aussi larges et vastes. Il faut alors reconnaître une certaine concurrence déloyale des machines : elles lisent plus vite et mieux que nous. Joanna Zylinska rappelle comment ce pré-entraînement sur des corpus semblables à celui des bibliothèques pirates, a permis l’amélioration de la reconnaissance de texte et la prédiction contextuelle, qui ont été essentielles au succès des machines en matière de lecture – mais aussi, dans une large mesure, à nos propres capacités en tant que lecteur.ice.s humain.e.s.

Plutôt que de crier au loup et de proclamer la mort de la lecture, les récentes avancées en matière de lecture et d’apprentissage automatique constituent une opportunité pour interroger la manière donc cette automatisation de la lecture a influencé la façon dont les humain.e.s lisent aujourd’hui une grande variété de textes, au travers une grande variété d’infrastructures médiatiques.

Il y a quelque chose de plus en plus machinique dans notre rapport à la lecture. Une économie de séminaires en ligne propose d’améliorer ses capacités de lecture, de les optimiser. Les concours de lecture rapide et de mémorisation se multiplient. De jeunes hommes (pour la plupart) se mettent en compétition pour déterminer qui lira le plus rapidement un ouvrage. Malgré des temps de lecture records, entre 2 000 et 4 000 mots par minute, cela n’est pas suffisant pour lire mieux et plus vite que les machines. Joanna Zylinska analyse cet alignement du lecteur.ice humain.e avec le « sujet néolibéral en quête d’optimisation de soi, pour qui l’objectif de la lecture serait d’identifier des informations et des stratégies utiles pour obtenir des résultats rapides[12] ».

Il paraît qu’on n’a jamais autant lu. Internet est une infrastructure éminemment textuelle. Mêmes les images et les vidéos se parent de légendes, de titres memesques ou de sous-titres. Et pourtant, rien n’y fait. Nous avons tous et toutes l’impression que la lecture est longue, lente, parfois laborieuse. En tous cas, cela semble coûter davantage. Alors lorsque argent, temps et énergie sont investis dans la lecture d’un livre, il est difficile de ne pas s’attacher aux mots et idées sur lesquels le choix s’est porté. Quelque chose se fixe. Si cette contamination des livres semble toujours bienvenue – elle contribue également à une certaine capitalisation du savoir. Les mots et les idées se sédimentent. Il est d’autant plus difficile d’y renoncer que la lecture a été difficile.

N’est-ce d’ailleurs pas l’objectif des séminaires de lecture rapide ? Accumuler des lectures comme on optimise son capital culturel. Les expertises, durement acquises, se solidifient non pas parce qu’elles sont justes, mais parce qu’y renoncer coûterait trop. Or, c’est justement cette pratique accumulatrice des connaissances qui semble être rendue obsolète par les large languages models (LLM). Qui aurait aujourd’hui besoin de tout lire ? Qui croit que cela est même possible ? Qui voudrait se priver du plaisir de laisser ses opinions évoluer au fur et à mesure de livres engloutis ?

Déjà au XIIe siècle, une anthologie littéraire dénonçait qu’il y avait trop à savoir : « La multitude des livres est une source de distraction, et nul ne peut les avoir tous en mémoire[13]. » La force des bibliothèques pirates se cache alors moins dans leur horizon maximaliste à « archiver toutes les connaissances du monde » qu’à cultiver d’autres façons de lire collectivement. Déjà les figures de la pédagogie radicale telles que bell hooks et Paulo Freire refusaient que le savoir soit traité comme un capital à accumuler et proposaient de cultiver un rapport non cumulatif à la lecture.

Si, comme le décrit la théoricienne des médias Shannon Mattern, « les bibliothèques sont des infrastructures[14] », alors les bibliothèques pirates semblent avoir ouvert un espace de liberté inattendu ; directement au sein de ce que Flusser appelle « le domaine des appareils automatisés, programmés et programmants[15] ». Paradoxalement, ce devenir-machinique de la lecture est justement ce qui permet à chaque humain.e.s de se décharger de la pression illusoire de devoir tout lire et tout savoir. Le vertige provoqué par le corpus abondant des bibliothèques pirates nous met face à une certaine expérience de la limite comme « lieu de valeur ». Les bibliothèques pirates constituent non seulement un contre-pouvoir nécessaire aux infrastructures économiques qui privatisent les connaissances, mais également un tiers espace permettant de « hacker » les pratiques elles-mêmes de la lecture.

Lire ensemble, en ligne ou hors-ligne

Sans surprise, les attaques judiciaires contre Anna’s Archives ont suscité de nombreuses réactions du secteur de l’édition, en France comme aux États-Unis. Maria Pallante, présidente de l’Association of American Publishers, qualifie Anna’s Archive d’« opération pirate effrontée » et dénonce une piraterie numérique d’une ampleur « presque incroyable ». Il y a une dimension profondément comique – ou cynique – à voir les grandes maisons d’édition brandir la question du droit d’auteur comme étendard de la lutte contre les bibliothèques pirates. Déjà en 2004, la théoricienne des médias McKenzie Wark dénonçait la criminalisation de la figure du « hacker », par « les apologistes des intérêts vectoriels – ces classes qui contrôlent non pas les moyens de production mais les vecteurs par lesquels l’information circule et se monétise – qui ont tout intérêt à réduire la productivité sémantique du terme “hacker” à une simple criminalité, en le réduisant au “vandale nihiliste, au délinquant juvénile ou au serviteur du crime organisé”[16] ».

Dans l’ouvrage Pour une écologie pirate (La Découverte, 2023), Fatima Ouassak propose justement de réinvestir le potentiel politique et culturel de la piraterie, en analysant l’importance des combats écologiques depuis les marges urbaines, à l’aide d’une relecture du manga et anime One Piece. Ce n’est pas un hasard si, en français, « pirate » et « hacker » décrivent souvent les mêmes pratiques. Fatima Ouassak rappelle l’importance des valeurs véhiculées par l’imaginaire de la piraterie : la solidarité entre celleux que le monde dominant a rejeté.es, la transgression assumée de règles perçues comme injustes, le partage comme mode d’organisation et une liberté qui ne reconnaît pas les frontières imposées.

Anna’s Archives, Sci-Hub, Library Genesis, où les réseaux d’échange clandestins de fichiers ne se pensent pas comme du vol mais comme une proposition de collectivisation des connaissances. Le geste de mettre un livre en circulation illégale est moins un acte de transgression qu’une réponse collective à une privatisation jugée illégitime. Lire clandestinement, c’est alors moins voler qu’appartenir à une communauté anonyme et distribuée qui a décidé, ensemble, que certaines choses ne devraient pas avoir de prix.

Dans ce contexte, l’ouvrage Lire ensemble de Thibaut Le Page, publié début février 2026 aux éditions Premier Parallèle, offre une occasion de se réapproprier une dimension collective de la lecture. Artiste et socio-anthropologue, Thibaut Le Page propose dix-sept exercices de lecture comme autant de pistes pour (re)découvrir des manières différentes de lire, tout en développant notre attention tant à la matérialité du livre qu’à la nature incorporée de ses pratiques. Caractéristique de la collection « Carnets » de la maison d’édition, la proposition sous forme d’exercices permet une mise en pratique rapide et accessible, tout en étant accompagnée de mises en perspective historiques et anthropologiques. Chaque exercice est ainsi resitué dans une généalogie de pratiques, attentives aussi bien à leurs dimensions matérielles que sociales. Le tout est généreusement mis en dessin – Thibaut Le Page étant un habitué de la bande dessinée comme mode d’écriture de la recherche. Il rappelle ainsi que dessiner c’est déjà écrire et qu’il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas non plus lire les images à plusieurs de la même façon.

Lire ensemble rend hommage aux pratiques mineures et collectives de la lecture, en convoquant des formes historiques comme l’arpentage, tel qu’il pouvait être pratiqué dans les syndicats ouvriers, les cercles féministes et/ou anarchistes. On tente alors de se souvenir des ouvrages lus en suivant les lignes de la main ou on archive les textes dits pauvres, collectés sur Internet, sous forme de fanzines. Une attention à la circulation que l’objet-livre s’applique à lui-même. Grâce à sa couverture souple et son petit format, il tient autant dans la main que dans une poche, prêt à être prêté ou oublié sur sa route.

Tout en appelant à des formes collectives et partagées de la lecture, ces exercices ne cristallisent pas non plus une position techno-critique. Il ne s’agit pas d’échapper à la machine ou de revenir au papier, mais de cultiver ce que Zylinska décrit comme un « esprit critique, créatif et rebelle, emprunté aux pratiques artistiques et aux pratiques numériques critiques, pour expérimenter, ajuster et transformer à la fois nos textes, nos modes de lecture et, à cette occasion, nous-mêmes ». L’artiste-chercheuse rappelle que la vie, y compris médiatique, « appartient dès le départ à la limite, et non à des énergies et des capacités infinies[17] ». En cela, lire ensemble n’est pas compenser une faiblesse individuelle mais plutôt permettre l’expérience d’une certaine « incomplétude[18] ».

Comme nous y invite Thibaut Le Page, c’est créer les conditions où « les personnes se relaient pour faire des choses les unes pour les autres, et où l’on se laisse posséder par les autres[19] ». Et les pratiques contemporaines de la lecture sont tout autant partagées avec d’autres humain.e.s qu’avec les machines et leurs espaces latents. Loin de toute maîtrise individualiste ou de toute prétention à l’autorité ou à la création originale, les propositions de Lire Ensemble contribuent à la même planification fugitive qui les bibliothèques pirates, en proposant des pratiques et des infrastructures de dépossession capitaliste et d’entre-possession collectives, humaines et non-humaines. L’artiste Grégory Chatonsky décrit le fait que lire est aujourd’hui impossible, si on s’attache à la souveraineté de l’auteur et la question de l’originalité[20]. Les textes nous traversent sans qu’on ne les possède jamais tout à fait. Pour Mckenzie Wark, « il n’y a pas de propriété dans la pensée, pas d’identité propre ; pas de possession subjective ». La lecture « en tant que pratique » constitue une opportunité d’excès et de sortie de soi. Tout comme le pirate n’a pas de port d’attache, un.e lecteur.ice n’est jamais seul.e. Il est toujours accompagné et habité par des idées et des expériences qui ne sont pas les siennes.

Lire ensemble de Thibaut Le Page se clôt sur une invitation à explorer les bibliothèques cachées. Celles dont les livres ont été refusés, interdits, oubliés ou pilonnés. Cette invitation résonne singulièrement dans le contexte politique actuel, où les politiques autoritaires s’attaquent de plus en plus aux vecteurs libres de l’information. Il faut se souvenir de la Bibliothèque allemande des Livres Brûlés, qui a été inaugurée en 1934 à Paris en réponse aux autodafés perpétrés par l’Allemagne nazie en 1933[21]. Les livres qui avaient réussi à échapper à la destruction y avaient été archivés. Les bibliothèques pirates s’inscrivent dans ce même refus que certaines voix disparaissent.

La multiplication des clubs de lecture, des sessions d’arpentage, des initiatives de traduction (que ce soit entre langues étrangères, ou vers des formes simplifiées comme le FALC[22]) témoignent du potentiel subversif de la lecture, lorsque celle-ci s’émancipe d’un rapport d’accumulation aux connaissances pour devenir collective. Les attaques conjointes envers les bibliothèques indépendantes et les bibliothèques pirates doivent nous alerter sur la nécessité de repenser les conditions d’accès aux textes et aux pratiques de lecture. Que ce soit derrière une porte ou son VPN, dans un café ou en ligne, seul.e ou à plusieurs, lire en pirate n’est pas un appel à se replier sur soi mais plutôt de se souvenir que des lignes de fuite existent déjà, dans l’ombre des bibliothèques pirates. Il s’agit alors de renouer avec une pratique partagée, parfois anonyme, mais toujours collective de la lecture comme un vecteur possible de l’organisation politique.

Cet article a été publié pour la première fois le 22 avril 2026 dans le quotidien AOC. 


[1] Variation autour de la citation originale : « La seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle », Stefano Harney et Fred Moten, Les Sous-communs. Planification fugitive et étude noire, Brook, 2022, p. 31.

[2] Chacune de ces bibliothèques pirates possède une histoire et des spécificités particulières desquelles ce court texte ne pourra malheureusement pas rendre compte.

[3] Hachette Book Group, HarperCollins, Macmillan, Penguin Random House, Simon & Schuster, mais aussi Elsevier, Wiley, Pearson, McGraw Hill, Cengage, Taylor & Francis, Apress et Macmillan Learning.

[4] Un paywall (littéralement « mur payant ») désigne le système qui bloque l’accès à un contenu en ligne tant qu’on n’a pas payé un abonnement ou des frais d’accès.

[5] ​​Le samizdat était un réseau informel et clandestin de circulation d’écrits politiques et dissidents en URSS. Traduit par auto-édition, il était utilisé en miroir du terme gosizdat qui désignait les officielles du régime soviétique.

[6] « The Genesis of Library Genesis: The Birth of a Global Scholarly Shadow Library », dans Shadow Libraries, Balázs Bodó.

[7] Les Sous-communs : planification fugitive et étude noire, p. 88.

[8] Vincent Larivière, Stefanie Haustein, Philippe Mangeon, « The Oligopoly of Academic Publishers in the Digital Era », PLOS One, 10, no. 6, 2015.

[9] David Crotty, « Quantifying Consolidation in the Scholarly Journals Market », The Scholarly Kitchen, 2023.

[10] Joanna Zylinska, « ALGO-READ: The Creative Automation of the Reading Subject », dans Relational Technologies: In Search of the Self across Datafied Lifeworlds, Bloomsbury Academic, 2025, p. 74.

[11] Ernesto Van der Sar, « Nvidia Contacted Anna’s Archive to Secure Access to Millions of Pirated Books », Torrent Freak, janvier 2026.

[12] Joanna Zylinska, « ALGO-READ », p. 73 et p. 81.

[13] Mark Bernstein, « Disaster, Doubt, and the Origins of Hypertext », ACM SIGWEB Newsletter, 2022, p. 1.

[14] Shannon Mattern, « Library as Infrastructure », Places, juin 2014.

[15] Vilèm Flusser, Pour une philosophie de la photographie, Circé, 1983.

[16] McKenzie Wark, A Hacker Manifesto, Harvard University Press, 2009, p. 73.

[17] Joanna Zylinska, « ALGO-READ », p. 88.

[18] Stefano Harney et Fred Moten, All Incomplete, Minor Compositions, 2021.

[19] Harney et Moten, Les Sous-communs, p. 110.

[20] Grégory Chatonsky, « Une lecture impossible », décembre 2025.

[21] Mathilde Dutertre, « Contribution à l’histoire de la Deutsche Freiheits-Bibliothek – Bibliothèque allemande des livres brûlés », Bulletin Du Bibliophile, no. 1, 2025.

[22] Le FALC (Facile à lire et à comprendre) est une méthode de rédaction qui vise à rendre l’information accessible à toutes les personnes qui ont des difficultés ou des modalités de compréhension différentes.