Étrange objet que cette Déclaration de la personne. Le titre semble émaner du formulaire d’une administration. Quant au livre, il tient davantage du théâtre que du roman. Non pas du théâtre au sens classique, mais du monologue : monologue virulent, débordant d’une énergie noire que l’autrice déverse à flots sur le lecteur-spectateur.

Celui-ci n’est pas sans défense. S’il connaît Elfriede Jelinek, dramaturge et romancière maintes fois primée, il reconnaîtra sa verve, sa voix, sa rage aux accents comiques. S’il ne la connaît pas, il sait qu’en Autriche, son pays natal, et dans les pays voisins, le XXe siècle a creusé des plaies qui ont eu des incidences sur les arts et sur les consciences.
Les premières lignes de Déclaration de la personne installent la situation. La narratrice reçoit un papier des impôts qu’elle doit remplir pour prouver sa probité. Aussitôt, les questions et les prises à partie pleuvent. Les plombs sautent et le fil de la pensée de l’autrice-narratrice fuse : à droite, à gauche et au-delà, en remontant le temps. D’un côté, l’argent, la finance et la Suisse, leur royaume, sont raillés et mis à l’index. De l’autre, quelques références introduisent une histoire familiale juive, celle d’Elfriede Jelinek, traversée par les persécutions, les camps et la mort. D’emblée, les deux courants s’entrechoquent, annonçant un texte qui, comme un néon prêt à exploser, va grésiller au fil de 127 pages parfois pénibles à lire.
Commençons par le fil qui s’en prend à la finance mondialisée. Il faut avouer qu’il est stupéfiant, à l’heure où l’affaire Epstein jette une lumière crue sur le capitalisme financier global dont elle est le très sulfureux produit, de tomber sur les noms de lieux et les pratiques visant à contourner la loi et le droit : tous les petits paradis qui permettent d’échapper à l’imposition et de blanchir des brassées d’argent ; toutes les immenses entreprises qui colonisent les esprits, « Googol, Pomme et autres Amazones » – Elfriede Jelinek ne recule pas devant quelques jeux de mots appuyés qui contribuent à la dimension grotesque et farcesque de sa prose.
L’écrivaine suit l’actualité de près, elle est très informée et ne vit pas retranchée. C’est ainsi qu’en page 56, se trouve un long passage qui semble extrait d’un ouvrage de Thomas Piketty, preuve qu’au moins en Europe, la question de la répartition des richesses et des revenus du travail s’est diffusée dans les esprits de tous ceux que l’injustice affecte. La trame principale de Déclaration de la personne est hautement et ouvertement politique. Elle l’est d’autant plus que la narratrice écrit à l’heure du confinement, en cette période d’enfermement et de règles qui a mis en valeur le pouvoir de l’État : encore un élément qui contribue à la charge et à la vindicte de l’écrivaine contre l’aliénation à laquelle nous sommes soumis.
Mais cette trame principale est déchirée, trouée et pleine d’accrocs de langue et de mots. Elfriede Jelinek est incapable d’écrire une phrase simple et simplement posée. Elle pense vite, suivant un rythme répétitif, qui avance en intégrant des éléments étrangers, aussitôt repris et absorbés. À peine les mots sont-ils couchés qu’ils rebondissent, s’enchaînent et se battent entre eux. Saluons le travail de la traductrice car le texte est émaillé de jeux de mots qui sont nécessairement des équivalents et non des traductions littérales des jeux originaux, l’allemand étant une langue aux racines éloignées de celle du français.
Jelinek le confesse ici et là dans le livre. « Mes phrases se montrent elles-mêmes bien assidues. Chacune dépasse l’autre, se surpasse, empoigne sa suivante et la voilà qui dépasse les bornes ! […] La phrase est gourmande », dit-elle. On ne saurait mieux qualifier la densité de sa prose et le débordement qu’elle emporte avec elle. Osons le dire : elle est parfois épuisante ! Plus loin, l’écrivaine semble elle-même épuisée par cette force langagière, évoquant « le monstre indomptable qu’est ma langue ».
La phrase de Jelinek est une phrase Minotaure, non genrée, qui vous bouffe, vous qui la lisez et qui n’avez rien à voir avec l’histoire de l’Autriche. Rien à voir ? Ce n’est pas totalement vrai, et le but est de créer chez le lecteur un malaise, une inquiétude. D’élargir le sens de la responsabilité et de forcer à la réflexion. Régulièrement, le lecteur est pris à partie et apostrophé sous la forme du « Vous ! ». Mais Jelinek ne cesse de changer de point de vue, si bien que ce Vous, ce pronom, peut aussi renvoyer à d’autres, y compris des Nazis historiques et des citoyens autrichiens ordinaires : l’accusation porte loin et contamine quiconque la lit.
Il faut être solide pour lire et entendre la voix d’Elfriede Jelinek. Il faut aussi être humble et accepter de ne pas tout comprendre
On a peu de peine à imaginer le texte lu sur scène : chaque spectateur serait ainsi pointé du doigt et déstabilisé. La littérature de Jelinek est une littérature de l’inconfort. « Je manipule les gens car j’ai besoin d’eux pour cette pièce de théâtre, et peut-être pour une suivante aussi – arrêtez de gesticuler, vous allez soulever des microbes », écrit-elle. Tout, dont le récent Covid, est passé au crible acide de son aptitude à soulever les lièvres, bêtes immondes de nos sociétés.
Mais le nœud coulant de Déclaration de personne va plus loin que la dénonciation du capitalisme financier et de « celui qui veut accéder à ma personne ». Il se resserre en opérant des coups de sonde au cœur de l’histoire de la famille paternelle de l’écrivaine, juive, histoire sur laquelle elle a peu écrit jusqu’ici. Des allusions, des noms, des références indirectes sont là, mais enfouies dans sa prose échevelée. Deux noms de proches de l’écrivaine reviennent, Walter Felsenburg et son père, Adalbert, qui fut un des premiers à être déporté à Dachau, juste après l’Anshcluss (il avait épousé une certaine Flora Jelinek en 1903). Face à eux, deux noms de dignitaires nazis autrichiens reviennent eux aussi, souvent sous forme d’initiales, Arthur Seyss-Inquart (surnommé le docteur Chiasse-Inquart) et Baldur von Shirah, qui furent condamnés à Nuremberg, le premier, pendu, le second, condamné à vingt ans de prison.
L’histoire de la famille Felsenburg, éprouvée et mutilée, apparaît donc par fragments, sans dates précises, sans données explicites. Le cousin Walter a travaillé pour un avocat qui n’était autre que Seyss-Inquart, avant d’être obligé de fuir en Suisse, pays honni par ailleurs. Jelinek joue de ces cruels paradoxes pour dérouter le lecteur qui ne sait pas toujours qui est qui, ni qui est le bon et qui, le méchant. Elle s’en explique, anticipe même les objections du critique : « Que fuyait donc votre cousin, car cela, vous ne le dites pas ? S’il était resté, il aurait pu tuer comme le faisait l’avocat, car c’était une pratique courante à l’époque, » imagine-t-elle le critique l’interpeller.
Elle donne souvent l’impression de s’autoparodier, ce qui allège son texte, mais aussi ce qui l’alourdit. Elle en fait trop. Mais pas toujours. Les piques à l’égard de Heidegger sont franchement drôles. Réfléchissant aux masses d’êtres tués et entassés, elle évoque l’ « Être pour la mort », qui, plus loin, devient « l’Être-pleinement-là » dont elle se demande ce qu’il advient , une fois jeté dans l’existence comme dans une fosse, et plus loin encore, retourne à l’état d’« être-pour-la-mort ». Elle saisit là la dimension dérisoire de la métaphysique d’un homme dont le comportement fut plus que lâche et ambigu.
Alors, oui, il faut être solide pour lire et entendre la voix d’Elfriede Jelinek. Il faut aussi être humble et accepter de ne pas tout comprendre, en dépit des notes qui explicitent certains points. Sa rhétorique est si dévorante, si dévoreuse que des articulations et des renversements vous échappent. Jelinek est colérique, grave, excessive. Comique, férocement comique, politiquement grand-guignol, mais juste. Un peu folle.
L’hiver parisien qui vient de s’achever nous a permis de voir le film de Werner Schroeter, Malina (1991), adaptation du roman d’Ingeborg Bachmann signée Elfriede Jelinek. On y retrouve l’excès, la culpabilité, l’intelligence extrême, l’écriture et le rythme incandescents, le tout incarné par une femme au visage blanc comme une toile qui se prête à toutes les torsions (le visage d’Isabelle Huppert). L’écriture de Jelinek se prête à des torsions encore plus dérangeantes et violentes.
Elfriede Jelinek, Déclaration de la personne, traduit de l’allemand par Sophie Andrée Fusek, Le Seuil, mars 2026, 226 pages.

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