Ces derniers jours, les manifestations carburants semblent avoir cristallisé une colère bien plus profonde. Quelles sont selon vous les vraies causes de cette mobilisation, au-delà du prix à la pompe ?

Le problème de fond, c’est le coût de la vie. Quand le carburant grimpe, tout grimpe avec lui — le pain, le chauffage, le transport scolaire, la livraison aux commerces ruraux. Cette pression a été aggravée par la taxe carbone et par l’agenda vert imposé depuis Bruxelles. Les familles irlandaises ne se sont pas soulevées pour un centime. Elles se sont soulevées parce qu’elles n’arrivent plus à boucler la fin du mois, et parce qu’on leur a expliqué pendant des années que c’était pour la planète qu’elles devaient payer.

Le fossé entre les dirigeants et les travailleurs semble avoir atteint un point de rupture. Quand ce décrochage a-t-il commencé, et pourquoi explose-t-il maintenant ?

Cette semaine a cristallisé quelque chose qui couvait depuis longtemps. Les ministres ont tenu une série de discours qui ont démontré à quel point ils vivent dans une autre Irlande. Le Taoiseach Micheál Martin n’a pas pris la mobilisation au sérieux au début — il est même entré par une porte arrière d’un parc industriel à Macroom pour éviter les manifestants. Le ministre de la Justice Jim O’Callaghan a accusé des influenceurs étrangers comme Tommy Robinson de manipuler le mouvement. Et au plus fort de la crise, la parole gouvernementale s’éparpillait sur l’aide internationale et le cessez-le-feu au Moyen-Orient pendant que des stations-service fermaient les unes après les autres dans les comtés ruraux. L’exécutif a donné le sentiment d’être sourd. Pas débordé : sourd.

Le gouvernement a qualifié ces protestations de perturbatrices, parfois d’illégitimes. Pensez-vous que cette ligne a aggravé la défiance envers les institutions ?

Une manifestation qui ne dérange personne ne sert à rien. C’est précisément cette capacité à bloquer qui a arraché les maigres concessions obtenues — le paquet de 505 millions d’euros, les 10 centimes d’excise en moins, le report de la hausse de la taxe carbone. Si les camions n’avaient pas bloqué Whitegate et Foynes, le gouvernement n’aurait rien lâché. Disqualifier la colère au lieu de l’entendre, c’est la meilleure façon de la radicaliser.

Plusieurs ministres ont évoqué des préoccupations sécuritaires, et la possibilité d’une intervention militaire. Comment cette rhétorique a-t-elle été reçue sur le terrain ?

Quand Jim O’Callaghan a demandé aux Defence Forces de prêter main-forte à la Garda pour dégager les blocages, il a franchi une ligne symbolique que beaucoup d’Irlandais ne lui pardonneront pas. On ne parle pas d’envoyer l’armée contre une puissance étrangère. On parle d’envoyer l’armée contre des agriculteurs, des transporteurs, des mères de famille qui manifestaient sur le bitume de leur propre pays. Cette rhétorique a renforcé la conviction que ces responsables politiques se moquent éperdument des gens qu’ils sont censés représenter.

Les revendications vont bien au-delà du soulagement économique immédiat — fiscalité, souveraineté énergétique, influence de l’UE. Est-ce un tournant pour la trajectoire politique de l’Irlande ?

Le mouvement a mis en pleine lumière la manière dont nous avons saboté notre indépendance énergétique pour complaire à Bruxelles sur la réglementation environnementale. Résultat : nous n’exploitons plus notre propre pétrole, alors que le gisement de Barryroe, à une cinquantaine de kilomètres des côtes de Cork, contient environ 300 millions de barils récupérables selon les estimations publiques. En 2021, le ministre des Communications Eamon Ryan a interdit les nouvelles licences d’exploration. La licence de Barryroe a expiré. Nous importons aujourd’hui ce que nous aurions pu extraire. C’est un scandale de souveraineté, pas un débat écologique.

Quelle est votre position sur l’appartenance de l’Irlande à l’Union européenne à la lumière de cette crise ?

Je pense que l’Irlande doit quitter l’Union européenne. Nous ne pourrons pas redevenir une nation souveraine, maîtresse de son énergie, de sa fiscalité et de ses frontières, tant que nous resterons dans cette union. La crise des carburants est l’illustration vivante de ce que coûte la délégation de notre destin à des instances qui ne rendent de comptes à personne.

Cette mobilisation peut-elle se traduire par une bascule politique durable, notamment contre la domination historique Fianna Fáil / Fine Gael, ou risque-t-elle d’être neutralisée par des concessions ?

La bascule politique dépendra des agriculteurs ruraux. S’ils rompent enfin avec la tradition et votent contre Fianna Fáil et Fine Gael, alors oui, quelque chose de durable peut se produire. Historiquement, ces deux partis ont divergé sur les politiques mais se sont toujours retrouvés face à l’alternative qu’ils refusaient de voir émerger. Cette fois, la confiance est fêlée. Michael Healy-Rae a démissionné de son poste de ministre d’État et a voté contre la coalition lors de la motion de défiance du 14 avril. D’autres suivront. J’ai de l’espoir.