Questions sur un silence.

Samedi 17 octobre, un manifestant est mort à Paris, non loin de la place de la République. L'information est annoncée le dimanche matin par la préfecture de police de Paris et plusieurs journaux se fendent aussitôt d'une brève ou de quelques lignes dans leur « live » (ou dans leur compte rendu de la journée) : Le Monde, Libération, TF1, et même CNews (18/10). Dans sa communication initiale, la préfecture parle d'un « malaise » ou d'un « arrêt cardiorespiratoire ». « Selon nos informations, il s'agit d'un manifestant qui a été victime d'un malaise boulevard Magenta. […] On ignore son âge et les circonstances exactes de ce malaise », écrit Le Parisien. « L'homme mort a fait un malaise boulevard Magenta qui ne serait pas imputable à des violences […] », évacue Matthieu Suc dans Mediapart le même jour.

Puis, c'est le silence. Faut-il y voir un gage de prudence le « temps de l'enquête » ? Ou fait-on face à un cas banal de suivisme et d'alignement sur la communication préfectorale ? Dans un deuxième temps, la quasi-totalité des médias choisissent en tout cas d'évacuer cette mort des bilans de la journée. L'information disparaît des radars.


Mise sous l'éteignoir


Nous sommes le dimanche 18 octobre, et BFM-TV est en édition spéciale sur les événements de la veille. En boucle, les présentateurs rappellent le nombre de blessés côté police, diffusent les images de l'incendie de la mairie de Limoges, ou de l'intrusion dans la mairie de Marseille. Pas la moindre trace du manifestant décédé à Paris. Pas même une mention ou une simple phrase dans le bandeau déroulant « Alerte info », qui recèle pourtant des informations de bien moindre importance. La cécité est volontaire : on trouve sur le site de BFM-TV une brève équivalente à celle qu'on lisait dans Le Monde. Mais en plateau, c'est l'omerta. Ou pire, lorsque Nicolas Domenach va plus vite que la musique en se fendant de ce commentaire, alors que la mort d'une personne est avérée en dépit de circonstances encore floues : « Si, ce que je ne souhaite surtout pas, il y avait un mort, là… chacun craint et redoute que ça se produise. »

La scène se répète à l'identique sur LCI (18/10). Comme sur BFM-TV, les événements de la veille sont le sujet unique de la journée, mais on observe le même silence sur la mort de Christophe M. Et comme sur BFM-TV, un éditorialiste de plateau pérore. Ici, c'est Alain Bauer : « Il y a un objectif qui est "pas de tués, pas de blessés" chez les manifestants. Chez les manifestants. Depuis le syndrome Malik Oussekine […], on accepte la casse, mais on n'accepte pas la mort. »

Le lendemain matin, lundi 19 octobre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez est de retour dans la matinale de France Inter (pour la deuxième fois en moins de quinze jours) : Benjamin Duhamel ne lui adresse aucune question sur le sujet. Mieux encore : un peu plus tard dans la journée, à l'issue d'une cellule de crise interministérielle, dans un point presse tenu devant la quasi-totalité de l'audiovisuel français, le Premier ministre Sébastien Lecornu déclare : « Il n'y a pas eu de personnes tuées, et c'est un miracle. C'est un miracle que le bilan ne soit pas plus lourd. » Aucun journaliste ne songe à questionner cette affirmation.

Dans les six journaux télévisés de TF1 et de France 2 des 17 et 18 octobre que nous avons minutés, on ne trouve qu'une seule et unique mention du manifestant décédé : 11 secondes dans le 13h de France 2 (18/10). Même cuisine dans les journaux de France Inter : aucune mention dans les journaux de 8h des lundi 19 et mardi 20 octobre, pourtant largement consacrés aux événements du 17. Bref, un non-sujet médiatique.

Le 20 octobre, une dépêche AFP tombe enfin : « Mobilisation à Paris : enquêtes ouvertes sur les causes de la mort de deux hommes samedi et lundi » (Le Monde) [1]. Le chapô fait son possible pour ne pas souligner le caractère explosif d'une telle information : « Les deux enquêtes "ont été ouvertes sur ces deux décès survenus sur la voie publique sans qu'aucune responsabilité d'un tiers ne soit suspectée à ce stade", a fait savoir la Préfecture de police de Paris. »


Le temps de l'enquête ?


Après quatre jours de silence presque total, des premiers éléments sont publiés. C'est le service « Checknews » de Libération qui dégaine : « Mort d'un manifestant le 17 octobre à Paris : la famille de Christophe M. envisage de porter plainte pour "violences volontaires" » (22/10). « C'est le mort du 17 octobre. Celui sur lequel les autorités communiquent au compte-goutte et à reculons. » Le flou entretenu autour de sa mort n'était pas réservé qu'aux lecteurs de presse : « Quatre jours après sa mort, on n'a toujours aucune information », explique l'avocat de sa famille à Libération. Dans son papier, le quotidien rapporte le témoignage de Lucas B., un manifestant présent sur place : « J'ai vu quelqu'un d'allongé, avec deux ou trois médics qui essayaient de faire un massage cardiaque. J'ai couru pour aller chercher des secours, et des pompiers sont arrivés. […] C'était le chaos tout autour. » Plus tard dans la journée, le même avocat, Youri Krassoulia, accusera dans Loopsider : « [Les autorités] veulent éviter qu'une autopsie donne le résultat qui est que : Christophe est mort à cause de gaz lacrymogène. »

Quelles que soient les causes véritables de la mort de Christophe M., un constat s'impose : ces premières informations et déclarations n'ont pas d'impact majeur sur la médiatisation de l'affaire, qui continue d'être royalement ignorée.

Pire : au lendemain de la parution de l'article de Libération, le 23 octobre, Laurent Nuñez présente le « dispositif de sécurité du samedi 24 octobre 2026 » devant un parterre de journalistes. Cinq questions sur les six qui lui sont adressées [2] portent sur les manifestations passées et à venir. Aucune ne mentionne les révélations de Libération ; aucun journaliste ne cherche à éclaircir les zones d'ombre pointées par le quotidien.

Le même jour, dans « Les Matins » de France Culture, on entendait le secrétaire général du Syndicat des commissaires de la Police nationale, Frédéric Lauze, se réjouir d'un « miracle » : « Moi, je dis, c'est un miracle presque au sens religieux du terme de la part d'un agnostique, qu'il n'y ait pas eu de mort. » Si le commissaire général de la police nationale évoquait à l'évidence le contexte des « pillages », la journaliste n'a pas jugé bon de signaler l'article de Libération aux auditeurs, ni de mentionner que ce dernier imposait a minima davantage de prudence dans ce registre. Elle ne le fit pas davantage quinze minutes plus tard, lorsque le même interlocuteur déclara : « Mais vous savez qu'on a de la chance ! Vous avez beaucoup de gens qui ont pas envie de se laisser piller […] le commerce de leur vie. Le jour où on va avoir un drame, et on va avoir… moi j'en suis persuadé, et je tiens pas de discours anxiogène mais j'en suis persuadé. C'est miraculeux. Il y a eu mille policiers [blessés, NDLR]. » Réaction de la journaliste ? « Vous l'avez déjà dit et je voudrais qu'on avance. »

« Circulez ! » : telle semblait être également la doctrine en vigueur la veille sur BFM-TV (22/10). Huit heures après la parution de l'article de Libération, l'ancien directeur général de la Police nationale, Frédéric Péchenard, était l'invité de Sonia Mabrouk. Et l'on assistait à cet échange :

- Frédéric Péchenard : La police française est une police qui a une seule idée en tête lors du maintien de l'ordre, c'est : pas de mort, zéro mort.

- Sonia Mabrouk : Le syndrome Malik Oussekine…

- Frédéric Péchenard : […] Vous avez dit le nom, mais la dernière fois qu'un jeune homme est mort lors d'une manifestation à Paris, je dis bien à Paris hein, avec la police parisienne, tout le monde se souvient de son nom, c'est Malik Oussekine. C'était en 1986, il y a quarante ans.

- Sonia Mabrouk : Et depuis, la main de l'État tremble quand il s'agit de donner des ordres et des consignes claires aux forces de l'ordre ?

[…]

- Frédéric Péchenard : La règle absolue, c'est : il faut pas qu'on ait de mort sur les manifestations. Voilà. Et en ce sens, dans le raté et le chaos du week-end dernier, on peut quand même se féliciter d'une chose, c'est qu'on n'a pas eu de mort. Et je vais vous dire, j'espère que ça va continuer, parce que quand on voit…

- Sonia Mabrouk : Vous avez l'air inquiet.

- Frédéric Péchenard : Oui, je suis inquiet parce que quand on voit la violence de certains black blocs, encouragée par une partie minoritaire […] de la classe politique, on voit bien qu'ils cherchent l'affrontement, ils cherchent les blessés, ils cherchent le chaos, il y a un moment où il y a un risque qu'il y ait des morts. Voilà. Et ça, ça serait… on changerait de catégorie, ça serait un drame.

- Sonia Mabrouk : On changerait de catégorie.

- Frédéric Péchenard : […] La France est un pays où on ne tue pas en maintien de l'ordre. Alors on va me dire : « Si, si, y a machin ». Oui OK… Y'en a deux ou trois. Et c'est regrettable. Et d'ailleurs on les connaît, d'ailleurs on les suit. Et je pense qu'il faut vraiment rendre hommage aux policiers qui en prennent parfois plein la figure, qui font attention, et qui ont toujours une riposte graduée. Voilà. Il n'y a pas de mort. Et il faut absolument que ça continue.

Fin de la discussion.

Chacun admirera la puissance du « contre-pouvoir », incarné ici par Sonia Mabrouk : non contente de passer outrageusement les plats en ne relevant aucune des outrances proférées par son interlocuteur, l'intervieweuse trouve le moyen de balayer sous le tapis les informations révélées le matin-même par Libération, tout en déplorant la prétendue « mollesse » de l'État au terme d'une semaine d'accélération autoritaire et répressive [3].

Insistons-y : si l'on ne peut attendre de la présentatrice ni d'aucun de ses confrères et consœurs qu'ils dissertent sur un événement dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants – et donc encore moins qu'ils en imputent la responsabilité à tel ou tel acteur –, on ne peut que déplorer le fait qu'ils ne cherchent pas à tempérer ce que leurs interlocuteurs assènent en revanche comme des certitudes, en dépit des (quelques) informations existantes.

Rebelote le surlendemain (24/10), sur la même chaîne, avec l'éditorialiste Dominique Rizet, porte-parole perpétuel des « forces de l'ordre » : « Pour l'instant, pour l'instant, il y a des drames, il y a des malheurs, il y a des forces de l'ordre blessés, 1 000, y a des manifestants blessés, y en a qui ont été blessés gravement, en ramassant des grenades ou autrement… pour l'instant, pour l'instant, il n'y a pas de mort. » Là encore : l'avocat de la famille s'exprimait la veille dans L'Humanité (23/10) en relayant de nombreux questionnements et en regrettant que « pour l'instant, on n'a pas énormément d'information, on est laissé dans le silence et dans le flou par les autorités judiciaires », mais Dominique Rizet semble, lui, avoir tranché… et classé l'affaire sans suite.

On continue avec Benjamin Duhamel face à Mathilde Panot dans l'émission « Franc-Jeu » (France 2 et France Inter, 25/10). Alors que la députée insoumise évoque la mort de Christophe M., le journaliste se montre étonné, comme s'il ignorait tout de cet événement : « Vous parlez de qui, là ? La semaine dernière, là ? », lâche-t-il, les yeux écarquillés. Avant de balayer le propos de la responsable politique d'un revers de main : « Il y a des enquêtes qui sont en cours, et je crois qu'il n'y a aucun lien avéré avec le maintien de l'ordre euh… pour l'instant. » Se prenant pour un auxiliaire de police, le journaliste va jusqu'à s'interdire de penser : un manifestant est mort, « des enquêtes sont en cours » selon ses propres dires, mais Duhamel ne voit pas de contradiction dans le fait de se ranger préventivement du côté de la préfecture. En d'autres termes, ce que l'intervieweur fait passer pour un attachement aux faits est en réalité le signe… d'un arbitrage éditorial.

Autant d'exemples qui permettent d'opérer une distinction : s'agissant de Christophe M., certains médias ont choisi de prendre le temps pour enquêter – ce qui est louable ; d'autres ont choisi d'office de fermer les yeux ou de suivre la communication préfectorale – ce qui est tristement banal. Mais le résultat à l'antenne est impitoyable : un manifestant est mort… et personne n'en parle.


Jérémie Younes


[1] Nous avons fait le choix, à ce stade, de concentrer notre critique sur le traitement de la mort de Christophe M., ignorant encore tout des circonstances et de l'identité du second homme, mort à Chatelet dans la nuit du 18 au 19 octobre. Notons tout de même que l'absence totale d'information sur cette seconde mort, une semaine après qu'elle est survenue, est une information en soi.

[2] Par des professionnels de BFM-TV, France2/Franceinfo, CNews, Le Parisien… et Boulevard Voltaire – au passage, l'accréditation par le gouvernement de l'une des vitrines les plus actives de la fachosphère laisse pantois.

[3] « Jamais il n'y a eu en France autant d'interpellés et autant de déférés qu'en cette semaine, relevait par exemple Romain Boulet, avocat et coprésident de l'Adap (Association des avocats pénalistes). C'est sans doute la semaine la plus répressive de l'histoire de la cinquième République. » (France Inter, 23/10)