Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal sont entrés au Panthéon mardi 23 juin, sous un cortège de commentaires dépolitisants et de falsifications de la mémoire de l'historien résistant.

France Culture, jour de panthéonisation. Guillaume Erner reçoit l'historien au Collège de France Patrick Boucheron, qui signe la postface de Marc Bloch, l'histoire en résistance (Seuil, 2026). Les premières questions du présentateur des « Matins » sont convenues et attendues, en ce jour de célébration républicaine. Boucheron déroule sur la « révolution » apportée par Bloch dans la méthode historique, son ouverture aux autres sciences sociales et sur l'héritage épistémologique de ce dernier. Après le journal de 8h, Boucheron est rejoint en studio par l'historienne Alya Aglan, qui signe La double mort de Marc Bloch (Champs, 2026). L'entretien se poursuit sur de bons rails et la spécialiste de l'histoire de la Résistance se montre particulièrement éloquente. Jusqu'ici, tout va bien.


Guillaume Erner, ou l'art de saboter une interview


C'est après 30 minutes que l'entretien dérape : comme souvent, Guillaume Erner ne peut s'empêcher de ramener la discussion à ses obsessions personnelles. Le présentateur tente ainsi très maladroitement de s'appuyer sur une célèbre citation extraite de L‘étrange défaite – ouvrage dans lequel Bloch évoque son rapport au judaïsme – pour essayer de faire réagir ses invités à sa petite analyse sur l'antisionisme contemporain. Le rapport ? Il n'y en a aucun. Ce qui va avoir le don d'agacer les deux historiens.

Guillaume Erner : [Marc Bloch] conclut : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d'un antisémite. » Or, Patrick Boucheron en ce moment, il y a une résurgence – en tout cas, c'est mon analyse – de l'antisémitisme, et d'un antisémitisme qui parfois utilise d'autres visages, avec un certain nombre de termes. Comme l'antisémitisme est devenu un crime, l'antisémitisme politique n'est plus envisageable, alors on utilise d'autres termes, on traite des gens, par exemple, qui n'ont jamais pris de position particulière par rapport à Israël, de « sioniste » voire de « génocidaire »… Qu'est-ce que ça vous inspire cette période particulière, Patrick Boucheron ?

Le professeur au Collège de France se montre une première fois décontenancé par cette question très alambiquée, sans rapport avec Marc Bloch. Sa réponse est nette :

Patrick Boucheron : Et donc, il faudrait dire que Marc Bloch est sioniste parce que… ? […] C'est une faute, c'est une faute historique que de le dire, puisque objectivement, il ne l'est pas »

Erner, n'accepte pas cette tentative de recadrage et insiste lourdement :

Guillaume Erner : La question que je posais est différente, Patrick Boucheron […]. C'est celle de savoir tout simplement si un certain nombre d'effacements que l'on voit aujourd'hui et qui sont bien réels dans l'université française, effacements de personnes qui sont traités de « sionistes » […], est-ce que ceci ne s'assimile pas tout simplement à de l'antisémitisme ? Et la glorification de Marc Bloch n'est-elle pas l'une des stratégies de récupération […] ? Mais aussi une forme de célébration d'un juif mort qui est, dans ce contexte, moins gênant que d'autres juifs vivants ?

« Ne recommençons pas l'assignation », cingle alors l'historienne Alya Aglan, qui rappelle que « sous Vichy, c'est la loi qui […] désigne [Marc Bloch] comme juif ». Ce nouveau recadrage ne suffit pas à Guillaume Erner, qui revient à la charge. Cette fois, le très mesuré Patrick Boucheron refuse de coopérer :

- Guillaume Erner : Mais Patrick Boucheron, les résonances actuelles ?

- Patrick Boucheron : Non, non, mais ça, on vous laisse parler tout seul.

- Guillaume Erner : Mais pourquoi ?

- Patrick Boucheron : Mais parce qu'aujourd'hui on est dans un autre sujet…

L'échange installe un malaise dans le studio. Mais Erner n'entend rien et tente une relance évasive. Boucheron refuse à nouveau de mordre à l'hameçon : « Quelle est la question ? Je vous ai répondu… » Rien n'y fait : le présentateur s'obstine à (re)demander si l'antisionisme n'est pas « tout simplement de l'antisémitisme » en prenant une nouvelle fois l'historien panthéonisé en caution, lequel faisait dialoguer l'histoire avec le présent. « Oui, mais avec une responsabilité vis-à-vis du passé, et vis-à-vis du présent », rebondit sèchement Patrick Boucheron… Bref : Guillaume Erner, ou l'art de saboter une interview.


« Ni droite, ni gauche » : opération dépolitisation


Le matinalier de France Culture n'est pas le seul éditocrate à avoir brillé au cours de cette séquence. Beaucoup vont notamment reprendre à leur compte le cadrage qui s'était imposé partout les jours précédents au cours d'un énième épisode de dépolitisation journalistique, sur fond d'appel à « l'unité nationale » : fallait-il exclure l'extrême droite de la cérémonie de panthéonisation, comme l'a expressément demandé la famille de Marc Bloch ?

Poser une question aussi absurde revient normalement à y répondre. Sur France Inter (23/06), Duhamel la formule quand même face à Suzette Bloch [1], petite-fille de Marc Bloch et dépositaire de son œuvre. « C'est naturel, répond cette dernière. Le RN sont les héritiers des Waffen-SS qui ont tué mon grand-père. […] Il faut être clair : Marc Bloch était antifasciste. […] c'était clairement un homme de gauche. » Voici donc ce qu'ont tenté de faire oublier les journaux et les plateaux des jours durant.

Il y a d'abord ceux qui, comme Libération (20/06), ont judicieusement tendu le micro à un homme politique… de droite, Édouard Philippe en l'occurrence, lui permettant de ne retenir de Bloch que ce qui l'arrange – ici le soldat et le patriote. Il y a ceux, ensuite, qui ont profité de l'événement pour écrire l'hagiographie non pas de l'historien résistant et antifasciste… mais d'Emmanuel Macron ! Ce fut le cas de Daïc Audouit sur France Info, par exemple, pour lequel « situer politiquement l'héritage politique de Marc Bloch n'est pas aisé », et qui est donc allé demander de l'aide à un ancien ministre macroniste (aujourd'hui député, membre de Place publique) pour ce faire : « Bloch, c'est ni droite, ni gauche »… dixit Aurélien Rousseau. Corinne Lhaïk creusait déjà le même sillon dans L'Opinion (22/06), dans un article supposément consacré à la panthéonisation de Marc Bloch, mais en réalité totalement à la gloire du président de la République, au terme duquel la journaliste cite anonymement « un ancien conseiller de l'Élysée » : « Macron, c'est Marc Bloch, capable de théoriser nos angles morts, nos points aveugles. Et il en est victime. »

Et puis il y a surtout ceux qui ont parasité la couverture de la panthéonisation de Marc Bloch, en accordant une place démesurée à la « polémique » (attisée par les droites) sur la présence – ou non – de l'extrême droite à la cérémonie. La question a semblé cruciale à de nombreux journalistes, qui l'ont déclinée sur tous les tons. Froid et informatif : « Marc Bloch : sa famille ne veut pas voir l'extrême droite au Panthéon » (France Info) ; neutre et dépolitisant : « France : la panthéonisation de Marc Bloch soulève des débats » (RFI) ; ou encore, outré et sensationnaliste : « Croisade contre l'"extrême droite", héraut du souverainisme… Pourquoi l'héritage intellectuel de Marc Bloch fait polémique ? » (Le Figaro) Quant à savoir pourquoi ce titre du Figaro n'en a déclenché aucune…

Comme souvent, Le Figaro s'est particulièrement distingué dans cet exercice. D'abord avec cet article du 24 mai, dans lequel Paul-François Paoli s'étonne que l'historien antifasciste, donné par des collabos français et abattu par la Gestapo, se fasse « embarquer » par « des historiens militants […] dans leur croisade contre "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont authentiques. Puis, le jour de la panthéonisation, le même Figaro publie un hommage somme toute classique, immédiatement modéré par un éditorial « contre-point » du rédacteur en chef, Guillaume Tabard (23/06). Son titre est sans appel : « Un hommage national ne peut exclure personne ». Son combat personnel ? Faire campagne pour que l'extrême droite puisse assister à l'hommage d'un homme qu'elle a assassiné il y a 90 ans : « Si l'avis d'une famille compte, le propre d'une entrée au Panthéon n'est-il pas de faire accéder une figure particulière à une sorte de propriété nationale, donc collective ? » Pour la première fois de sa vie, Guillaume Tabard est favorable à la propriété collective. Gourmand, le journaliste ajoute une autre insanité : « Faut-il interdire à un adversaire passé ou supposé de lui rendre hommage ? » Nous ne saurons pas qui, des fascistes français ou allemands, désigne Guillaume Tabard en parlant d'adversaire « passé ou supposé »…


De réécritures de l'histoire en diabolisation de la gauche


La « polémique » sur la présence ou non de l'extrême droite a pris tellement de place dans la presse qu'une partie des commentateurs se sont retrouvés comme une poule devant un couteau face aux images de la cérémonie. En effet, la famille de Marc Bloch s'y est affichée en photo tout sourire aux cotés de l'état-major de La France insoumise.



Pas de quoi étonner celles et ceux qui avaient entendu Suzette Bloch rappeler sur France Inter que son grand-père était « clairement un homme de gauche », « antifasciste », et que ses valeurs s'étaient « transmises jusqu'à eux » ; mais de quoi provoquer un désarroi monumental chez tous les contempteurs de ce mouvement politique qui, comme Guillaume Erner, se sont auto-convaincus que l'antisémitisme était l'apanage des Insoumis – et le font savoir à grands cris.

Sur le plateau de « 28 Minutes » (Arte, 26/06), Renaud Dély peine ainsi à contenir son agacement – « C'est un acte politique, très clairement… C'est une forme de récupération… » – et s'empresse ensuite de couper court à la critique (sans doute un peu trop poussée à son goût) qu'exprime l'historien Léo Rosell à propos de la réécriture de l'histoire par l'extrême droite. La parole est à l'essayiste réactionnaire Noémie Halioua [2], qui profite du tapis rouge et ne sera, elle, nullement interrompue :

Noémie Halioua : La France insoumise ne représente pas du tout l'idéal républicain que portait Marc Bloch. […] La République, c'est l'intégration, c'est l'idée que les gens qui viennent d'ailleurs rejoignent l'idéal français. Or, la « nouvelle France » [de LFI], c'est exactement l'inverse ! C'est de dire : « Nous arrivons en France et nous voulons imposer nos codes aux autres. » Ce sont des logiciels extrêmement différents.

Croyez-en l'expertise de Noémie Halioua !

Sur le réseau social X également, les réactions déconfites pleuvent. Florilèges du commentariat bourgeois en pleine panique, devant l'échec de son opération dépolitisation/récupération :

- Rudy Reichstadt : Cette photo, j'avoue que je n'étais pas prêt. Je veux croire que c'est l'une de ces ironies de l'histoire sur lesquelles Marc Bloch aurait probablement écrit des choses lumineuses.

- Géraldine Woessner : Je n'ai jamais compris cette révérence grotesque, largement entretenue par les médias, envers les enfants ou petits-enfants d'untel ou unetelle… La vertu ne s'hérite pas. Elle n'est pas inscrite dans les gènes.

- Eugénie Bastié : Illustration de la capacité infinie à s'indigner des turpitudes d'hier en se donnant le beau rôle tout en s'aveuglant complaisamment sur celles d'aujourd'hui.

- Denis Olivennes : On dit Marc Bloch ou Marc Bloche ? [3]

- Frédéric Haziza : Ainsi Manuel Bompard, le sous-chef de la meute « passionnément antisémite » ose se livrer à une opération de récupération politique en s'appropriant la mémoire de Marc Bloch assassiné par les nazis parce que né Juif. […]

- Jean Quatremer : On est souvent trahi par sa descendance... L'intelligence, la vertu, le courage ne sont pas héréditaires.

Etc.

Dans Causeur (24/06), Élisabeth Lévy, jamais avare d'une outrance, s'indigne elle aussi : « Emmanuel Macron, pourtant garant de l'unité de la nation […] en a donc profité pour faire la chasse à "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont encore une fois authentiques. Dans L'Opinion également, la panthéonisation de Bloch est l'occasion de parler de la « poussée des extrêmes » : « À gauche avec Jean-Luc Mélenchon et le discours antisémite développé par La France insoumise. À droite avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella pour le Rassemblement national et ses penchants autoritaires et antieuropéens. » Le « quotidien libéral » de Bernard Arnault ne met donc pas Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur le même plan, il fait pire : le premier porterait un « discours antisémite », quand la seconde n'a que des petits « penchants » problématiques.

Dans cette ambiance, la bride est lâchée sur CNews (24/06) : « Qu'est-ce qui restera de Marc Bloch hier ? La France Insoumise ! », s'emballe Pascal Praud. Sa chroniqueuse Eugénie Bastié, recrutée par le service public pour les futures interviews des candidats à l'élection présidentielle, donne un avant-goût de sa finesse d'analyse : « Voir Marc Bloch célébré par les centristes bureaucrates et le parti des nouveaux antisémites, il y a quelque chose de savoureux là-dedans. » Fustigeant ensuite le « tropisme d'extrême gauche » de Suzette Bloch, elle ajoute : « J'ai trouvé très choquant qu'elle appelle à ce que le RN soit exclu de la cérémonie. » « C'est une honte totale », renchérit Éric Naulleau avec des accents maurassiens : « Que cette cérémonie soit récupérée par ce qui est devenu un parti de l'étranger, c'est une honte pour la France. » Bref, pendant 25 minutes, le plateau d'extrême droite n'a que faire de Marc Bloch et ne discute que de La France insoumise. Praud verbalise d'ailleurs son désintérêt pour Bloch : « C'est-à-dire que c'est… Pfff… Y a vraiment, y a d'autres priorités, on va le dire comme ça… ». Et de livrer son bilan de l'événement : « On célèbre La France insoumise au Panthéon ! Emmanuel Macron célèbre La France insoumise au Panthéon ! On en est là… »


Quand le pôle réactionnaire pousse son agenda


Au même moment sur France Inter, les deux matinaliers reçoivent le député RN Jean-Philippe Tanguy (24/06) et lui proposent… de répondre aux déclarations de Suzette Bloch, à sa place la veille. Mieux : la chaîne YouTube de France Inter met en scène cette réponse dans un « short » destiné à « buzzer » sur la plateforme américaine. Celui-ci est titré : « Jean-Philippe Tanguy répond à Suzette Bloch ». Ce qui nous amène à cette question : qu'aurait fait de différent la chaîne YouTube du Rassemblement National ?

Les flots de commentaires réactionnaires entourant la panthéonisation de l'historien résistant ne vont malheureusement pas s'arrêter là. Après La France insoumise, c'est au tour de Patrick Boucheron d'être repeint… en odieux antisémite. La contradiction qu'il opposa à Guillaume Erner dans la matinale de France Culture et son refus de parler d'autre chose que de Marc Bloch – c'est-à-dire d'entériner l'analyse droitière du « nouvel antisémitisme », apanage de la gauche (et des musulmans) –, n'est pas passée dans les rédactions de droite.

Le jour même de l'entretien, une offensive est lancée depuis les pages du Point, rapidement relayée par L'Express et Atlantico. Sous la plume de son « grand reporter » Saïd Mahrane, Le Point est à deux doigts de qualifier Patrick Boucheron d'antisémite : « Sur France Culture, le professeur au Collège de France a refusé de répondre à une question sur la montée contemporaine de la haine contre les juifs. » L'article, manifestement pondu à la hâte, parle de « trahison des clercs ». Les sphères réactionnaires s'enflamment sur les réseaux et redoublent de commentaires outranciers. Tous les habitués du comptoir sont au rendez-vous : Sophia Aram, Gilles-William Goldnadel, Ferghane Azihari, Anne Rosencher, etc. Et dans la journée, un illustre toutologue franchit allègrement le pas (X, 24/06) :

Jacques Attali : Le silence de Patrick Boucheron est une marque d'antisémitisme aussi terrible que les insultes les plus explicites. Le professeur d'histoire au Collège de France perd toute dignité et toute légitimité.

Comme d'habitude, ce commentariat radicalisé manie l'accusation d'antisémitisme avec une légèreté confondante et irresponsable, dont l'effet est de trivialiser un mot désignant un racisme pourtant bien réel – et dont Patrick Boucheron ne s'est évidemment pas rendu coupable en refusant, un jour de panthéonisation, d'avaliser les obsessions de Guillaume Erner et de toutes les sphères réactionnaires.


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Que pouvait-on attendre du récit médiatique de la panthéonisation de Marc Bloch, dans des médias qui, il y a trois mois à peine, répétaient en chœur que « l'antifascisme est le nouveau fascisme » ? La réponse à cette question est, hélas, sous nos yeux : les mêmes biais et partis pris que n'importe quel autre jour de l'année. Mépris du savoir académique, falsifications historiques, diabolisation de la gauche et réhabilitation de l'extrême droite : un comble le jour où il s'agissait de rendre hommage à un universitaire de gauche assassiné par des fascistes.


Jérémie Younes


[1] Benjamin Duhamel : « Pourquoi est-ce que vous avez considéré que le RN n'avait pas sa place à cette cérémonie ? »

[2] Membre du comité éditorial de La nouvelle revue politique, dont la composition signe une orientation allant de la droite radicalisée à l'extrême droite.

[3] Denis Olivennes fait ici très probablement référence à la « polémique » sur la prononciation du nom du pédocriminel Epstein, qui a valu à LFI un énième procès en antisémitisme : l'un des pires épisodes de diabolisation de ces trois dernières années.