Vous faites de la « mégalothymia », concept emprunté à Francis Fukuyama, la clé de compréhension d’Emmanuel Macron : ce besoin d’être reconnu comme supérieur, de rester au centre et de ne supporter ni contradiction ni rôle secondaire. Mais comment distinguez-vous, dans votre analyse, ce qui relève réellement de la personnalité d’Emmanuel Macron de ce qui appartient plus banalement à la psychologie du pouvoir et à la fonction présidentielle elle-même ?

Vous avez raison, le pouvoir est la plus ancienne addiction au monde… et surtout la plus forte : elle provoque une jouissance qui égale, sinon surpasse, en intensité celle de l’orgasme. Il n’y a donc pas de pouvoir sans exercice de domination et l’homme de pouvoir doit posséder certaines « qualités », fort bien décrites en son temps par Nicolas Machiavel comme la ruse, le mensonge, la dissimulation, la trahison, etc. Emmanuel Macron possède et maîtrise parfaitement ces « qualités » politiques, mais il a quelque chose en plus : la « mégalothymia », c’est-à-dire ce besoin irrépressible d’affirmer sa supériorité et de la voir reconnue de tous. M. Macron est en résumé dans une quête insatiable de centralité, qui passe par une mise en scène théâtrale, tant sur le plan national que sur le plan international.

Vous allez très loin dans l’analyse psychologique d’Emmanuel Macron, tout en précisant vous-même que vous êtes sociologue et non psychiatre et qu’il est impossible de poser un diagnostic clinique. Sur quelles bases méthodologiques estimez-vous alors pouvoir passer de l’observation de comportements publics à des notions telles que narcissisme, immaturité, paranoïa ou « toute-puissance infantile » sans tomber dans la psychiatrisation à distance d’un adversaire politique ?

Je ne suis en effet ni psychiatre ni psychanalyste, et n’ai cessé de le dire. D’où ma prudence dans l’analyse du sujet-Macron, une analyse qui s’appuie sur différents matériaux, dont effectivement les matériaux des disciplines auxquelles je n’appartiens effectivement pas, mais que je connais bien puisque dans ma vie antérieure (33 ans au CNRS) j’ai eu l’opportunité d’étudier pendant toutes ces années la mentalité et les conduites adolescentes, croisant à cette occasion psychologues, psychiatres, pédiatres, psychanalystes, spécialistes alors « convenus » du champ adolescent.

J’ai donc lu les grands noms incarnant ces disciplines : Freud bien sûr (que je connais bien) mais aussi Adler et Jung. Mon présent travail a précisément consisté à m’appuyer sur les théories, les concepts de ces grandes figures et de m’en servir comme grille de lecture du personnage-Macron.

Le matériau psycho-médical, je le redis, est pour un sociologue un matériau comme un autre – mais dont l’exploitation a naturellement ses limites. Comme vous l’indiquez en effet dans votre question, sans un examen clinique, on ne peut conclure définitivement sur telle ou telle pathologie. C’est pourquoi, je n’ai jamais, nulle part, fait entrer Emmanuel Macron [qui, je le souligne, n’est pas, pour reprendre votre expression, « un adversaire politique », le sociologue ne faisant pas de politique], dans les grandes catégories comme la psychopathie, la perversion narcissique, la paranoïa, la névrose, etc. J’ai simplement expliqué que l’actuel Président présentait nombre de symptômes de chacune de ces catégories. Pour le reste, l’examen minutieux et, je le précise, exhaustif, des paroles (discours, conférences), des postures présidentielles (regards, tactilité des interlocuteurs), m’a permis de retrouver des traits : narcissisme, immaturité, « toute puissance », notions auxquelles l’adolescence m’avait rendu assez familier.

L’une des thèses les plus fortes de votre livre concerne Vladimir Poutine, que vous présentez comme un « miroir inversé » d’Emmanuel Macron : un dirigeant qui incarnerait précisément la puissance, l’autorité et la reconnaissance internationale auxquelles le président français aspirerait. Vous interprétez ainsi le passage de Macron du dialogue avec Moscou à une rhétorique beaucoup plus dure comme relevant en partie d’une blessure narcissique. Qu’est-ce qui vous permet d’écarter une explication beaucoup plus classique : celle d’un changement stratégique provoqué par la guerre en Ukraine et l’évolution de la menace russe ?

Emmanuel Macron n’est pas un politique (un univers que d’ailleurs il n’aime pas), mais un « blessé narcissique ». Ne cherchez chez lui ni stratégie ni combinaisons politiques : il en est incapable ! Dès son arrivée au pouvoir, il a cherché, par le faste versaillais, à séduire Vladimir Poutine, cherchant de sa part une reconnaissance de sa grandeur. Raté ! Il s’en est suivi en effet une escalade verbale, avec des mots d’une rare brutalité, comme je le rappelle dans mon livre. En réalité, M. Macron n’a que faire de l’Ukraine, ce qui l’intéresse c’est d’être toujours au centre de l’intérêt international, d’être en quelque sorte le « guide suprême » du monde. Ce qui l’intéresse c’est de n’être jamais désavoué.

Prenons deux autres exemples pour illustrer le caractère « psychologique » de ses décisions. Quand Donald Trump déclenche le conflit en Iran, il n’en informe pas préalablement son homologue français. M. Macron est donc vexé et, en représailles, décide de ne soutenir en aucune manière l’action américaine. Quand, plus récemment, il propose au pape Léon XIV une visite guidée de Notre-Dame et que celui-ci refuse, il est à nouveau vexé et décide, en représailles à nouveau, de n’assister à aucune messe du Souverain Pontife (avant de se raviser, voyant l’extrême engouement des Français pour cet événement : il assistera donc à la messe en la cathédrale de Metz pour recueillir une partie du butin médiatique).

Vous soutenez que l’emploi répété du vocabulaire de la « guerre » par Emmanuel Macron ne serait pas seulement une réponse aux crises successives, mais participerait à une forme de préparation psychologique de l’opinion, jusqu’à rendre progressivement pensable une confrontation avec la Russie. À quel moment, selon vous, la préparation légitime d’un pays à un risque militaire bascule-t-elle dans ce que vous appelez une « normalisation des esprits » ?

Emmanuel Macron est un belliciste rêvant de domination et de gloire. Pour un homme de pouvoir, et plus encore pour un mégalothymiaque, la guerre [un terme qu’il a cité en effet plus de 200 fois depuis 2017] est l’expression de la puissance absolue. Quelle jouissance pour notre Président de s’imaginer en nouveau Napoléon allant frapper aux portes de Moscou !

Par ailleurs, derrière ses gesticulations guerrières, il y a sans doute le secret désir, via la Coalition des Volontaires (embryon d’une armée européenne), et la « mise à disposition » de notre dissuasion nucléaire aux pays d’Europe intéressés, d’assurer un jour la gouvernance européenne.

Enfin, brandir l’idée d’une menace russe, c’est poser les jalons, le moment venu, d’une activation de l’article 16 pour se maintenir au pouvoir. Et l’on sait que les peuples sont toujours prompts, au nom du patriotisme, à se rallier aux causes guerrières… et Emmanuel Macron le sait !

Vous consacrez un chapitre entier à l’hypothèse d’une guerre franco-russe à l’horizon 2029-2030 et imaginez plusieurs scénarios d’escalade. Vous affirmez pourtant ne pas vouloir prédire l’avenir. Quelle est alors exactement la fonction de ces scénarios : démontrer un risque géopolitique objectivable, mettre à l’épreuve votre portrait psychologique d’Emmanuel Macron ou lancer une alerte politique ? Et quel événement concret vous conduirait, à l’inverse, à considérer que votre hypothèse de départ était erronée ?

J’ai en effet, dans mon livre, posé plusieurs scénarii où la France serait impliquée dans un conflit avec la Russie. Je précise qu’aucun scénario, évidemment, ne prévoit l’envoi massif de troupes françaises au sol (ukrainien ou russe).

Agiter en permanence l’idée d’une menace russe, c’est pour Emmanuel Macron le moyen, à la fois d’affirmer son leadership en Europe et d’exprimer sa supériorité personnelle (chez lui nommée « mégalothymia »), une virilité peut-être dont il s’inquiète car, comme je le rappelle dans mon livre, son formidable besoin de reconnaissance de supériorité, cache sans doute ce qu’Alfred Adler appelait un « complexe d’infériorité ».

Emmanuel Macron ne peut s’empêcher de se placer dans la posture du « gros dur ». Dernier exemple : le lancement d’un missile nucléaire mer-sol, sans charge, depuis un sous-marin, exercice auquel il a personnellement assisté, accompagné d’une déclaration « gonflement de torse ». C’est, déclare-t-il à la presse, « une formidable démonstration de crédibilité et une étape importante. Aujourd’hui nous sommes plus forts. Et je pense que le message [à destination, naturellement, d’abord des Russes dans son esprit] a été reçu fort et clair ».

Votre conclusion déplace finalement la responsabilité de l’homme vers les institutions : vous considérez que la Ve République offre au chef de l’État des pouvoirs considérables en matière militaire et vous réclamez davantage de contrôle parlementaire sur le « droit de paix et de guerre ». Autrement dit, le véritable sujet de votre livre n’est-il finalement pas moins la psychologie d’Emmanuel Macron que la dangerosité potentielle d’institutions qui permettent à la personnalité d’un seul homme de peser aussi lourdement sur des décisions engageant la vie et la sécurité de millions de Français ?

Non, je ne déplace rien du tout, il existe bien deux dangers : l’existence, à la tête de l’État, d’un homme affecté d’un grave « dérèglement psychique » dont l’esprit de supériorité se nourrit d’institutions politiques taillées, il est vrai, à la mesure de cette personnalité absolument mégalothymiaque.

La Constitution de la Ve République, qui donne le pouvoir absolu au chef de l’État, est la République rêvée pour ce type de personnalité « dérangée » [mais l’on peut penser qu’avec une République plus démocratique, le président Macron aurait tout de même imposé sa mégalothymie à la France et aux Français car, répétons-le, ce qui importe à M. Macron c’est moins le pouvoir que la centralité qu’elle lui offre].

Le défi, pour demain, est donc bien de changer cette présidence autoritaire pour la remplacer par une démocratie plus parlementaire, moins représentative et plus citoyenne (le RIC étant ici considéré par un nombre croissant d’acteurs politiques comme le meilleur instrument d’une démocratie plus « populaire »).