« Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants » : dans un précédent article, nous analysions la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Autre grand quotidien régional, même constat : dans les pages du Dauphiné Libéré, le projecteur est braqué sur « le chaos ». Un traitement qui ne fait pas l'unanimité en interne.

Dans son billet du 21 octobre, le rédacteur en chef adjoint du Dauphiné Libéré, Frédéric Aïli, a le cœur lourd :

Frédéric Aïli : On aurait aimé parler d'autre chose, des vacances de la Toussaint par exemple […], de la pluie, du beau temps, d'une éclaircie, d'un coin de ciel bleu, bref, de légèreté. D'autre chose pour ne plus seulement commenter les violences du 17 octobre. Impossible. À l'image des magasins éventrés, des bâtiments incendiés, la plaie va mettre du temps à cicatriser. La France est touchée, blessée […].

« Impossible »… ou impensable du point de vue d'un rédacteur en chef ? Comme la plupart de ses confrères et consœurs, le cadre du quotidien régional fait passer un choix éditorial pour une fatalité.

Ce 21 octobre, « les émeutes » du 17 octobre à Grenoble font la Une du Dauphine Libéré pour la quatrième fois d'affilée… et resteront en couverture toute la fin de semaine, jusqu'au samedi suivant. Selon la CGT, 22 000 personnes défilaient dans les rues le 17 octobre : « La manifestation a rassemblé lycéens, étudiants, syndicats et gilets jaunes », rapporte un reportage d'Ici Isère, tous réunis « pour demander plus de moyens pour l'éducation nationale mais aussi plus de justice sociale ». Mais les lecteurs du Dauphiné Libéré n'y ont vu littéralement que du feu : en une semaine, les manifestants et leurs revendications ne figureront nulle part à la Une, ni en gros titre, ni en photo. À bien lire le quotidien, le 17 octobre est et restera ce « samedi noir » (Une du 23/10) où « Grenoble [a] bascul[é] en plein chaos » (Une du 18/10).



« Un désastre à ciel ouvert »


Entre le samedi 17 et le vendredi 23 octobre, une cinquantaine d'articles ont été consacrés à la journée du 17 octobre dans l'édition « Grenoble » du Dauphiné Libéré. À l'instar des grands médias nationaux, le journal local place donc les dégradations au centre de l'attention, et sa rédaction… au chevet des commerçants. Bilans des « pillages », témoignages à foison d'habitants sous « le choc » et de petits commerçants, dévaluation de la note de la France sur les marchés, « qui va payer la facture ? », etc. : différents angles sont déployés dans différentes rubriques au service d'un seul et même cadrage, lequel domine la production du Dauphiné Libéré. Florilège d'article parus entre le 18 et le 24 octobre :



À l'image des titres hyperboliques – « Le centre-ville de Grenoble est devenu un désastre à ciel ouvert » (18/10) – ou normalisant de facto la loi de la jungle – « "S'il y en a un qui rentre, je lui coupe la main" : face aux casseurs, la tentation de se défendre soi-même » (24/10) –, le lexique utilisé pour parler des bâtiments dégradés donne le ton.


Média d'information ou auxiliaire de police ?


Dès le 18 octobre, la rédaction du quotidien avait du reste appelé « les victimes » à témoigner dans ses pages. Mais pas n'importe lesquelles : alors que localement, le journal se garde d'évoquer les blessures des manifestants liées au dit « maintien de l'ordre », il sur-sollicite les « victime[s] [des] pillages et dégradations matérielles » : « Au lendemain de cette journée du 17 octobre chaotique, quel est votre sentiment ? La colère ? L'amertume ? L'écœurement ? L'insécurité ? La peur ? » Et de l'appel à témoins, on passe « naturellement » à l'appel à délation dans l'édition du 22 octobre, Le Dauphiné libéré n'hésitant pas à sortir définitivement de son rôle de média d'information pour se faire auxiliaire de police :

Depuis dimanche, les services de police sont destinataires de nombreux témoignages mais également de photos et de vidéos de particuliers montrant les exactions commises le samedi 17 octobre. Pour faciliter la collecte de ces éléments qui contribuent à l'avancée des enquêtes et à l'identification des auteurs, une adresse fonctionnelle a été ouverte par la direction départementale de la police nationale de l'Isère. Il s'agit de : […]

Ainsi le cadrage du Dauphiné Libéré définit-il donc clairement ce qu'est « la-violence », quelles en sont les victimes légitimes – les biens matériels et la police –, mais également les responsables, de « casseurs » et « pilleurs » en militants de « l'ultra-gauche », laquelle est qualifiée de « détonateur » des « émeutes à Grenoble » dans un titre du 20 octobre. Normalisé, le journalisme de préfecture se traduit dans un soutien palpable aux forces de l'ordre dans les pages du journal local – leur état allant jusqu'à faire la Une de l'édition du 21 octobre –, tandis que les mesures répressives et autoritaristes sont la plupart du temps légitimées via des comptes rendus platement descriptifs et dépolitisés, notamment sous la plume de la cheffe de rubrique « Faits divers / Justice » du quotidien.



Informer ou contribuer à rétablir l'ordre ? Le journal semble avoir choisi son cap, qu'indiquait clairement le journaliste Stéphane Pulze dans son billet du 23 octobre, à la veille de l'acte II :

Stéphane Pulze : Transports suspendus, couvre-feu élargi, manifestations interdites ! À la veille de la mobilisation du 24 octobre, qui fait redouter un climat insurrectionnel un peu partout en France tant la colère gronde, le gouvernement a décidé de prendre les devants, musclant sa réponse face à d'éventuels débordements. Difficile de lui en tenir rigueur, lui a qui a semblé dépassé par les événements samedi dernier, à l'image des forces de l'ordre bousculées dans de nombreuses villes sous tension.

La répression ? Adoubée. Le mépris des libertés publiques ? Légitimé.


« Une expertise journalistique »


Ce traitement caricatural a beau avoir suscité des débats en interne, les journalistes que nous avons sollicités ont bien souvent tendance à euphémiser les biais, quand la ligne éditoriale n'est pas plus simplement revendiquée…

La déléguée syndicale SNJ du Dauphiné Libéré ne cache pas le « parti pris » à l'œuvre, « avec des images sensationnelles et une mise en avant du chaos et des dégâts... Au niveau du syndicat, il y a quelques remarques sur Grenoble de collègues qui disent que le traitement est un peu déséquilibré. Ils se demandent : "Est-ce qu'on en fait pas trop ?" » « Un peu » seulement ? Au lendemain du 17 octobre, sur neuf pages consacrées à la mobilisation dans le journal, seulement une et demie était consacrée aux revendications des manifestants. « Est-ce que le journal utilise le sensationnalisme pour faire du clic […] ? C'est possible », ajoute-t-elle timidement.

« On était dans le rush de la journée, c'était pas les meilleures conditions pour avoir un peu de recul », concède Stephan*, mobilisé ce jour-là. Sur les cinq journalistes sur place, il a été le seul, « par la force des choses », à couvrir les cortèges « traditionnels », ses collègues ayant tous fini par couvrir « les affrontements » et « les débordements ». « Même moi, à un moment, j'ai fait un crochet pour aller voir », rapporte-t-il. Une disproportion largement assumée par d'autres. Pour Bruno* par exemple, un autre journaliste présent sur le terrain, « l'actu, c'était ça samedi à Grenoble : les pilleurs, les casseurs, l'ultra-gauche, les lycéens et les manifestants qui viennent rejoindre [les débordements] après la manif. [...] C'est pas une impression, c'est une expertise journalistique. »

Autre exemple d'« expertise journalistique » ? Le journalisme de préfecture et, plus généralement, le relai des paroles institutionnelles, avec une rapidité parfois douteuse. « Le dimanche après-midi, un collègue apprend qu'il y aurait eu un tir à balle réelle sur un fourgon de police », rapporte par exemple un journaliste ; un papier est alors instantanément publié sur le site du Dauphiné Libéré. Et de poursuivre : « Mais comme ça vient de source syndicale côté police, je suis pas sûr qu'il ait cherché beaucoup plus, comme une photo du fourgon par exemple, etc. J'ai l'impression qu'il y a moins de précautions que si c'était avec d'autres sources. » Une problématique inhérente au métier de fait-diversier, comme le reconnaît, un poil trop magnanime, le même rédacteur : « Je ne leur jette pas la pierre non plus, parce que si tu te brouilles avec des sources, le lendemain tu peux avoir un accès fermé à des infos. »

Le journalisme KO ? Dans les rédactions, les dissensions existent. Mais le rapport de forces est difficile à mener, poursuit-il : « On a l'impression que ces sujets-là sont un peu chasse gardée des collègues qui font les faits divers et, par défaut, ce sont des sujets qui leur sont confiés. Comme on est une rédaction assez jeune, avec des CDD ou des personnes en poste depuis pas longtemps, on n'a pas forcément envie de s'opposer frontalement aux collègues qui sont en poste depuis longtemps. » Quant aux chefferies, rédactions en chef et direction du journal, il ne fallait pas compter sur elles pour jouer les garde-fous contre le traitement partiel et sensationnaliste de l'information : dans la presse locale, le maintien de l'ordre a encore de beaux jours devant lui.


Juliette Alonzo