Dans le salon feutré d'un palace républicain où les vices anciens distillent leur venin discret sous les ors d’une fortune conquise avec la précision d’un horloger syphilitique, le visage de Xavier Niel surgit d’abord comme une pâte flasque, abandonnée par le Créateur un soir de faiblesse à son avachissement le plus intime. Affaissé, libidineux dans sa mollesse même, il évoque ces masques de courtisane fatiguée que le fard ne parvient plus à raffermir : chairs pendantes, bajoues lourdes comme des testicules de sénateur cacochyme flottant dans leur slip kangourou, une physionomie où la sensualité usée suinte encore, non plus brutale mais insinuante, vulgaire par excès de calcul et vaguement écœurante.

Et sur cette déroute charnelle flotte un sourire hypocrite, mielleux à la manière d’un abbé qui absout en mesurant déjà le premier du cul, le denier du culte, comme la commission sur les âmes, ce rictus d’entremetteur raffiné qui vous promet l’extase tout en évaluant, derrière ses lèvres tremblantes, le cours exact de votre complaisance et le prix auquel il pourrait revendre votre indulgence. Un sourire d’entremetteur repenti en surface, mais dont l’architecture trahit, avec une ironie presque touchante, l’instinct intact : on sent que sous la soie, l’appétit pour le vice demeure intact.

Ah ! que cette physionomie, si parlante, révèle l’homme dans toute la grandeur de sa décadence ! Issu des faubourgs, ce fils des marges numériques fait ses premières armes dans les alcôves électroniques du Minitel rose, orchestrant avec une maestria précoce des dialogues où la parole se tarife à la seconde, où des voix fantomatiques prolongent l’illusion pour mieux drainer les désirs solitaires. Entremetteur en esprit d’abord, puis en actes -car il faut bien débuter dans la vie, n’est-ce pas, avant de devenir philanthrope-, on le voit placer ses mises dans les peep-shows parisiens et strasbourgeois, théâtres du simulacre où le désir se loue sous des lumières cramoisies, où des corps interchangeables masquent un commerce plus souterrain que les égouts de l'Élysée.

Pris la main dans le sac, jeté un mois à La Santé pour proxénétisme aggravé, il en ressort blanchi par un non-lieu d’une élégance toute judiciaire, marqué seulement d’une condamnation pour recel, deux années suspendues qu’il transforme, avec ce génie de la réinvention qu’on lui envie entre deux doigts de whisky, en simple anecdote de jeunesse un peu coquine. Loin de s’encombrer de remords superflus -quel archaïsme bon pour les curés et les perdants !-, ce sous-sous-Musk des bas-fonds virtuels mue son passé trouble en tremplin invisible, preuve vivante que même les origines les plus odorantes peuvent s’alchimiser en or massif, à condition d’avoir le bon avocat et le bon carnet d’adresses.

Il élève ensuite l’empire Iliad et Free, Léviathan des ondes qui, sous le noble prétexte de démocratiser le réseau, engraisse son architecte avec une efficacité si effacée qu’elle en devient presque vertueuse. Mais la brûlure des médias, cerbères qui l’ont traîné dans la fange lors de son incarcération, reste gravée avec acuité. Il saisit, avec l’intelligence froide du stratège qui a compris que la morale est une invention des faibles, que la plume empoisonnée blesse plus durablement que le fer, et qu’il est infiniment plus sage -et surtout plus jouissif- d’acquérir l’encrier, le journal et le journaliste que de le subir : ça tombe bien, un scribouillard dudit quotidien du soir lui fit une vibrante déclaration d'amour publique, qu'il ne put éconduire.

Ainsi, avec la subtilité cruelle du parvenu qui sait monnayer jusqu’à son propre silence, il se porte acquéreur du Monde, bastion jadis un brin plus réfractaire, en sauveur providentiel aux mains si généreuses : des millions déversés pour préserver ce qui mérite de l’être, et surtout pour en infléchir la voix avec une douceur toute paternelle, la rendre plus nuancée, plus compréhensive aux nécessités du capital éclairé. Le quotidien, autrefois libre de ses indignations sélectives, adopte sous son influence une tonalité plus accommodante, presque harmonieuse -quel progrès social, mes aïeux ! Il étend cette toile bienveillante sur Le Nouvel Obs, Télérama et d’autres tribunes choisies, transformant la critique potentielle en écho domestiqué, comme un ancien régisseur du stupre qui, après avoir administré des chairs fatiguées, apprend à orchestrer les consciences avec des manières de croque-mort et une efficacité de maquereau devenu ministre.

Quelle ironie fine, corrosive et presque tendre, à se tordre de rire dans son cercueil ! L’homme au faciès de luxure, au sourire de confesseur qui a trop vu l’envers des âmes, celui qui fit commerce des faiblesses les plus intimes de l’humanité dans les caves numériques et charnelles, devient le grand ordonnateur d’une modernité connectée, le mécène des start-up et des écoles digitales, tout en conservant cette faculté suprême de neutraliser l’adversité par une absorption aussi élégante qu’implacable. Il n’achète pas seulement les journaux qui l’« emmerdent », il consolide, avec une grâce infinie, une respectabilité patinée, une aura de visionnaire désintéressée (qui, pour l’œil exercé, laissent deviner la persistance d’un regard calculateur), cette mollesse des traits trahissant une âme qui ne se raidit jamais devant l’opportunité, fût-elle la plus moralement équivoque -et c’est là, précisément, sa plus belle réussite, celle qui fait de lui un héros de notre temps.

Dans les salons parisiens, on le voit circuler avec l’aisance d’un Rastignac parvenu au faîte, mais doté d’une cruauté plus contemporaine, plus insidieuse : celle du capital qui se pare des vertus de la disruption tout en orchestrant subtilement l’époque elle-même. Son physique demeure l’allégorie parfaite : flasque en apparence, tendu par une volonté d’acier en profondeur. Il a compris, mieux que quiconque, que dans ce siècle le pouvoir véritable ne réside pas dans la conquête visible, mais dans la possession discrète des instruments de la narration -médias, réseaux, récits de soi. Et derrière le masque doucereux affleure le proxénète blanchi des origines, celui qui, ayant su monnayer le désir d’autrui, monnaye aujourd’hui le silence des puissants et l’admiration des foules avec une intelligence qui force l’abnégation -ou du moins, la prudence des bien-pensants. Un grand homme d’affaires, assurément ; un personnage de roman, surtout, où la laideur morale se drape des atours les plus raffinés de la réussite, et où le vice, éternel caméléon, triomphe en costume sur mesure avec un sourire si convaincant qu’on finirait presque par y croire, un jour de relâchement : même le septième jour, le Seigneur se reposa.

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