On a commencé à ouvrir les ventres des femmes, et nous avons cessé de les remplir. C’est le temps où le sable des plages est devenu le lit de bêtes étranges et jamais vues, des serpents-rubans, des limules énormes, des créatures à plusieurs têtes et sept rangées de dents, des tentacules et des yeux opaques et lumineux. On a donné des noms à chacune de ces bêtes, des noms de merveilles, et puis on les a découpées et passées au microscope. On a tenté un temps de les manger, de les faire sauter à la plancha et de les frire, avant de se lasser de la chair trop dure et trop salée. On les a nommées les poissons de l’Apocalypse, ces bêtes nouvelles et échouées sur les plages, alors même qu’on n’y croyait pas, à l’Apocalypse, et qu’on n’y avait jamais cru autrement qu’à un de ces contes effroyables racontés aux enfants pour les faire se tenir sage. Ça n’a jamais marché puisqu’on ne s’est jamais tenu sage.
C’est l’époque où les eaux des fleuves ont baissé tandis que celles de la mer continuaient de monter, comme si les unes avaient fui dans les autres – sauf que les unes étaient claires, les autres saturées de sel. Les gosses jouaient dans les lits des fleuves craquelés, sautaient de pierres en pierres de la faim. Si tu me vois, pleure : on n’avait pas encore faim à l’époque, et l’on ne pleurait pas encore. Nous avons été les premières à pleurer, et nous savions que d’autres ne pleureraient jamais. Nous n’avons jamais mangé les poissons des abysses, et nous avons refusé de manger les autres poissons de la mer.
Les cicatrices sur le bas ventre comme des sourires forcés. Nous nous en souvenons parce que le sourire sur les ventres est devenu un front : la ligne qui partage l’autre et le nous, le dedans et le dehors, le plein et le vide, celles qui savaient de ceux qui ne voulaient pas y croire ; l’avant et l’après. Rien ne sera jamais pareil.
C’est le temps où la fin du monde s’est précisée, mise au point dans cet horizon sous le nombril, un horizon enfin passé. Nous ne pouvions plus dire qu’elle était demain, la fin, puisqu’elle était à présent tracée sur nos ventres. On croyait qu’elle viendrait des flots, du feu des volcans, ou plus lointaine encore, du ciel par une pluie de boules ardentes. On croyait qu’elle se glisserait dans les habits de la peste, pour ravager comme un spectre les corps des femmes, des hommes, des adultes et des bébés, portée par le vent ; qu’elle exploserait dans un chapelet de champignons pour faire fondre l’humanité sous les tirs croisés des nations, des ogives et des rafales. La rafale, le mortier, ogive et parabole, firepower, tête de guerre, onde de choc, pénétration, target lock et frappe, frappe, portée maximale, souffle, souffle, torpille, mine, torpille, pu-pu-pu-pulvérisation. Tout cela a eu lieu, sauf la fin du monde. La fin du monde, elle, elle est venue dans nos ventres. Elle a fabriqué des perles, douces et nacrées. On a passé tellement de temps à contempler la fin qu’elle ne pouvait plus prendre que la forme d’une chose belle.
Nous parlons au passé des jours futurs, mais ce n’est pas grave, parce que nous savons bien que le temps s’est effondré. Nous avons trouvé ça ironique : que le monde se couvre de règles, se grippe dans des lois, des lois appliquées aux unes tandis que les autres s’y dérobaient, toujours plus, toujours plus, que le monde se couvre de règles et que nos règles d’un coup cessent de couler. Nos règles désormais de nacre, épaisses, nous avons commencé à fabriquer des perles. On nous a ouvert le ventre pour nous les retirer et puis les vendre ; nous avons pris les armes pour nous défendre et soustrait nos enfants aux rapaces, nous avons commencé à chanter la fin des temps.
Lorelei
J’avais quatorze ans. Quatorze étés révolus, lorsque le sang a cessé d’être rouge qui coulait dans le fond de mes culottes. Il est devenu gris, métallisé, tendrement mêlé de poussière d’argent, mercure épais et liquide, doucement brillant, trop beau et trop étrange pour ne pas s’en inquiéter. J’étais seule avec ça, à croire qu’un cancer me rongeait le ventre, et ma mère pour m’accompagner en urgence chez la gynécologue, seule quelques jours et quelques jours seulement, le temps que les voix se délient et se mettent à raconter que dans toutes les culottes, les culottes des plus jeunes et celles des gamines, le sang n’avait plus la couleur que le sang avait toujours eu, si loin qu’on s’en souvienne. Je n’étais plus seule alors : nous saignions d’un autre sang, celui du temps, un sang de nacre dont les journaux osaient à peine parler, parce que de rouge ou de nacre, on avait toujours trouvé ça sale et repoussant, le sang des femmes, dans le fond des culottes.
La gynéco a passé le gel froid sur mon ventre frissonnant, la tête dure de la sonde blanche. Elle a appuyé plus fort que d’habitude, plus fort parce qu’elle ne voyait rien.
Détends-toi un peu ! Relâche-moi ce ventre. Tu as trop de muscles, on ne voit rien !
Elle a cru que la sonde était cassée, puisque rien n’apparaissait et que je n’avais finalement pas tant de muscles que ça. J’étais seule, mais ma mère serrait fort ma main moite et débile dans la sienne, seule jusqu’à ce que les voix se délient et se mettent à dire : nos ventres sont désormais d’une autre matière, qui ne laisse plus passer de son. Et c’était la même chose pour les rayons X des scanners et des radios, pour les champs magnétiques des IRM : les ventres restaient sourds et aveugles et il n’était plus possible d’en saisir les images.
J’ai explosé en larmes et mes larmes s’étaient séchées lorsque mes amies m’avaient chuchoté plus tard : moi aussi. Nous nous demandions ce qu’il adviendrait de nos enfants, les enfants que nous n’avions même pas, lorsqu’on se demandait autour si ce n’était pas une énième ruse des femmes pour comploter contre les hommes et les priver de leur fils, de leur sang. Et sur les plateaux-télé, les spécialistes, experts, ex-pères, exprès, se succédaient et c’était évident que c’était le covid, les vaccins, que nos enfants avaient été dégénérés, que ce monde qui touchait aux enfants avait de toute façon toujours cherché à les corrompre.
C’est le covid
C’est les vaccins
Mais je suis née après le covid.
Je n’ai pas été vaccinée !
C’est une maladie inventée en laboratoire
C’est une arme biologique
C’est le diable
C’était le plan
C’est les barbus
C’est le spasfon
C’est la contraception
Mais je n’ai pas de contraception.
Je n’ai jamais fait l’amour !
Je ne prends jamais d’antibiotiques.
C’est les accouplements interraciaux
C’est les descendances bâtardes
C’est le viol des blanches
C’est l’armée c’est les services secrets
C’est les Juifs
C’est le gluten
C’est une punition divine
C’est les hommes-soja
Pourtant je ne mange pas de gluten !
Et je mange de la viande, moi aussi.
C’est encore les Juifs
C’est l’IA
Dégénérescence de la race
C’est l’ozempic
Les Arabes
C’est la faute à nos mères
C’était couru
C’était voulu
…
C’est leur projet
Mais le projet de qui ?
Endormies !
À la cantine les assiettes des autres filles restaient pleines, mélangées comme on retourne la nourriture qu’on ne parvient pas à se forcer de manger. Au mieux, nous avalions les légumes, du pain, du yaourt et du fromage quelques fois. Mais plus jamais de poisson, surtout jamais le poisson. Nous n’avons jamais véritablement su pourquoi, autrement que par la nausée et le refus, comme on sait ce qui nous a rendu malade en repassant le film des aliments mangés plus tôt : celui qui déclenche le haut-le-cœur est coupable.
Le poisson qui mange la chair des hommes dans la Méditerranée, qui mange les débris des hommes, ses sacs plastiques et ses emballages, ses pilules contraceptives et ses médicaments désagrégés dans les étendues marines, sa crème solaire et les kilos poussiéreux de sa cocaïne coupée aux vermifuges, ses insecticides et ses antifongiques, le poisson donne le haut-le-cœur. Hissé haut, le cœur ; nous avons refusé de manger.
Plus tard, nous nous sommes souvenues que les premières femmes à avoir refusé de manger étaient les femmes de la Méditerranée, les femmes que la Méditerranée avait toujours fait vivre de ses fruits et de la pêche. Ces femmes avaient refusé de manger les fruits de la mer et le poisson, parce que le poisson avait probablement mangé les corps de leurs enfants noyés, et personne n’aurait pu les forcer à se nourrir de la chair de leur chair, ni de la chair qui s’était nourrie de la chair de leur chair. Ces femmes-là s’étaient tues, avant tout le monde, mais c’est en se taisant et en renonçant qu’elles avaient annoncées avant nous toutes la fin du monde qui s’abattrait sur nous.
On a vu aux dîners, à la télé, aux débats, sur les plateaux télé et autour des plateaux-repas les hommes et les femmes se battre au sujet des ventres des femmes, et ma mère m’a dit que ce n’était pas si nouveau au fond. Ce qui était nouveau c’était la fin du monde, celle à laquelle on ne croyait toujours pas, mais nous, nous, y croyions. Et les hommes et les femmes se battaient au sujet de la fin du monde, et mon père et ma mère se disputaient au sujet de la fin du monde. Ma mère me caressait la tête, passait son bras sur mon épaule et me serrait contre sa poitrine. La même poitrine où on lui trouverait le cancer qui l’emporterait quelques années plus tard ; j’avais alors une perle seulement dans mon ventre, qu’on me retirerait quelques mois après, comme on a retiré sa tumeur, puis son sein, puis l’autre, avant qu’elle ne meure, de toute façon, sans son sein, ni l’autre.
À la mort de ma mère, mon père s’est mis à me regarder étrangement. Chaque soir un peu plus. Parce qu’il savait pour les perles. Et qu’il était de ceux qui croyaient que c’était contagieux. Puis il a cessé de me dire ce qu’il croyait, mais il a continué de me regarder comme un corps étranger, dans son salon. Je me suis mise à répondre à mon père. On s’est disputé, de temps en temps d’abord, puis tous les soirs, jusqu’à ce qu’il me jette dehors.
*
J’avais seize ans quand je suis morte, morte pour la première fois. Il m’est arrivé ce qu’il arrivait souvent aux filles seules, dans la rue : qu’un groupe d’hommes leur fonde dessus, les plaque au sol et leur ouvre le ventre pour en voler les perles. Le monde continuait de tourner parce que ça arrivait souvent, ces choses-là, dans la rue, sous les yeux, et on ne pouvait pas y faire grand-chose de toute façon, à par se les cacher, les yeux, les couvrir et presser le pas. Ça se passait en plein jour, en plein soleil. Dans la pleine lumière, la lumière crade et crue de la ville, celle qui rebondit sur le béton et les vitres sales des bagnoles. Celle qui était censée tout montrer pour que plus personne ne puisse rien cacher mais qui s’est débrouillée pour ne montrer que nous, nous qui n’avions rien d’autre à cacher que nos corps de leurs yeux, que nos corps, de la lumière. En plein jour, en plein soleil. Dans le soleil rare et froid de novembre, deux bras m’ont saisie. Et ce n’était pas tendrement comme les bras peuvent saisir, embrasser, consoler, arrondir leurs angles pour épouser des épaules, envelopper une poitrine, un ventre.
Tu sais comment on appelle un groupe de corbeaux en anglais ? A murder. Un meurtre. Ils ont fondu sur moi et ce n’étaient pas des bras mais des serres : ils étaient habillés tout en noir pour me tenir comme si j’étais le cercueil qu’on ramenait à la fosse. En une fraction de seconde ils ont crevé la lumière crade et crue de Paris pour me bloquer la route. Ils m’ont traînée dans un recoin de rue, près d’une porte de garage défoncée, près d’un poteau que des chiens et des hommes avaient inondé de pisse. Mon pantalon déchiré, salopé, la peau de salope en-dessous également, râclée sur le bitume, par le béton imbibé de la pisse des chiens et des hommes, la pisse de la veille au soir, la pisse mêlée à la bière, aigre sur les écorchures, sous le pantalon déchiré.
Ils ont déchiré mon t-shirt, arraché, le joli haut tout blanc. Le col m’a brûlé la nuque, mon sein est passé par le col et le corbeau l’a compressé dans ses serres, mais ce n’était pas une compresse qui panse, qui soigne, qui se dépose fraîchement sur un front, sur une blessure, sur la fièvre, c’était la mandibule d’une excavatrice qui râcle la terre et l’entêtement d’une presse hydraulique pour en exprimer toute forme d’air, comme si à force de la réduire elle aurait pu disparaître. J’avais peur à hurler mais ma voix avait déserté les hurlements, les murmures, les ordres et les supplications, même pas un pauvre non, ni une misérable prière. Peur mais pas mal, pas encore, trop peur pour avoir mal, une simple peur immédiate qui abolit les membres, les facultés et la vision. Ma lâcheté de corps a détalé comme un lapin sous le fusil, comme un gamin sous la main levée, il m’a laissée tomber dans la pisse aigre et la bière de la veille.
Les serres sur mon sein se sont relâchées, le poids s’est relevé de mes jambes, j’ai entendu l’homme croasser en direction d’une autre ombre, sur le côté. Je crois qu’ils étaient six ou sept, en tout. L’autre ombre s’est avancée sur moi, pendant que le meurtre nerveux se déployait autour, sans doute pour empêcher les gens qui passaient d’intervenir. Pour guetter, pour menacer la rue entière, pour parader devant tout le monde. Mon corbeau portait une cagoule noire, remontée jusqu’à l’arête du nez, un bonnet noir enfoncé jusqu’aux sourcils. À califourchon sur mon bassin, il a fouillé mon ventre. J’ai croisé son regard, dans une fraction d’immobilité, il a croisé le mien. Sa main s’est suspendue. Mon corbeau avait les yeux noisette. Un liseré doré, autour de la pupille, et le contour châtaigne de son iris. Des cils noirs et longs, je me souviens de leur douceur. Une voix a aboyé derrière lui ; il a cligné des yeux, comme pour chasser une poussière, puis son regard a changé :
– Hurle.
La pupille s’est dilatée encore –
– HURLE !
J’ai hurlé. Ses mains brusques et tremblantes ont dévissé un bouchon à la hâte, j’ai senti un liquide froid me tomber sur le ventre, imprégner mon pantalon, filer entre mes cuisses. J’ai continué de hurler, les yeux noisette dans mon regard. Il a passé sa main sous mon t-shirt trempé pour verser toute la bouteille, frotter une tête dure contre la peau de mon ventre, il s’est penché sur mon visage pour chuchoter :
– Maintenant tu es morte. Reste morte, reste morte.
Dans sa main, une poignée de perles luisantes et tachées, du sang partout, c’était du sang qui me coulait sur le ventre, à travers le pantalon, jusqu’à imbiber ma culotte, du sang froid et poisseux, mais pas mon sang pourtant. Est-ce que c’était le sien ? Ses yeux ont disparu, et j’ai fermé les miens. Je ne les ai rouverts qu’après, après quand je ne sais pas, je n’ai pas compté le temps. Il y avait des gens autour de moi, les gens qui passaient là et qui s’étaient arrêtés. Et tout le monde ne s’était pas arrêté. Il y a eu une ambulance, aussi, mais on a fini par comprendre que le sang sur mon ventre n’était pas le mien. Il était froid ce sang, il était animal, le sang d’un animal déjà mort, reste morte, reste morte. J’ai mis du temps à comprendre que le Corbeau m’avait épargnée ce jour-là, sauvée, feintant la mort pour faire croire à sa bande qu’il m’avait ouvert le ventre et récolté mes perles. J’en avais entendu des histoires de filles qui crevaient sur les trottoirs le ventre ravagé, dans un bain de sang… Je savais donc bien de quoi j’étais sauvée. Mais je ne savais pas encore pour quoi j’étais sauvée.

.webp)

