Les incendies, comme toutes les grandes catastrophes, ont ceci de particulier qu’ils ne mentent jamais.
Ils consument les forêts, détruisent des maisons, emportent parfois des vies. Mais ils révèlent aussi, avec une brutalité rare, la véritable architecture d’une société. Ils montrent qui agit lorsque tout vacille, qui prend des risques, qui protège, qui construit… et, à l’inverse, qui se contente de communiquer ou de gouverner à distance, de déplorer alors que gouverner, c’est prévoir.
Depuis plusieurs jours, la France brûle. Deux pompiers ont déjà perdu la vie. Des milliers d’hectares sont partis en fumée, des familles ont dû quitter leur maison, des villages entiers vivent au rythme des évacuations.
Pourtant, derrière ces images dramatiques, une autre réalité apparaît. Une réalité presque philosophique.
Notre hiérarchie sociale semble s’être inversée.
La pyramide de la hiérarchie, la chaîne alimentaire du pouvoir et du mérite est à l’envers.
Ceux que l’on présente depuis des années comme appartenant à une France périphérique, parfois archaïque, souvent suspecte, deviennent soudain les piliers de la nation. Les agriculteurs arrivent avec leurs tracteurs et leurs citernes pour créer des pare-feu. Les pompiers professionnels et volontaires avancent vers les flammes quand tous les autres reculent. Les gendarmes évacuent des familles. Les petits maires coordonnent les secours avec les moyens du bord. Les restaurateurs offrent des repas aux combattants du feu. Les habitants ouvrent spontanément leurs portes aux sinistrés.
En quelques heures, toute cette France invisible redevient indispensable.
Et pendant ce temps, ceux qui occupent les sommets de notre organisation politique donnent souvent le sentiment d’assister au spectacle depuis une autre planète.
Cette inversion des rôles n’est pas seulement politique. Elle est profondément civilisationnelle.
Tacite, sénateur et historien Romain du Ier et II eme siècles (né sous Néron), décrivait la fin de Rome comme le moment où les honneurs cessaient d’aller aux plus utiles pour récompenser les plus habiles. Plus près de nous, Alexis de Tocqueville observait que les sociétés modernes risquaient moins d’être détruites par la violence que par une lente centralisation éloignant toujours davantage le pouvoir des réalités locales.
À chaque époque, le même phénomène revient : ceux qui produisent réellement la richesse, protègent le territoire ou assurent la continuité de la vie quotidienne finissent par être regardés avec condescendance, tandis que les élites administratives et technocratiques acquièrent un prestige inversement proportionnel à leur utilité concrète.
Nous y sommes.
Car un incendie, n’est jamais seulement un phénomène climatique. C’est aussi le résultat d’années de choix politiques.
L’entretien des massifs forestiers, le débroussaillage, l’aménagement du territoire, les moyens accordés aux services départementaux d’incendie et de secours, la place laissée aux élus locaux, et la capacité à écouter ceux qui vivent quotidiennement sur ces terres.
Depuis des années, agriculteurs, éleveurs, forestiers et pompiers alertent sur la nécessité d’une gestion plus pragmatique de nos espaces naturels. Ils parlent d’expérience, de prévention, de pistes forestières, de coupe des sous-bois, de débroussaillage, de réserves d’eau, de matériel.
Ce ne sont pas des théories, mais des décennies de savoir accumulé.
À force de considérer que toute expertise doit venir d’en haut, ou de bureaux dorés, nous avons fini par oublier que certaines des connaissances les plus précieuses viennent du terrain.
Les véritables écologistes ne sont pas les escrolos que l’on voit sur les plateaux de télévision. Ils sont souvent ceux qui vivent de la forêt, de la terre ou de l’élevage, parce qu’ils savent qu’un territoire se protège d’abord en l’entretenant.
Il y a là une ironie particulièrement douloureuse.
Pendant la crise sanitaire, des pompiers ont été suspendus parce qu’ils avaient voulu exercer leur droit au consentement. Ils étaient devenus, pour une partie du pouvoir, un problème administratif.
Aujourd’hui, alors que plusieurs d’entre eux ont déjà donné leur vie pour protéger celle des autres, selon leur devise “sauver ou périr”, chacun redécouvre à quel point leur engagement est irremplaçable.
Comme si nos priorités collectives s’étaient totalement inversées.
Nous semblons vivre dans une époque où l’on consacre davantage d’énergie à réglementer des comportements qu’à préparer le pays aux risques les plus concrets.
Le virtuel plutôt que le réel.
L’État est pourtant responsable de l’aménagement du territoire, de l’entretien des forêts, de l’allocation des budgets et de l’organisation des secours.
C’est précisément sa mission régalienne (et non pas, comme le dit Aurore Bergé, de surveiller ce qu’il se passe dans les maisons).
À l’inverse, ceux qui n’ont ni les moyens de décider, ni les budgets, ni les grands discours, font simplement ce qu’ils ont toujours fait : ils répondent présents.
Tout finit désormais en communication, en com’, en instrumentalisation.
Car notre époque semble fascinée par les symboles.
Elle préfère souvent l’annonce à l’action, la mise en scène à l’efficacité, le récit à la réalité.
Comment ne pas relever, dès lors, l’ironie presque mythologique de voir Emmanuel Macron s’être lui-même comparé à Vulcain, le dieu romain du feu et des forges ?
La figure se voulait celle du bâtisseur, de celui qui transforme la matière brute en œuvre humaine. Aujourd’hui, c’est une autre image qui s’impose : celle d’un pays dont une partie de la richesse naturelle disparaît dans les flammes.
Une allégorie des 10 dernières années, mais malheureusement avec des conséquences bien réelles.
L’Histoire a parfois un sens cruel de la métaphore.
Pour autant, ce tableau n’est pas seulement celui d’un déclin; il contient aussi une formidable raison d’espérer.
Si les élites semblent parfois perdre le contact avec le réel, le pays, lui, continue d’exister: il existe dans les agriculteurs qui quittent leurs champs pour sauver ceux de leurs voisins, dans les pompiers qui avancent vers le danger, dans les bénévoles qui distribuent des repas sans demander l’opinion politique de ceux qu’ils servent, dans les gendarmes qui veillent toute la nuit, dans les petits maires qui connaissent chaque chemin, chaque ferme et chaque famille de leur commune, dans le cortège d’agriculteurs avec des citernes malgré le mépris qu’ils subissent de l’Etat depuis si longtemps.
Cette fraternité silencieuse rappelle ce que Simone Weil appelait l’enracinement : cette appartenance charnelle à un territoire, à une communauté et à une responsabilité commune. Une société ne survit pas parce que ses institutions sont parfaites. Elle survit parce qu’il existe encore des hommes et des femmes prêts à faire passer le bien commun avant eux-mêmes.
C’est peut-être là que réside la véritable espérance.
Non pas au sommet.
Mais à la base.
Dans ces racines que notre époque regarde parfois avec condescendance alors qu’elles continuent, discrètement, de nourrir tout l’arbre.
Une dernière inquiétude mérite enfin d’être formulée.
On entend déjà certains expliquer que ces incendies démontreraient la nécessité de davantage d’intégration européenne, de nouvelles compétences transférées, de nouvelles structures supranationales.
Comme si chaque crise devait mécaniquement conduire à éloigner encore un peu plus les centres de décision du terrain.
On meurt de déconnexion, donc il faudrait encore plus de déconnexion?
Pourtant, les incendies racontent exactement l’inverse.
Ils montrent que les premières réponses viennent des communes, des départements, des agriculteurs, des pompiers, des élus locaux, des habitants.
De ceux qui connaissent la forêt parce qu’ils la parcourent.
De ceux qui connaissent la terre parce qu’ils y vivent.
À force de vouloir administrer les cartes depuis des bureaux parisiens ou Bruxellois, on finit parfois par oublier les paysages.
THOMAS COLE- Course of Empire: Destruction
On finit par se désintégrer, par s’évaporer, par partir en fumée…
Et lorsqu’une civilisation en arrive à considérer ceux qui la font vivre comme des citoyens de second rang, tandis qu’elle célèbre et honore ceux qui vivent de son administration, elle entre peut-être dans cette phase qu’évoquait déjà Tacite : celle où le prestige n’accompagne plus l’utilité.
Chaque remise de médaille de la légion d’Honeur depuis 10 ans nous le confirme.
Les flammes finiront par s’éteindre.
La question est de savoir si nous saurons entendre ce qu’elles auront révélé de nous.
Béatrice
Joie, vie, liberté… ensemble. 🌹




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