Face aux plans de licenciements en série dans la presse du capital [1], l'intersyndicale organise une journée de mobilisation ce jeudi 18 juin et des préavis de grève sont déposés. Entretien croisé avec trois journalistes : Geneviève Thivat, journaliste à La Montagne ; Agnès Briançon, journaliste au Dauphiné Libéré et porte-parole du SNJ ; et Emmanuel Vire, journaliste à Geo et porte-parole du SNJ-CGT.
Acrimed : Vous exercez dans trois groupes de presse différents qui mènent tous en ce moment des plans de licenciements. Quelle est la situation dans vos groupes de presse respectifs ?
Geneviève Thivat : Le groupe Centre France a annoncé un projet de suppression de 152 postes. Centre France, pour ceux qui ne connaissent pas, c'est huit titres quotidiens, ainsi que des hebdos. Nous sommes autour de 1 500 salariés pour le groupe. Le siège, c'est le journal La Montagne, le navire amiral comme on dit, le titre historique du groupe. Nous sommes un peu moins de 500 en CDI aujourd'hui à La Montagne. Dans le cadre de ce PSE, ce sont 65 postes qui sont menacés, parmi lesquels 25 de journalistes, car évidemment, pour faire marcher un journal, il ne faut pas que des journalistes.
La situation est moins claire dans le groupe Ebra. Là, vous savez que des postes seront supprimés, mais le plan de licenciements n'a pas encore été lancé officiellement, c'est bien cela ?
Agnès Briançon : En effet, c'est ça. Nous le savons depuis le mois de septembre dernier et l'arrivée de la nouvelle présidente du groupe Ebra qui est Sophie Gourmelen. L'actionnaire principal du groupe Ebra est le Crédit Mutuel. Quand Sophie Gourmelen est arrivée, elle nous a bien expliqué que le Crédit Mutuel demandait un retour à l'équilibre sous 2 ans. Elle a donc parlé d'un « plan de transformation ». Et on sait bien ce que ça veut dire un « plan de transformation » : c'est un plan de licenciements, évidemment. Donc depuis septembre, les salariés sont dans l'angoisse d'attendre ce plan de licenciements. Quand est-ce qu'elle va l'annoncer ? [2] Quelle sera l'ampleur de ce plan ? Qui est-ce que ça va toucher ? Des journalistes, des administratifs, des ouvriers du livre ? Est-ce qu'on ferme des rotatives ? Le groupe Ebra, c'est neuf titres qui couvrent toute la façade est et sud-est de la France : Les Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Alsace, Vosges Matin, L'Est républicain, Le Républicain lorrain, Le Progrès, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Bien public, Le Dauphiné libéré, et on descend jusqu'à Vaucluse Matin. Ce sont 800 000 exemplaires qui sont diffusés chaque jour. On compte 1 500 journalistes et environ 3 200 salariés au total. Depuis septembre, c'est l'inquiétude, et nous avons une multiplication des arrêts de travail liés à ce stress.
Nous arrivons maintenant à un cas un peu différent, celui du groupe Prisma. C'est donc un groupe qui a été racheté par Vincent Bolloré et c'est une véritable casse sociale depuis le rachat. Peux-tu nous faire un état des lieux ?
Emmanuel Vire : Oui, Prisma Media, c'est le leader de la presse magazine. 40 marques, plus de 40 millions de Français qui lisent, regardent ou écoutent une production du groupe chaque mois. C'est en gros 25% du marché de la presse magazine française, racheté en juin 2021 par Bolloré. À l'époque, ils ont laissé ouverte une « clause de conscience » pendant 18 mois pour les journalistes, ce qui était inédit et a abouti au départ de 47% des journalistes permanents. C'est-à-dire 197 journalistes, qui n'ont même pas été remplacés à 50%. Donc dès 2021, nous avions un PSE à bas bruit…
Bolloré ne fait pas grand-chose à part de la casse sociale avec Prisma Media. Il a mis à sa tête Claire Léost, passée par le groupe Lagardère et qui est restée PDG jusqu'à l'été 2025 – date à laquelle elle est devenue directrice de CMA Média (CMA-CGM). Elle a donc été remplacée il y a un an par Arnaud Lagardère. Et les Dalton sont arrivés, comme on les appelle, c'est-à-dire tout le staff Bolloré en plus d'Arnaud Lagardère : Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+, Serge Nedjar et Michel Sibony, membre des comités exécutifs des groupes Vivendi et Canal+, notamment. À partir de là, c'est la méthode Bolloré classique qui se met en place. D'abord, ils s'en prennent au magazine économique Capital, dont ils changent la ligne éditoriale au profit d'une ligne d'extrême droite, avec des couvertures sur les migrants, la gabegie de l'audiovisuel public, etc. Et surtout, ils les déménagent en même temps rue des Cévennes, là où il y a le pôle facho avec CNews, Le JDD, Le JDNews, Europe 1. Il y avait 27 journalistes à Capital, il n'y en a plus que 12 aujourd'hui. Idem au JDD : avant la grève, il y avait 120 équivalents temps plein, aujourd'hui, il en reste 27. Quant à Prisma, nous étions 900 au moment du rachat de Bolloré, en juin 2021. Nous sommes tombés à 650 aujourd'hui, en sachant que sur ces 650, il reste moins de 300 journalistes. Le nouveau plan social qui a été annoncé, c'est carrément 40% des effectifs : 265 postes supprimés, ce qui nous ferait tomber à moins de 400.
Les plans de licenciements que vous vivez s'inscrivent dans un contexte plus large. Il y a en ce moment une véritable vague de destruction d'emplois dans la presse. Quelles sont les raisons invoquées par vos actionnaires pour sabrer ainsi dans leurs activités médias ?
Agnès Briançon : Pour le groupe Ebra, l'objectif invoqué est vraiment le retour à l'équilibre financier, voire la rentabilité. Clairement, aujourd'hui, le Crédit Mutuel ne veut plus perdre d'argent avec sa branche média, même si elle représente peut-être 1% de tout son chiffre d'affaires. Dans son résultat d'exploitation, on ne représente rien, nos pertes ne représentent rien pour le Crédit Mutuel, mais il n'empêche : il faut revenir à l'équilibre et la directrice qui a été nommée n'a que deux ans pour le faire. On sait que pour revenir à l'équilibre en deux ans, il n'y a qu'une solution : couper, licencier. Il y a aussi eu, depuis, des tentatives d'avoir recours à l'IA, notamment à L'Est républicain, et on sait qu'elle va nécessairement s'appuyer sur cela pour supprimer des postes. Toujours avec ce même objectif : avoir une branche média qui serait rentable…
Geneviève Thivat : C'est un peu la même chose au groupe Centre France, et nous enchaînons les plans sociaux dans cet objectif depuis des années. On était sur un plan de départs volontaires autonome qui se terminait fin juin… et on en lance un nouveau avant même que celui-ci soit arrivé à son terme. Dans les causes structurelles qui plombent nos comptes, il y a bien sûr la baisse de la diffusion payée. À titre d'exemple, on est en dessous des 100 000 exemplaires vendus pour La Montagne. Quand j'ai été embauchée dans les années 1990, le journal était tiré à 250 000 exemplaires. Aujourd'hui, ce doit être environ à 120 000, et on doit en vendre peut-être 95 000. L'objectif d'avoir une part de chiffre d'affaires conséquent venant du numérique pour amortir cette baisse de diffusion payée n'a pas été atteint. C'est la conjugaison de tout ça qui fait qu'au final, ils tapent sur l'emploi.
Le problème, c'est que c'est un cercle vicieux. Supprimer des emplois, ça dégrade la qualité de l'information. Au Populaire du Centre par exemple, vont être fermées 2 agences locales, Bellac et Saint-Junien. L'an dernier : l'agence de Riom de La Montagne a été fermée. Trois personnes continuent de couvrir Riom, mais depuis Clermont-Ferrand, éloignant le titre de son lectorat. Dans les agences, vu la baisse des effectifs de journalistes et la surcharge de travail qui en résulte, il y a beaucoup de souffrance au travail. Les horaires de travail sont complètement délirants… En plus, désormais, la direction nous demande de tout miser sur l'« hyper proximité », mantra du directeur général qui est arrivé récemment à la tête du journal. Et dans les faits, où est-ce qu'on supprime des postes ? Encore dans les agences locales… C'est complètement absurde. Pour faire un journal de proximité et de qualité, il faut des moyens humains : ce n'est pas l'IA qui va aller interroger Mme Michu qui a repris une épicerie abandonnée depuis 30 ans, ou qui va aller couvrir une grève à La Souterraine.
En effet, cela ressemble à un cercle vicieux : on vous coupe les vivres parce que la diffusion payée baisse, mais en vous coupant les vivres, on dégrade la qualité de l'information, ce qui va continuer de faire baisser la diffusion payée. On peut penser qu'il faudrait faire exactement le contraire…
Agnès Briançon : On a des directions qui ne se rendent pas compte de l'importance de la presse quotidienne régionale et qui disent : « Il faut faire des papiers qui font du clic ». Or, les papiers qui font du clic, c'est du fait divers, c'est parfois le truc people, parfois les histoires d'animaux. Vous pouvez faire une jolie histoire avec un animal, un chien qui a été retrouvé 20 ans après, vous faites du clic à 100% avec ça. L'information pour le lecteur, elle est proche de zéro, mais ça fait du clic. On a par ailleurs moins de temps pour faire les reportages, donc forcément, on propose moins d'informations nouvelles, inédites, on révèle beaucoup moins de choses à nos lecteurs. Aujourd'hui, je reste une demi-heure voire trois quarts d'heure sur un reportage, alors qu'avant, je savais que je pouvais rester une heure et demie, deux heures, discuter avec les gens, trouver d'autres sujets, d'autres angles, d'autres contradictoires.
On nous demande aussi d'être extrêmement polyvalents, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, quand un rédacteur part en reportage, il fait son reportage, ses photos, éventuellement un petit bout de son parce qu'il faudra en faire un podcast, mais aussi un petit bout de vidéo parce qu'il faudra faire de la vidéo ; puis attendez, la vidéo, il l'envoie tout de suite, parce qu'il faut que ça aille sur le web tout de suite. Quand il rentre, il faut faire le diapo, et puis seulement après, on se met à faire le papier. Vous imaginez bien qu'après tout ça, l'article, il n'est plus à la hauteur de ce qu'on peut imaginer.
Donc je pense qu'on propose à nos lecteurs une offre qui est tout simplement de moins bonne qualité, non par la faute des journalistes, mais parce qu'on n'a plus les conditions de travail qui nous permettent de faire notre métier correctement. Plutôt que de se dire « on met l'argent nécessaire pour aller chercher de l'information que les autres n'ont pas, qui apporte une vraie valeur ajoutée », eh bien non : on décide de faire au plus vite, au plus simple, parce qu'il faut remplir des pages, et parce que plus de pages, ça veut dire plus de potentiels encarts de pub.
Du côté de Prisma, il n'y a même pas l'excuse de la rentabilité : le groupe est déjà bénéficiaire, mais licencie quand même…
Emmanuel Vire : Bolloré n'a en effet aucune raison de lancer un plan de cette ampleur-là. Il faut savoir qu'en 2025, comme chaque année depuis sa création en 1979, Prisma Media a été bénéficiaire avec 6 millions d'euros de bénéfices net. Mais évidemment, ça ne lui suffit plus. Il nous dit qu'il faut retrouver de la rentabilité, mais derrière, c'est un plan de décroissance et de fermeture de Prisma Media dont il est question. Un directeur m'a dit que la presse magazine, c'était fini, qu'elle n'avait aucun avenir et qu'il fallait arrêter avec ces conneries. Évidemment, nous, nous pensons tout à fait le contraire.
Et puis il y a un autre plan social dont on ne parle jamais, c'est celui qui touche les journalistes rémunérés à la pige, alors que la presse magazine ne pourrait pas fonctionner sans eux. C'est une armée de précaires qui fait les magazines du groupe Prisma. On avait 980 pigistes qui collaboraient avec Prisma Media en décembre 2020, c'est-à-dire avec un minimum d'une pige par an, pour une masse salariale de 6,5 millions d'euros par an. En décembre 2025, il n'en restait que 480 pour une masse salariale de 2,4 millions d'euros. Vous le voyez le PSE à bas bruit qui a couru sur les cinq dernières années ? On a liquidé tous les pigistes qui avaient peu de collaboration avec Prisma. Donc la seule question qui se pose ici et maintenant, c'est : pourquoi Bolloré a-t-il racheté Prisma Media ? Alors c'est une bonne opération financière : il l'avait racheté au groupe allemand Bertelsmann pour 170 millions… qu'il a récupérés rien qu'en vendant Gala et Paris Match. À ce moment-là, il était donc à zéro. Il a eu le coût des clauses de cession, 25 millions, mais avec le bénéfice total qu'il a pris entre 2021 et 2025, il a récupéré 60 millions d'euros grosso modo. On voit donc qu'il fait quand même une opération à plus 35 millions d'euros.
Vous n'êtes qu'un actif financier, en fin de compte…
Emmanuel Vire : Oui, et un instrument politique également puisque nous pensons que ces manœuvres ont un lien avec la présidentielle. La dernière lame qui nous est tombée dessus, il y a une semaine, c'est qu'ils veulent nous faire déménager nous aussi rue des Cévennes, avec le pôle facho dont je parlais tout à l'heure. Les journalistes de Prisma n'ont vraiment pas envie d'y aller. On imagine que ce sera plus facile de jouer avec certains de ses titres, en particulier les titres de presse « people » : on voit très bien les « couv' » de Bardella avec sa princesse qui pourraient arriver…
Agnès Briançon : Je pense qu'il y a là quand même une différence : le cas que vit Emmanuel à Prisma est quand même très particulier. Le motif économique n'existe pas de son côté. On parle d'une entreprise bénéficiaire. C'est le cas également avec Infopro Digital, où il n'y a pas de motif économique non plus. Dans leurs cas, on est sur de la spéculation, des manœuvres politiques et d'influence, une vraie concentration à visée politique.
Face à cette situation, vous avez lancé un appel intersyndical à la grève le 18 juin.
Emmanuel Vire : Ce qui est intéressant, c'est qu'on essaie d'agréger une réaction collective à des plans sociaux et à des destructions de l'information un peu partout. On essaie de se regrouper pour mener un front commun : aussi bien presse écrite que presse audiovisuelle, sans oublier les non-journalistes, parce que sans eux, on n'existe plus. C'est la raison pour laquelle le 18 juin est une journée très importante pour nous. C'est le début d'un mouvement qu'on espère plus large. Il s'agit de réagir, de réfléchir et aussi dire aux citoyens que pour nous non plus, ce n'est plus possible – on sait le niveau de défiance envers les journalistes.
Agnès Briançon : La mobilisation commune, c'est une idée lancée par le SNJ en effet, mais à laquelle l'ensemble des syndicats de journalistes et des professions du monde de l'information ont adhéré immédiatement. C'est un peu une prise de conscience. Au SNJ, les militants sont habitués à nous envoyer leurs accords, les annonces de plans sociaux, etc. puis à ce qu'on les accompagne et les conseille. Là, c'est la première fois que je voyais autant de plans arriver en même temps. Nous nous sommes dit : « C'est pas possible, on ne peut pas continuer à se battre chacun dans son entreprise, il faut que ça se sache. ». Le journaliste qui ne dit rien, qui se tait, qui accepte tout, c'est fini ! Il est temps qu'on dise ce qui se passe dans nos entreprises de presse, il est temps surtout qu'on se mobilise tous ensemble. Nous les journalistes avons parfois l'image de bourgeois qui ne nous mêlons pas au reste de l'entreprise de presse. Je l'ai entendu, et c'est faux. Aujourd'hui, on est tous dans la même merde, donc on s'est dit : « On se bouge, on alerte et on revendique, parce qu'on a plein d'idées à proposer. ». On aimerait, pour une fois, se faire entendre. Les éditeurs pensent qu'ils ont les réponses à toutes les questions, mais leurs réponses ne sont pas les bonnes, sinon on n'en serait pas là. On sait aussi que la solution, elle vient du public, parce qu'eux nous lisent, eux écoutent nos reportages, eux savent ce qu'ils ont envie de lire, ce qu'ils ont envie de voir, savent ce qui les intéresse, ce qu'ils nous demandent.
Pour se faire entendre, il faut aller à Paris, il faut se montrer ; donc on vient tous à Paris le 18 juin. C'est le moment : si on laisse faire cette fois-ci, si on ne dit rien, c'est mort. La rupture est là : on est vraiment à la limite d'une mort de l'information et de la démocratie derrière, parce que s'il n'y a plus d'information, eh bien votre démocratie, elle va s'appuyer sur quoi ?
Geneviève Thivat : De notre côté, ce n'est pas si facile de mobiliser pour une cause générale en plein PSE. À La Montagne, tout le monde est un petit peu sous le choc de la situation, donc j'espère réussir à mobiliser pour le 18. C'est ce que disait Agnès tout à l'heure : quand on vit un PSE, c'est bien normal qu'on ait la tête dedans…
Est-ce que cette crise de la presse qu'on décrit depuis tout à l'heure n'oblige pas à (se) poser des questions fondamentales, notamment sur la forme de propriété des entreprises de presse ? Est-ce que ça ne devrait pas être des entreprises à but non lucratif ? Ce sont des questions qui émergent périodiquement, mais est-ce que la période de crise aiguë que nous traversons n'est pas propice à un débat public beaucoup plus large sur ce sujet ?
Agnès Briançon : On peut se poser ces questions-là, tout comme on peut peut-être imaginer la presse de proximité comme un bien commun, celle qui a vocation à être un pilier de la démocratie et à permettre à tout le monde d'avoir une information fiable et de qualité. On doit arrêter de dire à nos éditeurs : « Vous gagnerez de l'argent en faisant de la presse. ». Une entreprise de presse n'est pas une entreprise comme une autre, ce n'est surtout pas un bien marchand. Je me marre encore en repensant à notre ancien PDG, Philippe Carli, qui avait vendu des machines à laver dans le passé et qui voulait appliquer les mêmes recettes au groupe Ebra... Non, non : un journal, ce n'est pas des machines à laver, on ne vend pas les deux de la même façon. Donc il faudrait peut-être imaginer un statut à part pour les entreprises de presse en effet, qu'on accepte de ne pas gagner d'argent parce que ces entreprises remplissent une mission publique. C'est un peu ce que ressentent les lecteurs : nous ne sommes pas un service public, mais nous remplissons une mission publique indispensable. Ils ont besoin de cette information.
Emmanuel Vire : Vous connaissez les positions du SNJ-CGT à ce sujet ! Nous voulons avancer sur nos deux jambes, je dirais. D'abord, évidemment, comme tu le dis, casser la concentration qui devient très inquiétante. Est-ce qu'il faut en arriver à un homme = un média ? Parce qu'il faut là aussi être clair : on ne cassera pas comme ça la libre propriété dans ce pays… Évidemment, il faut des systèmes à but non lucratif pour les entreprises de presse. Il y a beaucoup de choses à réfléchir là-dessus. Mais surtout, n'oublions pas notre deuxième jambe, à savoir la proposition que tous les syndicats poussent depuis maintenant 15 ans : la reconnaissance juridique de l'équipe rédactionnelle. Il faut que dans nos rédactions, les journalistes reprennent du poids par rapport à l'actionnaire ; qu'on ait notamment à dire sur la désignation des directeurs, mais ça va en réalité beaucoup plus loin que ça.
Je trouve qu'il y a quand même une hypocrisie sans nom de nos éditeurs, dont beaucoup sont des milliardaires, des banquiers ou des industriels. Nous, on n'est pas du tout étonné de la situation. Ça fait très longtemps qu'on dit que les milliardaires ne nous sauveront pas, bien au contraire. En 10 ans, on a déjà perdu 5 000 cartes de presse : on avait failli atteindre les 40 000, on en est à moins de 35 000 cartes. Les milliardaires disent avoir toutes les solutions, mais ils ont été incapables de négocier le virage du numérique, de développer des modèles payants solides comme Le Monde a su le faire par exemple. Je suis dans le magazine Geo et quand tu regardes le site, tu tombes de ta chaise. C'est d'un niveau lamentable. Et pourtant, ils cherchent quand même à récupérer de l'argent et des subventions. Donc je suis quand même assez scandalisé par l'attitude de tous ces éditeurs, qui ne font que pleurnicher et qui en plus d'être de très mauvais stratèges, détruisent désormais massivement l'emploi.
Propos recueillis par Jérémie Younes
[1] Pour un panorama non exhaustif, lire « Dans la presse écrite, les plans sociaux se multiplient, l'audience et la publicité étant vampirisées par les géants du Web », Le Monde, 20/04.
[2] Le PSE du groupe Ebra sera annoncé dans chaque titre le lundi 22 juin.


.webp)

