Dans le 13e arrondissement, au foyer éducatif Jenner, géré par l’association Jean-Cotxet, un enfant de huit ans, Eliott[1], a été rasé en guise de sanction disciplinaire. L’acte ne s’est produit ni dans le secret ni dans la honte. Il a été accompagné de moqueries, filmé, puis diffusé dans une boucle WhatsApp professionnelle entre éducateurs. Autrement dit, l’humiliation ne s’est pas ajoutée au geste : elle en constituait la condition même, pensée pour circuler, être vue, partagée, commentée entre adultes investis d’une autorité sur l’enfant.

La scène telle qu’elle apparaît dans la vidéo et dans l’image diffusée par les médias, mérite d’être décrite avec une précision rigoureuse, car c’est dans cette matérialité exacte que le rapport de pouvoir se donne à voir. L’enfant, Eliott, est assis sur une chaise, torse nu. Ses bras sont croisés sur sa poitrine, non comme un geste d’assurance ou de fermeture volontaire, mais comme un réflexe élémentaire d’autoprotection par lequel le corps tente de se tenir face à ce qui lui arrive. Une éducatrice se tient debout. D’une main, elle actionne la tondeuse ; de l’autre, elle maintient la tête de l’enfant, la contraint à l’immobilité. Le crâne est déjà à moitié rasé. Une ligne irrégulière traverse la tête : d’un côté, la peau nue ; de l’autre, subsiste une mèche de cheveux, dérisoire, fragile reste d’une continuité corporelle en train d’être supprimée. Les cheveux tombent au sol par plaques, sans solennité, comme des déchets ordinaires.
Rien, dans le geste, n’indique l’hésitation ; tout procède d’une exécution assurée, tenue, maîtrisée. L’enfant ne crie pas. Il ne bouge pas. Son regard ne rencontre aucun regard. Dans la première vidéo, l’éducateur qui filme lui lance : « On va t’appeler double-face ». Un autre enfant qui assiste à la scène s’exclame : « On dirait Aladin ! » Eliott ne sourit pas, il reste assis sur sa chaise. Le silence de son corps contraste avec l’activité des adultes, qui sans aucun doute parlent, commentent, rient. Tout est là : un corps assis, immobile, exposé ; plusieurs corps debout, actifs, détenteurs du geste et de l’image. La scène est calme, presque méthodique. Ici la violence n’est pas un excès, elle est une procédure. Et c’est précisément cette absence de tension apparente qui la rend aussi insoutenable qu’inadmissible.
Ce qui se donne à voir en effet n’est pas un débordement de violence, mais une opération de gouvernement du corps. La contrainte ne s’exerce pas par l’excès, mais par la maîtrise : immobilisation, segmentation, progression méthodique du geste. Le corps de l’enfant est traité comme une surface disponible, une matière sur laquelle une décision s’inscrit directement. Le rasage ne vient pas sanctionner après coup ; il produit immédiatement un état du corps, visible, durable, lisible par tous. Le pouvoir n’agit pas seulement sur le corps, il agit par lui[2]. Dans cette configuration, le rasage ne relève ni de l’exception ni de l’accident. Il s’inscrit dans une rationalité biopolitique minimale : rendre le corps gouvernable en le simplifiant, en l’uniformisant, en l’exposant comme surface d’inscription. Ce qui est en jeu n’est pas seulement une atteinte à la dignité, mais une forme élémentaire de souveraineté exercée à bas bruit sur un corps mineur, séparé de ses protections ordinaires et placé dans un espace où la décision peut s’inscrire directement dans la chair.
Or cette souveraineté se dit elle-même, sans masque, dans la langue la plus pauvre : celle d’un échange professionnel qui traite l’enfant comme objet de décision. Dans la boucle WhatsApp, une éducatrice demande aux auteurs des deux vidéos s’ils ont « vu avec les parents pour le raser à blanc ? ». On lui répond : « Non, nous avons pris la décision sans consulter personne ». Une autre éducatrice relance : était-ce la demande d’Eliott ? Réponse : « C’est une sanction ». Même lorsqu’une éducatrice alerte – « Si c’est une blague, pour rappel, c’est un groupe WhatsApp professionnel et non un groupe de potes. Si ce n’est pas une blague, c’est très très grave » – la réponse ne produit pas d’arrêt ; elle reconduit la normalisation par la dérision : « Mais non, justement, ça lui donne plus d’aérodynamisme », et l’enfant est comparé à « Charles Xavier », un héros de X-Men de l’univers Marvel, qui est chauve. La scène ne s’achève pas dans l’image : elle se prolonge comme commentaire, comme circulation, comme rite de confirmation interne.
Cette dimension de circulation n’est pas secondaire : elle commande la durée de l’atteinte. « Quand on regardait ce petit garçon, on avait l’impression qu’il sortait d’une chimiothérapie », dira plus tard une ancienne éducatrice. « Eliott avait honte, il était très triste. Il demandait quand ses cheveux allaient repousser. » Pour aider le petit garçon, des éducatrices vont fournir un bonnet à Eliott pour l’école. « Il va le porter pendant au moins quatre mois. » « L’enfant est moqué par ses camarades de classe, certains vont même jusqu’à le taper. » Ici, la dissymétrie temporelle est nue : ce que l’institution inflige en quelques minutes, l’enfant le porte en semaines, en mois, dans la visibilité contrainte, dans l’exposition secondaire, dans la mémoire corporelle d’un geste.
Dans un autre foyer parisien, situé cette fois dans le 18e arrondissement, deux enfants de trois et quatre ans ont été tondus à blanc. Non pour une prétendue faute, mais au nom des poux. Le mot doit être maintenu, sans euphémisme. Il ne s’agit pas d’une abstraction hygiéniste, mais d’un parasite banal, historiquement chargé. Lorsque leur mère découvre, lors de sa première visite après le placement provisoire, que ses deux fils sont entièrement chauves – pas un duvet – elle formule cette phrase qui condense toute la scène : « J’ai eu l’impression qu’ils sortaient d’un camp ».
Cette phrase n’a pas vocation à « faire image ». Elle dit, au contraire, l’effondrement de l’évidence protectrice. Elle dit qu’un geste présenté comme technique peut être vécu comme marque, comme stigmate, comme extraction hors du monde commun. Elle dit aussi, d’un seul trait, ce que la rationalité administrative tend à dissoudre : le fait qu’un rasage n’est jamais seulement une coupe, jamais seulement une mesure ; c’est une inscription corporelle, immédiatement lisible, immédiatement durable, qui expose l’enfant au regard des autres et, par-là, le déplace de place. Et si la mère prononce le mot « camp », ce n’est pas pour assimiler des régimes, mais parce qu’elle reconnaît – dans le crâne tondu, dans le blanc intégral, dans l’absence même de duvet – une grammaire visuelle de la dépersonnalisation : le signe d’un monde où l’on traite des vies comme des stocks à gérer, des surfaces à rendre conformes, des corps à « mettre au carré » quand on ne sait plus répondre autrement.
Enfin, la fabrication a posteriori des justifications doit être dite pour ce qu’elle est : une tentative de recodage. Lorsqu’elle demande des explications, on lui répond d’abord que le coiffeur s’est raté et a voulu égaliser la coupe. Puis, fin septembre, une autre version est avancée : « Eliott avait des poux et les salons de coiffure ont refusé de le prendre pour lui couper les cheveux ». La mère n’apprend la réalité que plusieurs mois plus tard, fin septembre, en découvrant les vidéos. Ces glissements ne décrivent pas seulement des mensonges : ils indiquent le point où le pouvoir, pris en défaut, cherche une langue qui le blanchisse et, faute d’y parvenir, reconduit l’acte au registre de la nécessité technique.
Cette résistance des images tient aussi à ceci : elles n’émergent pas dans un vide, mais sur fond d’un diagnostic public désormais massif. Auditions parlementaires, rapports, alertes des institutions de contrôle et des associations convergent depuis des années ; non comme simple bruit médiatique, mais comme relevé méthodique des défaillances. Qu’une commission d’enquête de l’Assemblée nationale[3], après des dizaines d’heures d’audition et des centaines de pages d’instruction, parle d’un « système à bout de souffle » et d’une « République qui a failli à protéger nos enfants », et que ce constat soit adopté à l’unanimité, dit quelque chose de la structure : l’affaire n’est pas un accident isolé, mais une irruption locale d’un état général. Dans un tel cadre, la question n’est pas de savoir comment « des individus » ont pu dérailler, mais de comprendre comment un dispositif peut produire des zones où la violence devient praticable, puis défendable, puis, parfois, presque dicible.
Quand la protection devient exposition – Carences structurelles, hospitalisme et violence de gestion
Ce que révèlent les travaux parlementaires les plus récents, ce ne sont pas seulement des dysfonctionnements abstraits, mais des situations-limites où la protection se renverse en exposition. Les auditions et les rapports ne décrivent pas un système qui « fonctionnerait mal » à la marge, mais un dispositif qui, faute de ressources, de continuité et de présence, produit structurellement des scènes de désajustement radical.
Des nourrissons sont laissés dans des pouponnières saturées, privés de contacts continus, soumis à une rotation incessante des adultes, développant des formes de retrait que les professionnels eux-mêmes rapprochent du syndrome d’hospitalisme, que l’on croyait relégué aux images de l’après-guerre. La rapporteure de la commission d’enquête parle d’un phénomène « revenu » : des bébés qui ne jouent plus, que l’on ne sort plus, qui cessent de pleurer pour solliciter l’attention, qui se balancent dans leurs lits, qui s’automutilent parfois, et dont les plus fragiles sont réadmis en services de néonatologie – non pour une pathologie initiale, mais pour les effets mêmes d’un environnement devenu carentiel. Ailleurs, des enfants très jeunes sont contraints à des gestes de toilette inadaptés, faute de moyens et de temps, dans des structures surchargées ; des adolescents sont placés à l’hôtel, hors de toute présence éducative stable ; des trajectoires se fragmentent en une succession de déplacements, de ruptures, de « solutions temporaires » qui n’ont de provisoire que le nom.
Cette violence silencieuse a déjà produit des morts. Ainsi, Lily, une jeune adolescente de 15 ans, placée à l’Aide sociale à l’enfance, a été retrouvée morte dans la chambre d’hôtel où elle avait été reléguée, seule, sans accompagnement éducatif stable, dans le cadre de son placement[4]. Son décès n’est pas un fait divers isolé : il appartient à cette zone grise où la protection s’interrompt sans être formellement levée, où l’institution ne frappe pas mais se retire, laissant l’enfant – devenu jeune adulte – exposé à une solitude radicale. À cela s’ajoutent d’autres suicides d’enfants et d’adolescents placés, documentés ces derniers mois, ainsi que la mort violente d’un jeune poignardé par un autre enfant placé. Ces morts ne relèvent pas d’une fatalité extérieure au système ; elles constituent son envers le plus cru, là où l’abandon prend la forme d’une absence organisée.
Dans un tel contexte, la violence ne surgit pas comme un accident extérieur au dispositif. Elle émerge de ses failles mêmes. Lorsque la protection se réduit à une gestion de flux, lorsque la présence se raréfie, lorsque la continuité relationnelle devient impossible, le corps de l’enfant devient l’espace où se déposent les manquements de l’institution. Le geste violent n’est alors ni inexplicable ni aberrant : il est le symptôme extrême d’un régime qui ne parvient plus à soutenir, matériellement et symboliquement, ce qu’il prétend protéger.
Survivance disciplinaire et exception éducative – Rasage, biopolitique et critique de la continuité progressiste.
Car ce que ces scènes convoquent dépasse largement le cadre d’un dysfonctionnement ponctuel. Elles réveillent un imaginaire que l’on croyait relégué aux marges du XIXe siècle, puis à l’arrière-plan de l’histoire moderne : celui des orphelinats, des maisons de correction, des hospices et des pensionnats disciplinaires[5]. Elles font affleurer des images anciennes – l’enfance humiliée, tondue, exposée, rendue visible dans sa vulnérabilité même – une enfance traitée non comme promesse ou devenir, mais comme matière à redresser, à administrer, à rendre conforme.
Cet imaginaire traverse les registres. Il est littéraire, – de Dickens à Vallès, de Kafka à Bruno Bettelheim – pictural et cinématographique – des gravures disciplinaires du XIXe siècle aux figures d’enfants institutionnalisés chez Vigo, Buñuel, Truffaut, Wiseman – mais il ne s’y réduit pas. Il est, plus profondément, anthropologique. Il renvoie à une longue histoire des techniques de pouvoir exercées sur les corps mineurs, structurée par des gestes de séparation, de marquage et d’exception.
Le cheveu, dans de nombreuses cultures, n’est jamais un simple attribut biologique. Il est seuil corporel, support de continuité biographique, signe d’appartenance et de singularité en devenir. C’est pourquoi le raser constitue un geste fondateur des régimes disciplinaires. Camps, prisons, asiles, institutions pour mineurs : le rasage y fonctionne comme une opération inaugurale, par laquelle le sujet est réduit à une surface gouvernable. Lorsqu’il est supprimé, ce n’est pas une simple apparence qui est modifiée ; c’est une histoire corporelle qui est interrompue, une identité suspendue. Le geste désindividualise immédiatement et inscrit le corps dans un régime où l’exception devient opératoire.
Il ne relève donc pas d’un « archaïsme accidentel ». Il appartient à une grammaire stabilisée du pouvoir disciplinaire, toujours disponible, susceptible d’être réactivée dans certaines configurations institutionnelles. C’est précisément cette réactivation qui donne sa portée critique à ces images : elles démentent toute narration linéaire du progrès. Ce que la croyance en l’humanisation continue des institutions éducatives prétendait avoir dépassé revient ici, non sous forme de vestige ou de survivance folklorique, mais comme possibilité active, réactivable. Ce qui ressurgit n’est pas le passé en tant que tel, mais une logique ancienne de gouvernement des corps, prête à se redéployer dès lors que les conditions matérielles, organisationnelles et symboliques la rendent à nouveau praticable[6]. L’histoire
de la protection de l’enfance apparaît alors moins comme une trajectoire d’humanisation continue que comme un champ de tensions, traversé par la persistance de formes disciplinaires susceptibles de ressurgir sous des rationalités nouvelles.
Walter Benjamin nommait survivance (Nachleben[7]) cette persistance des formes anciennes au cœur du présent. Non comme vestiges inertes, mais comme puissances disponibles, susceptibles de resurgir dès que les conditions politiques et matérielles les réarment. Le crâne rasé de l’enfant placé relève de cette logique : réactivation d’un geste historiquement stabilisé dans l’univers disciplinaire : dépossession symbolique, désingularisation immédiate, inscription du corps dans un régime d’exception. La survivance n’est pas la répétition à l’identique, mais le retour d’une grammaire de pouvoir, transposée dans les dispositifs contemporains, adaptée à leurs technologies, à leurs langages, à leurs alibis.
L’Aide sociale à l’enfance se présente comme un dispositif de protection ; elle est aussi, structurellement, un appareil de séparation. Elle intervient sur des enfants déjà arrachés à leur milieu familial, déjà déplacés hors des circuits ordinaires de reconnaissance. Cette séparation fonde la légitimité de l’institution. Elle produit en même temps une zone de vulnérabilité extrême, où le pouvoir de protéger peut se retourner en pouvoir de disposer. Benjamin écrivait que l’« état d’exception tend à devenir la règle[8] ». L’enfance placée constitue, à cet égard, une forme d’exception éducative permanente : suspension partielle des garanties symboliques dont bénéficient les autres enfants, fragilisation de la possibilité de dire non, de refuser, de faire valoir son propre récit.
Cette exception n’est pas seulement une catégorie critique. Elle est un régime matériel de normes et de sous-normes. Lorsque des taux d’encadrement anciens, insuffisants, ou jamais révisés au regard des réalités contemporaines, organisent structurellement la rareté de la présence – présence formée, présence stable, présence capable de répondre – l’institution est poussée vers une gestion par débordement : turn-over, intérim, discontinuité des équipes, perte de sens, décisions expéditives. L’enquête parlementaire a donné à voir ce que signifie, concrètement, « naviguer à vue » : des enfants déplacés de lieu en lieu, des jeunes laissés à l’hôtel, des nourrissons mal accompagnés, des situations où l’on ne manque pas d’intentions mais de temps, de stabilité, de mains, de regards. Dans un tel cadre, la protection se dégrade en administration de flux ; et l’enfant – surtout l’enfant difficile, l’enfant trop vivant, l’enfant qui déborde – devient celui sur qui l’on fait retomber, corporellement, l’insuffisance de l’appareil.
Les justifications invoquées – l’hygiène, l’accord supposé de l’enfant, l’autorisation parentale – relèvent d’un même régime discursif. Elles traduisent une rationalité biopolitique élémentaire, où le corps de l’enfant est d’abord pensé comme corps à gérer, à normaliser, à rendre conforme. L’argument sanitaire est ici décisif. L’hygiène a toujours été l’un des langages privilégiés du pouvoir moderne sur les corps dominés. Elle permet de transformer une violence en nécessité technique, d’effacer la dimension punitive derrière la rhétorique du soin. Dans ce glissement, l’enfant cesse d’être un sujet de droit pour devenir un problème biologique à résoudre. Et l’institution, au lieu de répondre de ses propres défaillances, se donne le luxe d’inscrire la défaillance sur les corps qu’elle devait préserver.
Le motif des poux, précisément, inverse la charge de la faute. Là où l’institution devrait répondre d’un défaut de prévention, d’un manque de moyens, d’une organisation défaillante, elle inscrit le défaut sur le corps de l’enfant. Le prétexte d’hygiène devient un mécanisme de transfert : non pas soigner l’institution, mais marquer le mineur ; non pas réparer l’organisation, mais produire une visibilité contrainte. C’est une biopolitique de la facilité : traiter le symptôme visible en infligeant un signe visible, et nommer « mesure » ce qui n’est qu’une violence de gestion. Raser n’est alors pas seulement une atteinte ; c’est une manière de rendre l’enfant porteur, sur lui, d’un échec qui n’est pas le sien[9].
Ce motif des poux ne relève pas seulement d’un argument sanitaire. Il constitue un opérateur biopolitique ancien, lourdement chargé. Le parasite y fonctionne comme figure de disqualification : il permet de déplacer la responsabilité institutionnelle – défaut de prévention, de moyens, de continuité – vers le corps de l’enfant lui-même. Ce n’est plus l’organisation qui est défaillante, c’est le corps qui devient problème.
Dans ce déplacement, l’enfant cesse d’être un sujet à protéger pour devenir un support de nuisance, un foyer mobile d’altération qu’il faudrait neutraliser. Le rasage n’a alors rien d’un soin : il agit comme une opération de purification visible, une manière de produire un corps « nettoyé » en le rendant immédiatement lisible comme corps traité. Le parasite n’est pas éliminé par des dispositifs de prise en charge adaptés ; il est inscrit sur le corps, retourné contre lui, matérialisé sous forme de stigmate.
Cette logique appartient à une histoire longue. Les politiques de gestion des populations indésirables ont toujours su mobiliser le vocabulaire de l’hygiène pour justifier des pratiques de marquage, de séparation, d’exposition. Le corps-poux – corps supposé porteur, contaminant, excédentaire – est un corps sur lequel tout devient permis au nom du collectif. Raser, dans ce cadre, ne signifie pas seulement traiter un problème ; cela signifie désigner un corps comme lieu de dépôt d’un échec organisationnel, et rendre cet échec visible, portable, durable.
Lorsque des enfants de trois et quatre ans sont ainsi tondus à blanc, ce n’est pas seulement leur apparence qui est affectée, mais leur statut même : ils deviennent les supports visibles d’une défaillance qui ne leur appartient pas. Le corps est sommé d’assumer, dans sa nudité même, ce que l’institution ne parvient plus à contenir. La biopolitique de la facilité s’exerce ici à l’état brut : traiter le symptôme en effaçant le sujet, gouverner par simplification corporelle, substituer au soin une opération de gestion.
Mais ce qui distingue profondément ces faits, c’est la médiation de l’image. Le rasage n’est pas seulement infligé : il est filmé, partagé, commenté. Ce passage à l’image transforme l’acte en scène. L’humiliation ne se contente plus d’avoir lieu ; elle est produite pour être vue, archivée, mise en circulation. L’image n’est pas ici un témoignage : elle est un opérateur de pouvoir. Elle institue une dissymétrie radicale entre ceux qui regardent et celui qui est regardé sans possibilité de retour. Elle fixe l’enfant dans une position d’exposition totale, sans recours, sans contre-champ. Là où une politique de protection devrait précisément travailler à restituer à l’enfant un espace de retrait, un droit à l’intime, une sécurité minimale, elle produit l’inverse : une scène où l’enfant est réduit à une surface d’inscription.
Cette économie visuelle de la violence correspond à une transformation contemporaine des formes disciplinaires. Là où le châtiment spectaculaire appartenait aux régimes anciens, la domination contemporaine opère par banalité technique, par circulation d’images dans des espaces professionnels ordinaires. Le groupe WhatsApp devient une micro-institution[10] : un lieu sans contrôle réel, où la violence se normalise, se partage, se commente, se rend possible sous couvert d’entre-soi. Ce n’est pas l’excès qui frappe, mais la platitude du geste, son inscription dans un usage, un réflexe, une routine. Et c’est cette platitude qui indique la profondeur du problème : lorsque la violence n’est plus un dérapage, mais une manière de faire, elle n’est déjà plus seulement individuelle.
Du point de vue de l’enfant, la temporalité de l’atteinte est longue. Le crâne rasé ne disparaît pas avec la clôture administrative du dossier[11]. Il engage des semaines, parfois des mois, de visibilité contrainte, de moqueries, de violences secondaires. Là où l’institution parle d’« épisode », l’enfant traverse une durée de l’humiliation. Cette dissymétrie temporelle est au cœur de la violence institutionnelle : ce que le pouvoir inflige ponctuellement, le corps le porte durablement. Benjamin insistait sur cette fracture des temporalités : l’histoire officielle avance par continuité, tandis que les corps dominés accumulent des ruines. Ici, la ruine est intime, quotidienne : elle se loge dans le regard des autres, dans la honte imposée, dans la mémoire corporelle d’un geste infligé par ceux qui devaient protéger.
Dans cette perspective, le crâne rasé d’un enfant agit comme une image dialectique au sens benjaminien : un point de condensation où le passé et le présent se rencontrent dans un éclair. Il révèle que le progrès institutionnel n’est ni linéaire ni garanti. Que des formes de domination que l’on croyait révolues demeurent prêtes à ressurgir dès que les conditions matérielles, politiques et symboliques le permettent. Il rappelle que l’histoire de la protection de l’enfance n’est pas celle d’une amélioration continue, mais une lutte inachevée contre la répétition des mêmes violences sous des noms nouveaux. Et cette lutte, lorsqu’elle faiblit, ne produit pas seulement des insuffisances ; elle produit des gestes.
Adresse
Il faudrait pourtant, à un moment, quitter le seul registre de l’analyse et accepter l’inconfort d’une adresse. S’adresser aux enfants auxquels ces gestes ont été infligés, non pour expliquer – l’explication arrive toujours du côté des adultes – mais pour reconnaître qu’un tort a eu lieu. Dire simplement ceci : ce que vous avez subi n’était ni normal, ni nécessaire, ni légitime. Aucun vocabulaire institutionnel, aucune procédure, aucune justification sanitaire ou éducative ne peut effacer le fait que des corps d’enfants – vos corps – ont été exposés, humiliés, rendus visibles contre eux-mêmes[12]. Vous n’avez pas à porter la charge de comprendre ce qui vous a été fait.
À toi, que j’imagine désorienté, cherchant à saisir ce qui t’arrive tandis que la tondeuse froide passe et repasse sur ton crâne, que les cheveux tombent au sol, mèche après mèche, et que les adultes autour, assurés de leur droit, convaincus de leur geste, se tiennent là sans mesurer ce qu’ils engagent ; à toi peut-être traversé par la rage, par les sanglots contenus, par cette boule qui serre la gorge et par ce regard de détresse cherchant un appui, un allié, qui ne viendra pas ; il faut pourtant te dire ceci : à cet instant précis, c’est ton corps qui est livré, mais ce n’est pas toi qui es en défaut. Tu es exposé, réduit au silence, soumis à un acte dont tu ne maîtrises ni le sens ni les conséquences ; mais ce sont eux qui vacillent. Car dans le moment même où ils croient exercer leur autorité, celle-ci se défait. Les lignes de force se déplacent, les plans d’immanence se renversent : ce qu’ils prennent pour un geste éducatif affirmé n’est, en réalité, que le symptôme d’une défaite plus ancienne, plus profonde, irréversible – celle d’une autorité qui ne sait plus se soutenir autrement que dans l’humiliation.
On t’a rasé la tête au nom de l’ « indiscipline ». Mais ce mot, ici, ne désigne rien d’autre que ce qui, dans l’enfance, résiste. Ton énergie, ta colère, ton refus de céder à la force de l’habitude, ton incapacité, ou ton refus, de te plier sans reste à l’ordre imposé, participent de cet esprit de l’enfance profondément non concilié, irréductible aux normes, que les institutions n’ont cessé de vouloir mater. Ce qui est ainsi frappé, ce n’est pas un comportement, mais une puissance : la puissance d’écart, de désajustement, de vie non encore domestiquée. Et c’est précisément cette puissance que l’on cherche à discipliner, à corriger, à neutraliser, en confondant l’éducation avec l’écrasement. Et si les larmes s’échappent de tes yeux, ne cherche pas à les retenir : dans leur chute minuscule s’inscrit déjà une déviation, un infime écart, capable de troubler l’ordre trop sûr de lui des réalités imposées. Car même dans ce qui paraît le plus fragile, quelque chose bifurque, rompt la trajectoire attendue, introduit une incertitude que nul dispositif ne peut entièrement contenir.
Et à vous aussi, dont on a rasé la tête non pour une prétendue faute, mais au nom de l’hygiène, sous le prétexte qu’il y avait des poux dans le foyer. Le mot a été prononcé comme une justification suffisante, comme si le parasite pouvait autoriser le geste, comme si une défaillance collective – organisationnelle, institutionnelle, logistique – pouvait être inscrite sur vos corps. Comme si l’incapacité à protéger, à soigner, à prévenir dignement devait nécessairement se traduire par une exposition supplémentaire, par une marque visible, durable, infligée à ceux qui n’y sont pour rien. Ce que l’on a traité en vous n’était pas un problème sanitaire, mais une gêne à gérer. On vous a tondus parce qu’il fallait aller vite, parce qu’il manquait du temps, des moyens, des adultes présents. On vous a tondus parce que, dans certains dispositifs, le corps de l’enfant devient l’espace le plus immédiatement disponible pour inscrire ce que l’institution ne parvient plus à résoudre autrement. Là encore, ce n’est pas le soin qui a parlé, mais le pouvoir.
Lorsque votre mère dit : « on aurait dit qu’ils sortaient d’un camp », elle ne cherche ni l’effet ni l’excès. Elle nomme, avec la justesse terrible de ceux qui voient leurs enfants marqués, une grammaire de gestion des corps : rasage intégral, indifférenciation, visibilité forcée, neutralisation par simplification. Elle reconnaît, dans vos crânes tondus à blanc, une logique qui traverse l’histoire des centres, des foyers, des lieux de tri et de mise à l’écart – des espaces où l’on administre des vies au lieu de les accompagner, où l’on corrige des corps faute de pouvoir soutenir des existences. Ce qui vous a été infligé n’est pas un soin. C’est une décision de gestion. Une manière de rendre vos corps conformes à une organisation défaillante, de faire porter sur votre peau même ce qui aurait dû être assumé ailleurs. Raser, ici, n’est pas un geste sanitaire : c’est une violence de facilité, une opération de transfert, une manière de transformer des enfants en supports visibles de l’échec des adultes.
Ce qui est ainsi atteint n’est pas seulement votre apparence, mais votre droit élémentaire à ne pas être traités comme des surfaces disponibles pour l’insuffisance des dispositifs censés vous protéger.
Ce qui vous est dû n’est pas une consolation, mais une fidélité. Non des paroles pour « aller mieux », mais une obligation de vérité et de suite, jusqu’à ce que les responsabilités soient nommées et que les conditions mêmes qui rendent de tels gestes possibles soient rendues impossibles.
Mais cette adresse demeure fragile, presque impossible. Car les enfants auxquels on s’adresse ici sont précisément ceux à qui l’on n’a pas laissé la possibilité de répondre. Ils vivent dans un monde où la parole circule au-dessus d’eux, entre éducateurs, magistrats, administrations, rapports, sans jamais véritablement s’arrêter à leur hauteur. Leur demander de croire à la protection après avoir connu l’humiliation relève presque de l’injonction paradoxale. C’est pourtant à eux que cette parole se tient. Elle ne promet rien. Elle ne répare pas. Mais elle affirme, sans détour, que ce qui leur a été infligé engage notre responsabilité. Elle affirme qu’il existe, malgré tout, une dette. Une dette de reconnaissance, de vigilance, et de refus. Refus que ces gestes soient relégués au rang d’« incidents ».
Refus que leur mémoire se dissolve dans la continuité tranquille des dispositifs. Cette parole ne leur demande rien. Elle s’oblige devant eux.
Cet article a été publié pour la première fois le 14 janvier 2026 dans le quotidien AOC.
[1] Nom donné dans la presse pour préserver l’anonymat de l’enfant.
[2] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975.
[3] Claude Ardid, La fabrique du malheur. Scandales au cœur de l’aide sociale à l’enfance, Éditions de l’Observatoire, 2024.
[4] La mort de Lily en 2024, fait suite à celles de Méline, une fillette 11 ans, retrouvée pendue dans la chambre d’un foyer géré par une association le 21 octobre 2023 ; de Kimberley, 15 ans, décédée le 14 mars 2021 par « chute de grande hauteur », après avoir laissé une lettre explicitant son geste…
[5] Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Seuil, 1973.
[6] Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Seuil, 2017 ; La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011.
[7] Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand (1928), Flammarion, 1985.
[8] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (1940), in Œuvres, t. III, Gallimard, 2000.
[9] Voir Mary Douglas, De la souillure. Essais sur les notions de pollution et de tabou, La Découverte, 2005 ; Georges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, 2017.
[10] Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Les Éditions de Minuit, 1968.
[11] David Le Breton, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Métailié, 2003.
[12] Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, La Découverte, 2010.


.webp)

