Comme l’analyse Karine Béchet avec le brio qui la caractérise, chaque fois que l’Ukraine a été extraite de l’espace civilisationnel russe, elle a cessé d’être un sujet pour devenir un instrument. Non par quelque fatalité ethnique, mais par une logique politique ancienne : un territoire frontalier, privé de son ancrage historique, se prête plus facilement à servir de levier contre le pôle dont on l’a détaché. Rien n’a changé, dit-elle. L’Ukraine n’est pas indépendante, elle est un pion. Et l’indépendance n’existe jamais par la négation de soi.

Cette logique cesse d’être une thèse pour devenir un fait visible. Ce ne sont plus seulement des livraisons d’armes à un État en guerre. Ce sont la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, désormais l’Allemagne, qui s’engagent dans des « frappes en profondeur ». L’Ukraine recule dans le tableau. Ce qui avance, c’est un face-à-face de plus en plus direct. Le pion s’use et le conflit, lui, s’autonomise. On n’aide plus un pays : on bascule, degré après degré, vers une confrontation dont le théâtre initial n’est plus qu’un prétexte.

Cette trajectoire n’était pourtant pas inscrite dans le marbre de 1991. Après la chute du Mur de Berlin et la dislocation de l’empire soviétique, la Russie a tendu la main. Pas une fois, par réflexe de faiblesse, mais plusieurs fois, et à des moments où l’architecture européenne pouvait encore être refondée. En décembre 1991, alors que l’URSS achevait de mourir, Boris Eltsine écrit à l’OTAN : l’adhésion de la Russie comme « objectif politique à long terme », dans un système de sécurité « de Vancouver à Vladivostok ». Ce n’était pas une boutade. C’était l’hypothèse d’une maison européenne assez vaste pour contenir celui qui en occupait la plus grande part.

Neuf ans plus tard, un autre homme, plus dur, mais aussi plus lucide sur les rapports de force, reprend le fil. En mars 2000, Vladimir Poutine répond à David Frost : la Russie fait partie intégrante de la culture européenne ; il ne peut l’imaginer isolée de l’Europe ; l’OTAN n’est pas, pour lui, un ennemi. Peut-elle y entrer ? « Pourquoi pas ? » -à condition d’être traitée en égale. Il pose la même question à George Robertson et à Bill Clinton. La réponse, à chaque fois, est un mélange de politesse et d’esquive. Rien n’est exclu, dit-on. Rien n’est jamais vraiment ouvert non plus.

Ce qui s’est passé ensuite n’est pas seulement une divergence d’intérêts. C’est un défaut d’imagination historique. Les dirigeants occidentaux de ces années ont pris la fin d’un régime pour la fin d’une civilisation, la victoire dans une guerre froide pour le droit de redessiner l’Europe sans son plus vaste État. On a proposé des forums, des partenariats, un Acte fondateur, un Conseil OTAN-Russie. On n’a pas proposé une place.

Pendant ce temps, l’Alliance s’est élargie vers l’est, comme si la Russie n’était qu’un voisin à contenir plutôt qu’un partenaire à intégrer. Les années 1990, à Moscou, n’ont pas seulement été celles de la conversion au marché : elles ont été celles d’une humiliation économique et diplomatique dont la mémoire n’a jamais été apurée.

On peut discuter sans fin des « garanties » de 1990, des nuances de tel communiqué, de la part de mauvaise foi de chaque camp. Le fait plus simple, et plus grave, est celui-ci : au moment où l’histoire offrait une fenêtre rare -un empire qui s’effondre sans guerre mondiale, une Russie qui demande à entrer dans l’ordre européen plutôt que de le défier-, les responsables de l’autre rive n’ont pas été à la hauteur. Ils ont géré une victoire. Ils n’ont pas fondé une paix.

C’est dans cette brèche que s’inscrit la réflexion de Karine Béchet. Extraire un pays de son espace pour le définir contre celui dont il est issu, ce n’est pas lui donner une souveraineté, c’est lui assigner une fonction. L’indépendance véritable n’est pas la négation de soi mais l’affirmation d’une continuité, d’une langue, d’une mémoire, d’un rapport au monde qui ne se réduit pas à un camp. Quand cette affirmation devient impossible, il ne reste plus qu’un rôle. Et les rôles, à la longue, se consument.

Le vertige actuel -ces programmes à milliards, ces frappes de plus en plus lointaines, cette impression que le conflit n’a plus besoin de l’Ukraine et de son piètre acteur cocaïné et corrompu pour continuer- n’est que la phase tardive d’un choix ancien. On a préféré un glacis à une architecture. On a traité une main tendue comme une faiblesse à exploiter plutôt que comme une occasion à honorer. Trente-cinq ans plus tard, le pion est à bout, et ceux qui se voulaient les gardiens de la raison démocratique donnent le spectacle d’une instabilité qui n’a plus grand-chose de rassurant.

Il n’est pas trop tard pour penser autrement. Encore faudrait-il cesser de croire que l’on construit l’Europe en niant ce qui, depuis un millénaire, en constitue aussi la lisière orientale. L’histoire, elle, n’attend pas que l’on soit à sa hauteur. Elle continue. Sans nous. Et peut-être encore pire : contre nous.

Avant de partir, offrez-moi un café…

https://buymeacoffee.com/didier.maisto