Clash sur LCI.

Lundi 19 octobre, la députée Ensemble pour la République Prisca Thevenot est l'invitée d'Éric Brunet sur LCI. Comme tous ses camarades macronistes, l'ancienne porte-parole du gouvernement entonne un refrain désormais bien connu : « c'est la faute à LFI ». Mais, pour une fois, elle tombe sur un os. L'éditorialiste Isabelle Saporta, probablement échaudée par les images du week-end, n'était visiblement pas disposée à écouter sa chanson. Au point de faire dérailler le disque, dans un « échange violent » (Télérama, 20/10) que nous retranscrivons en longueur, et en deux parties distinctes :

- Isabelle Saporta : Pardon madame Thevenot, je vous ai écoutée tout à l'heure ressortir votre loi sur les mineurs alors que le ministre de l'Intérieur a dit qu'il s'agissait majoritairement de majeurs…

- Prisca Thevenot : Et des mineurs, écoutez les commerçants madame.

- Isabelle Saporta : Je vous écoute…

- Prisca Thevenot : Mais ne faisons rien !

- Isabelle Saporta : Pardonnez-moi madame Thevenot…

- Prisca Thevenot : Ne faisons rien !

- Isabelle Saporta : Je vous écoute et j'ai du mal à garder mon sang froid. Hein. Parce que, franchement, ça fait dix ans…

- Prisca Thevenot : Vous mélangez manifestants et casseurs…

- Isabelle Saporta : … ça fait 10 ans. C'est absolument pas ce que je viens de dire, si vous écoutiez… Mais le problème de la macronie, vous voyez madame, c'est qu'ils n'écoutent pas. Ils font la leçon. On avait aujourd'hui…

- Prisca Thevenot : Non je ne fais pas la leçon, je propose des propositions concrètes.

- Isabelle Saporta : Mais ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir madame. Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir.

- Prisca Thevenot : Et je fais des propositions concrètes…

- Isabelle Saporta : Y a un moment, je ne comprends pas même comment vous vous permettez de dire quoi que ce soit sur le Premier ministre qui serait comme ci comme ça…

- Prisca Thevenot : et je ne fais pas la diff… et je fais la différence entre manifestants et casseurs.

- Isabelle Saporta : Vous faites partie de la même vague saumâtre dans laquelle nous sommes et qui a mis le pays depuis dix ans à genoux. Et vous êtes là, sur ce plateau, en train de nous faire une leçon de vertu. Mais je ne comprends même pas…

- Prisca Thevenot : Ben on m'invite ! M'invitez pas ! Dites à Éric Brunet de ne pas m'inviter, elle est marrante !

- Isabelle Saporta : Je ne comprends même pas qu'on continue à donner la parole à la macronie ! Quand je vois le Premier ministre qu'est en train de dire des… des… des choses totalement…

- Prisca Thevenot : Mais c'est incroyable ! Prenez-vous en … écoutez, vous êtes éditorialiste, vous êtes payée pour être là, moi je suis une politique, on m'invite, je viens, c'est poli…

- Isabelle Saporta : Parce que vous êtes pas payée, vous, en tant que politique ?

- Prisca Thevenot : Ben là moi j'aurais pu être ailleurs aussi.

- Isabelle Saporta : Ben très bien, soyez ailleurs !

- Prisca Thevenot : C'est trop facile madame Saporta, c'est trop facile de faire ce que vous faites. Engagez-vous et venez ! Venez défendre le budget à l'Assemblée nationale, venez faire des propositions…

- Isabelle Saporta : Écoutez, ça fait 10 ans que vous coulez le pays, et vous faites des leçons de vertu ! Ben écoutez, continuez !

- Prisca Thevenot : C'est trop facile de s'asseoir sur un fauteuil et de commenter à longueur de journée ! Prenez votre risque et venez vous engager !

- Isabelle Saporta : Et vous, vous faites quoi, vous ? Vous faites quoi, vous ?

- Prisca Thevenot : Ben je m'engage en fait.

- Isabelle Saporta : Qu'est-ce que vous faites ? À part couler la France ?

- Prisca Thevenot : Mais c'est trop facile…

- Isabelle Saporta : Ah, c'est ça. Ben ça fait 10 ans que vous coulez la France.

Reprenons notre souffle, alors que la tension est à son comble. Les deux élèvent la voix pour recouvrir l'autre (avantage Saporta), et Éric Brunet tente de remettre de l'ordre : « L'une après l'autre ! » S'ensuit un ping-pong inaudible dans lequel on distingue, en vrac, le « quoi qu'il en coûte », « les problèmes des étudiants », « les casseurs » et « les manifestants » : « Vous racontez n'importe quoi » ponctue encore Saporta. « Vous essayez juste de faire une capsule et du buzz, ça n'apporte rien », lui rétorque Thevenot. « Il n'y a pas de capsule sur LCI madame, renvoie l'éditorialiste, comme quoi vous dites vraiment que des billevesées ». Les grands mots ayant été lâchés, notre bataille de plateau gagne encore un palier d'intensité :

- Prisca Thevenot : Les gens attendent des réponses…

- Isabelle Saporta : Mais vous n'en avez pas !

- Prisca Thevenot : Ben si j'en ai proposé !

- Isabelle Saporta : La preuve, vous voyez bien dans quel état est la France ? Enfin madame, mais comment vous osez encore faire des leçons de vertu ? En ayant des résultats aussi médiocres !

- Prisca Thevenot : Madame Saporta…

- Isabelle Saporta : Mais c'est honteux en fait !

- Éric Brunet : Prisca Thevenot…

- Prisca Thevenot : J'ai proposé…

- Isabelle Saporta : Moi, je n'ai même plus envie d'entendre la macronie…

- Prisca Thevenot : Ben m'écoutez pas alors…

- Isabelle Saporta : Mais vous non plus vous n'écoutez pas !

- Éric Brunet : Prisca Thevenot…

- Prisca Thevenot : J'ai proposé trois choses très concrètes…

- Isabelle Saporta : … idiotes !

- Prisca Thevenot : … renforcer les moyens de police et d'assurer la sécurité des bâtiments…

- Isabelle Saporta : Bravo ! Ça a bien marché ! Remarquable ! Bravo, alors ça a été… ça a été formidable… Le 17…

- Prisca Thevenot : Mais moi, je suis d'accord, ça n'a pas marché !

- Isabelle Saporta : Mais vous faites partie de ce gouvernement, vous faites partie de ce monde, en fait ! Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir ! 10 ans !

- Éric Brunet : Pas en même temps, mesdames, pas en même temps, parce que c'est passionnant parce que…

- Isabelle Saporta : 10 ans ! 10 ans que vous êtes au pouvoir ! Mais comment vous osez encore ouvrir en fait la bouche, quoi ?

- Prisca Thevenot : Pardon ?

- Isabelle Saporta : Moi, je comprends même pas ! Moi, j'aurais honte ! Mais je me couvrirais de cendres tellement j'aurais honte à la place de la macronie !

- Prisca Thevenot : Madame Saporta…

- Isabelle Saporta : Mais c'est pas grave, on continue de nous faire la morale, c'est génial, c'est génial.

- Prisca Thevenot : Insupportable, insupportable…

- Isabelle Saporta : c'est vous qui l'êtes madame, vraiment quoi !

Dans la minute qui suit cet échange, l'ambiance en plateau ne s'améliore pas : Isabelle Saporta refuse purement et simplement d'écouter les propositions de Prisca Thevenot : « Ça ne m'intéresse pas, comme ça fait 15 fois que vous racontez les mêmes choses, ça ne m'intéresse pas. » « C'est lunaire, là c'est un manque de respect », répond dépitée Thevenot.

Épilogue : au lendemain de cette passe d'armes, Télérama nous apprenait qu'Isabelle Saporta était sanctionnée par une suspension provisoire d'antenne de LCI.

Si nous avons pris la peine de retranscrire presque in extenso cette séquence effectivement « lunaire », c'est parce qu'elle nous inspire plusieurs remarques :

1. Si la séquence a surpris, et qu'elle a fait le tour des réseaux sociaux en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « éditorialiste », c'est parce que la cible de ce traitement particulier était… une macroniste et ancienne ministre. En un mot, le pouvoir. La scène n'est pas inédite, mais il faut bien convenir que le registre est habituellement réservé à celles et ceux qui sortent du « cercle de la raison » : syndicalistes, grévistes, manifestants, activistes, opposants politiques, etc. Tous subissent fréquemment des interrogatoires médiatiques dont la virulence, l'insolence et le mépris n'ont rien à envier au traitement réservé (pour une fois) à Prisca Thevenot, et cela n'a jamais provoqué le moindre émoi – sans même parler de mise à pied. Les archives d'Acrimed regorgent d'exemples.

2. Pour autant, considère-t-on qu'un tel traitement, qui vire à la joute verbale, est souhaitable ? On reconnaîtra aisément qu'Isabelle Saporta a franchi lors de cette séquence les limites du débat contradictoire, lui préférant le terrain du clash, outrepassant largement la discussion de faits ou d'idées, enchaînant les « moi je ». Au-delà de la légitimité ou non de l'agacement d'Isabelle Saporta, la séquence illustre surtout le caniveau dans lequel les interminables bavardages de plateaux entraînent la discussion publique. Ce n'est pas la rupture de la bienséance bourgeoise le problème : c'est que cette séquence n'a aucune valeur informative ! Se réjouir de voir une ancienne ministre subir un sort déploré pour d'autres reviendrait à appliquer un double standard… qui ne mène à rien d'un point de vue journalistique.

3. Un double standard que nous dénonçons, au contraire, dans la suspension immédiate d'Isabelle Saporta : force est de constater que la célérité avec laquelle elle fut suspendue ne s'explique que par le fait que sa cible était, pour une fois, le pouvoir. Le hasard fait bien les choses : une élue de gauche, Sandrine Rousseau, subissait quelques heures plus tôt un traitement remarquablement similaire sur BFM-TV. L'éditorialiste Charles Consigny lui assénait, avec un mépris incommensurable, les mots suivants : « Je trouve insensé que […] des gens de gauche osent venir dans un média. Vous devriez présenter vos excuses aux Français. Tout ça, c'est le résultat de la politique de la gauche. C'est le résultat de l'immigration de masse, de la mollesse judiciaire et des réformes abandonnées. Je n'en peux plus de vos conneries. Je trouve que vous devriez vous écraser aujourd'hui, et vous venez tout heureux dans les médias faire votre numéro pathétique. » Nous ne sachons pas que Charles Consigny ait été immédiatement suspendu de BFM-TV.

La « morale » de l'histoire est toujours la même : il faut, d'urgence, couper le micro aux éditorialistes, et les remplacer par des journalistes. Si possible dotés d'une conception du contradictoire qui ne consiste pas à organiser un concours d'éloquence ou un pugilat.


Jérémie Younes