Votre livre est traversé par une question fondamentale : celle de l’identité. Vous racontez à la fois l’exil, le déracinement et même une forme de dépossession administrative de votre propre histoire. Au terme de ce parcours, qu’est-ce qui définit aujourd’hui le mieux votre identité : vos origines iraniennes, votre vie française ou le chemin personnel que vous avez construit entre les deux ?

Lorsque j’ai quitté l’Iran à treize ans, j’ai laissé derrière moi l’homme qui m’avait élevée : mon bâbâ. J’ai aussi laissé mon amie Shirine, mon cousin Mahmoud, une langue, des odeurs, des rues, des habitudes et tout un monde qui constituait mon enfance. Pendant longtemps, j’ai cru que la question de l’identité se résumait à un choix : suis-je iranienne ou française ? Avec les années, j’ai compris que la question était beaucoup plus profonde.

Je suis née en Iran et je vis en France depuis plus de quarante ans. Pourtant, lorsque je me demande ce qui me définit le mieux aujourd’hui, ce ne sont ni des frontières, ni un passeport, ni même un pays qui me viennent à l’esprit. Ce sont des visages. Mon identité s’est construite à travers les êtres humains qui ont traversé ma vie. Mon bâbâ, Javad, qui m’a élevée et aimée comme sa propre fille. Shirine, mon amie d’enfance. Mahmoud. Tous ceux qui m’ont donné leur affection, leur confiance et leur présence alors que j’étais une petite fille handicapée qui cherchait simplement sa place dans le monde. À l’inverse, ma mère et mon père ont également participé à construire mon identité. Non pas par ce qu’ils m’ont donné, mais par ce qu’ils m’ont appris malgré eux. Très tôt, ils m’ont confrontée à la violence, à l’humiliation, à l’abandon et à la peur. Ils m’ont obligée à me poser une question que beaucoup d’enfants n’ont heureusement jamais à se poser : comment rester soi-même lorsque ceux qui devraient vous protéger deviennent ceux dont il faut se protéger ?

Pendant longtemps, j’ai pensé que mon exil était une histoire de géographie. Aujourd’hui, je crois surtout que c’était une histoire de liens. L’arrachement n’est pas venu d’une frontière. Il est venu de la séparation. La séparation d’avec mon bâbâ, d’avec Shirine, d’avec tous ceux qui avaient construit le monde dans lequel j’avais grandi. Avec le recul, je crois que mon identité ne se trouve ni dans l’Iran que j’ai quitté ni dans la France qui m’a accueillie. Elle s’est construite dans les liens qui m’ont façonnée, dans les absences qui m’ont marquée, dans les blessures que j’ai dû traverser et dans l’amour que j’ai reçu. S’il fallait choisir un seul mot pour la définir, ce serait peut-être la dignité. Non pas une dignité héroïque. Une dignité profondément humaine. Celle qui consiste à continuer d’avancer malgré la fragilité, à ne pas laisser les autres définir qui nous sommes à notre place et à préserver en soi quelque chose qui ne peut être confisqué. Je crois que c’est une expérience universelle. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, le résultat des êtres qui nous ont aimés, de ceux qui nous ont blessés et de ce que nous avons décidé de faire de cet héritage. C’est sans doute pour cela que, si l’on me demande aujourd’hui ce qui définit le mieux mon identité, je ne réponds ni l’Iran ni la France. Je réponds : les êtres humains qui m’ont construite.

Vous décrivez avec une grande franchise les violences physiques, psychologiques et affectives subies durant votre enfance. Écrire ce livre était-il avant tout un acte de réparation personnelle, une quête de vérité familiale ou une manière de transmettre quelque chose à ceux qui vivent encore sous le poids du silence ?

Je ne crois pas avoir écrit ce livre pour me réparer. La réparation laisse entendre qu’il existerait une blessure que l’écriture pourrait effacer. Or certaines blessures ne s’effacent pas. Elles deviennent simplement racontables. Pendant longtemps, d’autres ont raconté mon histoire à ma place. Mon père me demandait de ne jamais écrire. Après sa mort, certains membres de ma famille ont repris cette demande. Chacun avait sa version des faits, ses justifications, ses silences, ses réécritures.

Moi-même, pendant des années, j’ai mis une partie de mon histoire à distance pour survivre. L’écriture est venue beaucoup plus tard. Je n’ai pas écrit pour accuser. Je n’ai pas écrit pour régler des comptes. J’ai écrit parce qu’à un moment de ma vie, il m’est devenu impossible de continuer à porter seule ce qui n’avait jamais été nommé. Ce livre est donc à la fois une quête de vérité et une transmission. Une quête de vérité, parce que j’avais besoin de regarder mon histoire en face, sans la minimiser ni l’embellir. Une transmission, parce que je sais que beaucoup de personnes vivent encore enfermées dans des silences familiaux, dans des violences que l’on ne nomme pas, ou dans des récits fabriqués par d’autres. Ce que j’ai découvert en écrivant, c’est que le silence protège rarement les victimes. Il protège surtout les systèmes qui ont rendu les violences possibles. Écrire a été pour moi une manière de reprendre ma place dans mon propre récit. Et si ce livre peut apporter quelque chose à ceux qui vivent encore sous le poids du silence, ce n’est pas parce qu’il apporte des réponses toutes faites. C’est peut-être simplement parce qu’il montre qu’un jour, malgré la peur, malgré la honte et malgré les interdits, il est possible de reprendre la parole.

Votre récit montre comment certaines violences ne s’exercent pas seulement par les coups ou les humiliations, mais aussi par le contrôle du récit familial, par ce qui est caché ou interdit de dire. Pourquoi considérez-vous que reprendre la parole est parfois un acte plus difficile encore que survivre aux événements eux-mêmes ?

Survivre est parfois plus simple que comprendre. Lorsque nous traversons certains événements, nous n’avons pas toujours le choix. Nous avançons. Nous faisons ce qu’il faut pour continuer à vivre. Nous trouvons des solutions, nous nous adaptons, nous construisons malgré tout. Pendant longtemps, je n’ai pas cherché à comprendre. J’ai cherché à vivre. J’ai quitté l’Iran à treize ans. J’ai appris une nouvelle langue. J’ai travaillé. J’ai aimé. J’ai construit ma vie. J’ai élevé ma fille. Je suis devenue grand-mère. J’avançais. Je pensais que le plus difficile était derrière moi. Avec le recul, je crois que le plus difficile n’a pas été de survivre aux événements. Le plus difficile a été de comprendre ce qu’ils avaient laissé en moi. Survivre m’a demandé du courage. Reprendre la parole m’a demandé de comprendre. Survivre me permettait d’avancer. Écrire m’a obligée à revenir. Non pas pour me faire souffrir une seconde fois, mais pour regarder mon histoire dans son ensemble. Pour relier des événements qui, pendant des années, étaient restés séparés dans ma mémoire. Pour comprendre ce qui appartenait à l’exil, à la violence, au silence, à la peur, mais aussi à l’amour et aux liens qui m’ont construite.

Je crois également que le silence est plus complexe qu’on ne l’imagine. On le présente souvent comme une prison. Pourtant, il peut aussi être une protection. Pendant des années, une partie de mon histoire est restée à distance. Non par mensonge, mais parce que j’avais une vie à construire. Puis un jour, certaines questions ont cessé de se taire. Écrire ce livre m’a obligée à leur faire une place. Parler ne consiste pas seulement à raconter des faits. Parler, c’est accepter qu’ils aient réellement eu lieu. C’est renoncer aux explications qui rassurent, aux versions arrangées, aux récits fabriqués par les autres. C’est regarder les choses telles qu’elles sont. Je comprends aujourd’hui pourquoi mon père me demandait de ne jamais écrire. Je comprends aussi pourquoi il m’a fallu tant d’années avant de pouvoir le faire. Ce livre n’est pas né de la souffrance. Il est né de la volonté de comprendre. Et peut-être aussi de cette conviction très simple : ce qui est compris ne disparaît pas, mais cesse parfois de nous gouverner en silence.

Vous évoquez l’Iran d’avant et d’après la révolution, l’exil de votre père, les bouleversements politiques qui ont traversé votre famille. Selon vous, dans quelle mesure les tragédies intimes que vous racontez sont-elles aussi le reflet des fractures historiques et politiques qu’a connues l’Iran contemporain ?

Lorsque j’étais enfant, je ne comprenais pas la politique. Je ne comprenais ni les idéologies, ni les stratégies de pouvoir, ni les affrontements entre les différents camps. En revanche, je comprenais très bien la peur des adultes, les conversations qui s’interrompaient quand j’entrais dans une pièce, les manifestations dans les rues et les visages inquiets de ceux que j’aimais. Je me souviens des lycéennes assises dans la rue pendant les manifestations. Je me souviens surtout d’une femme qui leur criait qu’elles ne savaient pas ce qui les attendait. À l’époque, je ne comprenais pas ses paroles. Des années plus tard, elles résonnent encore en moi. Je me souviens aussi de mon bâbâ qui m’emmenait à Halabi-Abâd pour me montrer une réalité que je ne voyais pas depuis mon quartier. Il voulait que je comprenne que derrière les discours et les apparences existaient des inégalités, des injustices et des vies très différentes de la mienne. C’est avec ces yeux d’enfant que j’ai traversé la révolution iranienne. Avec le recul, je vois bien que les bouleversements historiques ont profondément marqué mon existence.

Sans la révolution, mon père n’aurait probablement pas été arrêté puis contraint à l’exil. Sans cet exil, je n’aurais sans doute jamais quitté l’Iran à treize ans. Ma vie aurait été complètement différente. Mais je me méfie d’une lecture trop simple. Les événements politiques expliquent certaines ruptures de mon histoire, mais ils n’expliquent pas tout. Les violences familiales que je raconte n’ont pas commencé avec la révolution. Les blessures les plus profondes ne sont pas toutes nées de la politique. En revanche, je crois qu’on ne peut pas complètement séparer l’histoire intime de l’organisation d’une société. La place des femmes dans l’Iran de mon enfance en est un exemple. Dans le livre, je raconte des rivalités, des humiliations et des conflits entre femmes qui pourraient sembler n’appartenir qu’à la sphère familiale. Avec le recul, je les vois autrement. Je crois qu’ils sont aussi le reflet d’un système dans lequel les femmes disposent de peu de liberté réelle sur leur propre existence.

Lorsqu’une société organise l’inégalité, cette violence finit souvent par se déplacer vers les relations les plus proches. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que derrière les grands événements historiques se cache souvent la même question : qui décide de la vie des autres ? Enfant, j’ai vu des prisonniers politiques sortir de prison. J’ai vu mon père passer du statut d’homme puissant à celui d’homme traqué. J’ai vu un pays basculer d’un régime à un autre. Mais ce que j’ai vécu avant tout, ce sont des séparations. Je revois encore le banc sur lequel j’ai annoncé à Shirine que je partais. Je revois notre étreinte. Je revois mon bâbâ à l’aéroport. Je revois son dernier regard. Je revois la terre d’Iran s’éloigner sous les ailes de l’avion. Pendant longtemps, j’ai pensé que mon exil était une histoire de géographie. Aujourd’hui, je crois surtout que c’était une histoire de liens brisés. C’est peut-être là que l’histoire de l’Iran rejoint quelque chose d’universel.

Derrière les révolutions, les guerres, les changements de régime ou les grands discours politiques, il y a toujours des vies ordinaires bouleversées. Il y a des enfants qui perdent leurs repères, des familles qui se déchirent, des amitiés qui s’interrompent et des destins qui changent de direction sans l’avoir choisi. Mon livre ne raconte pas seulement une page de l’histoire iranienne. Il raconte ce que l’Histoire, avec un grand H, peut faire à la vie d’une enfant.

Au fil des pages, on voit émerger une femme qui se construit par l’auto-éducation, la lecture et la réflexion personnelle. Vous semblez suggérer que la culture et le savoir peuvent devenir des instruments d’émancipation face à la domination. Quel rôle la connaissance a-t-elle joué dans votre capacité à reprendre possession de votre destin ?

Je ne suis pas certaine que ce soit la connaissance qui m’ait émancipée. Je crois que c’est d’abord le désir de comprendre. Depuis l’enfance, j’ai toujours été curieuse. Je voulais comprendre les gens, les comportements, les injustices, les contradictions. Mon bâbâ a nourri cette curiosité bien avant que je sache réellement lire. Un jour, il m’a emmenée dans une petite bibliothèque de village qu’il appelait le « Jardin des livres ». Il ne me disait pas de travailler à l’école ou de réussir mes études. Il me montrait autre chose : qu’un livre ouvre des portes, qu’il permet de voyager, de penser et de regarder le monde autrement. Je crois que c’est là que tout a commencé.

Lorsque je suis arrivée en France, l’école n’a pas vraiment cru en moi. On m’a orientée vers une formation professionnelle parce que je maîtrisais mal la langue, que mes résultats étaient faibles et que l’on considérait probablement que ma place était là. On avait orienté mon corps, mon accent et mes silences. J’ai accepté en apparence. Mais intérieurement, quelque chose résistait. Alors j’ai cherché mon propre jardin des livres. Je l’ai trouvé à Beaubourg. J’y passais des heures. Je lisais sans méthode, sans programme, sans maître. Je passais d’un sujet à l’autre, guidée uniquement par la curiosité. Je ne cherchais pas à accumuler du savoir. Je cherchais à comprendre. Avec le recul, je crois que la connaissance m’a offert quelque chose de beaucoup plus précieux que l’instruction : elle m’a permis de produire ma propre compréhension du monde. Pendant longtemps, d’autres ont pensé à ma place. D’autres ont décidé de ce que je devais faire, devenir ou accepter. La lecture, l’observation et la réflexion personnelle m’ont donné la possibilité de reprendre ce pouvoir. La connaissance m’a permis de comprendre le monde par moi-même, et lorsqu’on comprend, il devient beaucoup plus difficile pour les autres de penser à votre place. Dans mon livre, j’écris : « Leur rire voulait m’enfermer. Mon regard, lui, m’en faisait sortir. » Je crois que tout est là. Comprendre a toujours été pour moi une manière de sortir des enfermements. Comprendre une langue. Comprendre une société. Comprendre l’exil. Comprendre les mécanismes de domination. Comprendre mon histoire. Je suis convaincue qu’un être humain ne devient pleinement libre qu’à partir du moment où il exerce son propre jugement.

C’est vrai pour une femme, pour un enfant, mais aussi pour un citoyen. Un citoyen qui ne fait que répéter ce que d’autres pensent reste dépendant. Un citoyen qui comprend devient capable de choisir, de questionner, de résister et de participer pleinement à son destin. Je n’ai pas été sauvée par l’école. Je me suis éduquée à côté d’elle. Et cette liberté conquise par la lecture, la curiosité et l’esprit critique ne m’a plus jamais quittée. Aujourd’hui encore, je pense que comprendre est l’une des formes les plus profondes de la liberté. Parce qu’à chaque fois que nous comprenons quelque chose par nous-mêmes, nous reprenons un peu de pouvoir sur notre propre vie.

Vous dédiez ce livre à votre petit-fils Fanon et vous le présentez comme un « passage de relais ». Après avoir raconté des épisodes parfois très douloureux de votre existence, quel héritage moral ou philosophique souhaitez-vous transmettre aux générations qui vous suivront ?

Je ne crois pas avoir écrit ce livre pour transmettre des leçons. Une leçon peut s’oublier. Une phrase, parfois, traverse toute une vie. Lorsque j’ai quitté l’Iran à treize ans, mon oncle m’a parlé des études. Mon bâbâ, lui, m’a dit autre chose. Il m’a regardée et il m’a dit : « Je ne t’ai pas élevée pour que tu sois comme tout le monde. J’ai confiance en toi. » Pendant longtemps, je n’ai pas mesuré la portée de cette phrase.

Aujourd’hui, je sais qu’elle ne m’a jamais quittée. Dans ma vie, il m’est arrivé souvent de me retrouver seule face à une situation compliquée, ou devant une décision importante. Je me revois assise, silencieuse, en train de réfléchir. Dans ces moments-là, j’entendais sa voix. Cette phrase revenait : « J’ai confiance en toi. » Elle ne décidait pas à ma place. Elle ne me donnait pas de réponse toute faite. Elle me donnait le courage de regarder la situation dans le détail, de peser les choses, de ne pas me précipiter, de choisir mon chemin. C’est cela, pour moi, la vraie transmission. Ce n’est pas seulement transmettre un nom, un sang, une histoire familiale. C’est déposer chez quelqu’un une confiance qui continuera à agir longtemps après nous. L’être humain a trouvé une manière étrange et magnifique de ne pas disparaître tout à fait : il donne la vie, bien sûr, mais surtout il transmet. Une phrase, un regard, une façon de tenir debout, une manière de réfléchir, de résister, d’aimer ou de comprendre le monde.

Mon bâbâ est mort, mais cette phrase vit encore en moi. Elle m’a accompagnée bien après l’exil, bien après l’enfance, bien après la séparation. Si j’ai dédié ce livre à Fanon, c’est parce que je ne voulais pas lui transmettre mes souffrances. Je voulais lui transmettre une confiance. La même confiance qu’un homme a déposée un jour sur les épaules d’une petite fille de treize ans avant qu’elle monte dans un avion pour l’inconnu. J’aimerais que Fanon comprenne que l’on peut perdre beaucoup de choses dans une existence : un pays, une langue, des proches, des certitudes. Mais si quelqu’un vous a vraiment transmis sa confiance, il vous laisse un appui que personne ne peut vous enlever. J’aimerais qu’il garde aussi la curiosité. Qu’il ne laisse personne penser à sa place. Qu’il cherche à comprendre par lui-même. Qu’il lise, qu’il observe, qu’il questionne. Qu’il apprenne à regarder les situations dans leur détail avant de choisir. Je n’ai pas écrit ce livre pour que mon petit-fils porte mon passé. Je l’ai écrit pour qu’il sache d’où vient une part de la confiance que je lui tends aujourd’hui. Bâbâ me l’a donnée. Je l’ai gardée. Et maintenant, à travers ce livre, je la lui transmets.

Une jeunesse iranienne, Sophie Mahdavi Picard, Éditions Baudelaire, 320 pages, 25 euros.