Les camionneurs irlandais ont commencé à bloquer les dépôts de carburant fin mars. Quelques semaines plus tard, Tamara Lich regardait les images depuis son domicile de Medicine Hat, en Alberta — elle n’a pas le droit d’aller plus loin. Co-organisatrice du Convoi de la Liberté canadien de 2022, reconnue coupable de méfait en avril 2025 après le procès le plus long de l’histoire du Commonwealth pour cette infraction, condamnée en octobre à dix-huit mois d’assignation à résidence alors que le parquet réclamait huit ans d’emprisonnement, Tamara Lich connaît le scénario par cœur. Elle l’a vécu de l’intérieur.

Putsch : Les similitudes structurelles entre le Convoi de la Liberté et les protestations irlandaises actuelles vous sautent-elles aux yeux ?

Tamara Lich : Difficile de ne pas les voir. Dans les deux cas, ce sont des citoyens ordinaires, des gens de la classe laborieuse — pas des protestataires professionnels — dont les préoccupations légitimes ont été ignorées jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’autre choix que de pousser en retour. Et dans les deux cas, la réponse populaire a été extraordinaire. En Irlande, les gens qui bordent les routes pour ravitailler les convois, les drapeaux accrochés aux ponts autoroutiers, la solidarité spontanée pour nourrir et approvisionner les camionneurs et les agriculteurs — c’est exactement ce que nous avons vécu au Canada sur la route d’Ottawa. Ce sont toujours les citoyens ordinaires qui font tenir ces mouvements. Pas les partis, pas les syndicats : des gens qui apportent leurs compétences et s’organisent dans l’urgence face à un événement qui évolue heure par heure.

Putsch : En Canada, la réponse gouvernementale a inclus le gel de comptes bancaires et des mesures d’exception. Vous craignez quelque chose de comparable en Irlande ?

Tamara Lich : Oui, profondément. Nous avons des preuves que l’ancien vice-Premier ministre et ministre des Finances canadien a conspiré avec les PDG des grandes banques pour trouver des moyens de geler nos comptes sans se salir les mains. Les formules utilisées ? « Étiquetez-les comme terroristes et gelez leurs avoirs » ou « envoyez-nous une liste des fauteurs de troubles ». Plus de deux cent huit comptes bancaires ont été gelés sans mandat, sans contrôle parlementaire, sans ordonnance judiciaire. Le monde entier a ensuite regardé les forces de l’ordre dégager violemment des manifestants pacifiques des rues d’Ottawa — des civils, des vétérans militaires — les mains liées dans le dos avec des colliers de serrage, transportés aux marges de la ville après la tombée de la nuit, déposés dans une tempête de neige avec pour seul message de ne pas revenir dans la zone rouge. Les gouvernements occidentaux s’arc-boutent et utilisent chaque outil disponible pour écraser la dissidence. Et une fois la dissidence écrasée, ils utilisent chaque outil disponible pour persécuter ceux qu’ils perçoivent comme des leaders — les traîner dans une longue procédure judiciaire pour les démoraliser, les ruiner, et en faire un exemple pour tous les autres.

Personnellement : après deux refus de libération sous caution et quarante-neuf jours de détention provisoire, je suis actuellement à six mois d’une assignation à résidence de dix-huit mois. Une peine qui fait suite au procès pour méfait le plus long de tout le Commonwealth pour ma participation au Convoi. Le procureur de la Couronne fait appel — il avait demandé sept ans pour Chris Barber et huit pour moi. Au Canada, le méfait est une infraction mineure, normalement sanctionnée par une petite amende et peut-être une lettre d’excuses.

Putsch : Le carburant est devenu le déclencheur politique en Irlande. Ces catalyseurs économiques sont-ils en train de supplanter les revendications purement civiques dans les mobilisations occidentales ?

Tamara Lich : Au Canada, en 2022, c’est le passeport vaccinal imposé aux camionneurs transfrontaliers qui a fait déborder le vase — dans un contexte où les libertés civiles s’érodaient déjà depuis deux ans sous couvert de pandémie. En Irlande, c’est la taxe sur le carburant. Dans les deux cas, la goutte d’eau révèle un réservoir plein. Les protestations sont le symptôme d’un mal beaucoup plus large : une défiance accumulée envers des gouvernements qui ont cessé de représenter ceux qu’ils sont censés servir. Et cette taxe irlandaise sur le carburant a simplement mis les roues en mouvement pour un combat qui porte, en réalité, sur l’ensemble des libertés.

Putsch : L’écart entre le récit médiatique dominant et ce qui se passe réellement sur le terrain est frappant dans les deux cas. Comment l’interprétez-vous ?

Tamara Lich : Je ne peux parler que du Canada, mais nous avons des preuves d’une collusion entre l’ancien bureau du Premier ministre, le ministère de la Sécurité publique et les grands médias pour construire un récit selon lequel le Convoi de la Liberté allait être un « 6 janvier canadien ». Ces conversations ont eu lieu avant même que je serre la main de Chris Barber pour la première fois. Les conseillers mettaient d’ailleurs en garde contre une couverture trop agressive, de peur de « pousser les extrémistes vers l’avant ». Les médias dominants au Canada ne fonctionnent plus comme une presse libre : ils opèrent comme le bras propagandiste du gouvernement. Aujourd’hui, plus que jamais, il est vital que les Irlandais soutiennent leurs médias indépendants et leurs journalistes citoyens qui racontent ce qui se passe réellement sur le terrain, sans points de discussion dictés par en haut.

Putsch : Le mouvement irlandais peut-il devenir un point de bascule et relancer des mobilisations similaires à grande échelle en Europe et en Amérique du Nord ?

Tamara Lich : C’est déjà en cours. Des manifestations de soutien aux protestations irlandaises sur le carburant ont déjà émergé en France, en Écosse et en Angleterre. Et ces protestations exposent quelque chose que les gouvernements préfèrent garder dans l’obscurité : la fracture béante entre la classe laborieuse et la classe dirigeante, et le fossé tout aussi abyssal entre ce que les médias racontent et ce qui se déroule réellement. Le vote de défiance au Parlement irlandais aujourd’hui montre comment la pression de la rue peut forcer un changement positif. Le pouvoir est véritablement dans les mains du peuple. C’est précisément ce qui fait peur.