
Producteur de cinéma, réalisateur, scénariste et écrivain, Benoît Cohen répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage « This is not America » qui parait aux éditions Flammarion.
Vous écrivez : « Longtemps, j’ai cru en l’Amérique. » Ce n’est plus le cas ?
J’ai longtemps cru en une certaine idée de l’Amérique. Celle qui m’avait fait rêver enfant, à travers le cinéma, la littérature, la musique. Une Amérique imparfaite, bien sûr, traversée de contradictions et d’injustices, mais capable de se remettre en question, de se réinventer, de faire progresser les droits et les libertés.
Quand Trump a été élu une première fois, en 2016, j’habitais déjà New York. Je me souviens de la sidération, mais surtout de l’immense mobilisation qui avait suivi. Des centaines de milliers de personnes dans les rues, des manifestations presque quotidiennes. On avait le sentiment qu’une partie du pays refusait de se laisser faire.
En novembre 2024, après sa réélection, j’ai attendu la même réaction. Elle n’est pas venue. Autour de moi, à New York, les gens semblaient résignés, épuisés. Comme si l’Amérique avait fini par accepter ce qu’elle avait autrefois rejeté. C’est ce silence qui m’a profondément désespéré. J’ai eu le sentiment que le pays que j’aimais avait disparu.
Et puis je me suis demandé si je ne regardais pas au mauvais endroit. J’ai décidé de traverser les États-Unis pour rencontrer ceux qui continuaient à résister. Des enseignants, des avocats, des militants, des citoyens ordinaires. Et j’ai découvert une autre Amérique, bien vivante. Je ne dirais pas que j’ai retrouvé ma foi en l’Amérique. Mais j’ai retrouvé quelque chose d’essentiel : l’espoir.
Vous voulez montrer un autre visage que celui qui « sature aujourd’hui les médias du monde entier ».
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump occupe presque tout l’espace médiatique. Ses provocations, ses outrances, ses insultes, ses décrets, ses mensonges. Chaque jour apporte son nouveau scandale. Et j’ai parfois le sentiment que les médias du monde entier se délectent de ce spectacle. Parce que la démesure fait vendre, parce que la folie attire davantage l’attention que la mesure. Trump l’a parfaitement compris. Il est à la fois le président des États-Unis et le personnage principal d’une émission de téléréalité planétaire.
Mais à force de braquer les projecteurs sur lui, on finit par rendre invisibles tous ceux qui lui résistent. C’est précisément ce qui m’intéressait. Aller voir ce qui se passe hors champ.
Car pendant que Trump monopolise les écrans, des milliers d’Américains s’organisent. Ils défendent les immigrés, accompagnent les personnes menacées d’expulsion, saisissent les tribunaux, manifestent, inventent de nouvelles formes de solidarité. Ils ne font pas forcément de bruit. Ils ne sont pas toujours spectaculaires. Mais ils agissent.
Je ne voulais pas écrire un livre de plus sur Trump. Je voulais raconter ceux qui refusent de lui abandonner leur pays. Et rappeler qu’un président, aussi omniprésent soit-il, ne résume jamais à lui seul toute une nation.
Vous pensez que Donald Trump espère que des manifestations violentes se multiplient pour utiliser l’Insurrection Act et annuler les élections…
C’est une crainte que j’ai, oui. Et elle repose sur des déclarations qui méritent d’être prises au sérieux. Trump a menacé à plusieurs reprises d’invoquer l’Insurrection Act, cette loi de 1807 qui permet, dans certaines circonstances exceptionnelles, de déployer l’armée sur le territoire américain.
En janvier 2026, il a même déclaré à Reuters, à propos des élections de mi-mandat : « Nous ne devrions même pas avoir d’élections. » La Maison-Blanche a expliqué ensuite qu’il plaisantait. Mais lorsqu’un président tient ce genre de propos, personnellement je ne trouve pas cela particulièrement drôle.
Je crains qu’une escalade de la violence dans les manifestations puisse lui fournir le prétexte d’une intervention militaire et d’une remise en cause du processus démocratique. Cela ne signifie pas qu’il pourrait légalement annuler les élections d’un simple décret. Mais on a vu, le 6 janvier 2021 lors de l’attaque du Capitole, jusqu’où pouvait aller sa contestation d’un résultat électoral.
Ce qui m’a frappé pendant mon voyage, c’est à quel point les militants que j’ai rencontrés étaient conscients de ce danger. Beaucoup insistaient sur la nécessité absolue de la non-violence. Ils savaient que la moindre image d’affrontement pouvait être utilisée contre eux. Leur force, c’était précisément de refuser de tomber dans ce piège.
Même les gens de Hollywood ont peur, ils ne veulent pas prendre le risque d’apparaître hostiles à Trump et refusent d’être interviewés, sauf les vedettes les plus établies. C’est le retour du maccarthysme ?
Le parallèle est troublant, même s’il faut se garder de confondre les deux époques. Dans les années 1950, le maccarthysme avait installé à Hollywood un climat de suspicion et de délation. Des scénaristes, des réalisateurs, des acteurs se retrouvaient sur des listes noires, privés de travail en raison de leurs opinions politiques, parfois contraints de dénoncer leurs collègues pour sauver leur carrière.
Aujourd’hui, il n’existe pas de dispositif identique. Mais on retrouve un mécanisme que je trouve inquiétant : la peur de parler. À Los Angeles, j’ai été frappé par les réticences de certaines personnes à s’exprimer publiquement contre Trump. Ceux qui disposent d’une notoriété et d’une indépendance financière suffisantes, comme Robert De Niro ou Bruce Springsteen, peuvent se permettre de prendre position. Pour les autres, les risques professionnels paraissent beaucoup plus importants.
Et c’est là que le danger commence. Quand il n’est même plus nécessaire de censurer les gens parce qu’ils se censurent eux-mêmes. Quand des artistes, dont le métier est précisément d’interroger le monde, préfèrent se taire.
Hollywood a longtemps été un formidable espace de contestation, mais aussi une industrie soumise à des intérêts économiques considérables. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas seulement la pression du pouvoir politique. C’est la facilité avec laquelle la peur peut devenir une habitude. Et le silence, une forme de normalité.
À New York, vous vous êtes félicité de l’élection de Zohran Mamdani, qui a plutôt inquiété vos amis à Paris…
Ce qui m’a frappé en rentrant à Brooklyn après l’été, c’est que quelque chose avait changé. L’atmosphère était plus légère. Dans les rues, chez les commerçants, parmi mes voisins, je sentais renaître un enthousiasme que je n’avais pas connu depuis longtemps. Zohran Mamdani avait réussi à redonner de l’espoir à une partie des New-Yorkais.
Il incarnait à mes yeux l’exact contraire de Trump. Un jeune homme musulman, fils d’immigrés, intelligent, progressiste, qui parlait de justice sociale, de solidarité, de logement, de transports gratuits. Son ambition était finalement assez simple : rendre New York à nouveau accessible à ceux qui y vivent en taxant plus lourdement les ultras riches. Dans une ville où les inégalités sont devenues vertigineuses, son programme avait quelque chose de presque révolutionnaire.
Et puis il a été élu. Voir cette foule jeune, métissée, enthousiaste célébrer sa victoire m’a profondément ému. C’était la preuve que la démocratie américaine était encore capable de produire autre chose que du ressentiment et de la peur.
Mais lorsque j’ai partagé mon enthousiasme avec mes amis parisiens, j’ai découvert un décalage saisissant. Beaucoup étaient persuadés que Mamdani était un antisémite notoire, un dangereux communiste, voire un islamiste radical. Beaucoup répétaient des rumeurs totalement fantaisistes, prétendant que l’apprentissage de l’arabe allait devenir obligatoire dans les écoles de New York. J’avais beau leur faire écouter ses discours, partager les images de ses rencontres avec les différentes communautés de la ville, dont la communauté juive, expliquer que ses propositions concernaient avant tout le coût de la vie, rien n’y faisait.
Ce qui m’a frappé, c’est notre difficulté, en France, à regarder l’Amérique autrement qu’à travers nos propres obsessions politiques. Comme si nous étions devenus incapables d’imaginer qu’un homme musulman, de gauche, puisse aussi porter un projet rassembleur et non clivant.
Pour moi, son élection a été l’un des signes les plus encourageants de cette année. Elle ne signifie pas que l’Amérique est sauvée. Elle signifie simplement qu’elle n’a pas dit son dernier mot.

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