En refusant le spectacle de l’horreur, le temps est venu d’écouter les tonalités mineures, de tendre l’oreille sotto voce vers les murmures, vers les basses fréquences ; de trouver les oasis, les îlots, où la dignité de tous les êtres vivants est préservée.
« In Minor Keys », déclaration curatoriale de Koyo Kouoh, 2025

Nous sommes des artistes et curateur·ices invité·es de la 61e Exposition internationale d’art de La Biennale di Venezia conçue par Koyo Kouoh. En tant qu’acteur·ices culturel·les et qu’êtres humains ayant grandi et vivant dans une multiplicité de lieux à travers le monde, nous exprimons notre solidarité avec toutes les personnes soumises à des formes croissantes d’oppression systémique, d’inégalités et d’effacement, qu’il s’agisse du génocide et du nettoyage ethnique en Palestine, au Soudan et au Myanmar, ou de la violence généralisée, de l’occupation et de la guerre au Cameroun, au Congo, à Cuba, en Iran, au Cachemire, au Liban, au Mozambique, en Ukraine, au Venezuela et dans bien trop d’autres endroits. Tel est le monde dans lequel nous vivons, le monde dans lequel nous travaillons et le contexte global dans lequel la 61e Biennale sera vue et reçue.

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Nous sommes engagé·es dans une pratique décoloniale active, fondée sur une politique antiraciste et sur la défense des droits humains, qui est au cœur de notre travail. Nous élevons la voix pour résister à l’intensification de la répression, de la censure et de la surveillance des espaces culturels et intellectuels.

Plus précisément, nous sommes rassemblé·es pour contester la décision de la Biennale de relocaliser exceptionnellement le pavillon israélien dans l’Arsenal. Intégrer le pavillon israélien dans des espaces proches de l’exposition principale « In Minor Keys », conçue par Koyo Kouoh, constitue une intrusion et va à l’encontre de la vision curatoriale de Kouoh, sa déclaration curatoriale et les principes de « solidarité radicale » qu’elle a formulés si clairement dans l’ensemble de son œuvre. Cela instaurera également un climat de violence et de peur lié à la présence militaire et policière accompagnant le pavillon israélien. Cela nous concerne directement en tant qu’artistes participant à l’exposition. Le 13 mars 2026, nous avons demandé à la Biennale de revenir sur cette décision.

La Biennale a fait valoir une position de neutralité, mais nous lui répondons qu’autoriser la participation de gouvernements qui se livrent activement à des crimes de guerre, des atrocités et un génocide n’est pas neutre. Une communauté de nations ne peut exister que si les États sont sanctionnés lorsqu’ils violent de manière flagrante le droit international et les droits humains. En tant qu’événement artistique le plus important et visible au monde, toute position adoptée par la Biennale a un impact considérable. S’il est sans doute au-delà du pouvoir d’une exposition de rendre justice à toutes nos préoccupations, il existe néanmoins des limites éthiques à ne pas franchir et des actions qui ne doivent pas être normalisées.

La Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies a affirmé qu’Israël avait commis un génocide à l’encontre des Palestinien·nes de la bande de Gaza, et cette même conclusion a été établie par l’Association internationale des spécialistes du génocide (IAGS), Human Rights Watch, ainsi que par les principales associations israéliennes de défense des droits humains B’Tselem et Physicians for Human Rights Israël. Les atrocités commises par le gouvernement israélien sont largement documentées, tout comme le régime d’apartheid structurel et systémique qui se caractérise par des attaques brutales, des massacres et des annexions illégales de terres. Le mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale (CPI) le 21 novembre 2024 à l’encontre du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou est toujours en vigueur. Tant que ces crimes se poursuivent il est inadmissible que la Biennale accueille un pavillon israélien.

Les Nations unies ont également fait état de la complicité directe d’autres pays : « Le génocide en cours à Gaza est un crime collectif, perpétré avec la complicité d’États tiers influents qui permettent de longue date à Israël de se livrer à des violations systématiques du droit international. S’inscrivant dans le prolongement de discours coloniaux qui déshumanisent les Palestiniens, cette abomination diffusée en direct a été commise avec le soutien direct, l’aide matérielle et la protection diplomatique d’États tiers et, dans certains cas, avec leur participation active. »

La Biennale a déjà décidé par le passé d’exclure certains pavillons nationaux en raison d’agressions militaires unilatérales ou de leurs régimes d’apartheid. Si certaines exclusions (l’Afrique du Sud de 1968 à 1993, la Russie de 2022 à 2024) ont été motivées par des sanctions internationales, la Biennale a également pris position quand les circonstances l’exigeaient. En 1974 notamment, la Biennale a exprimé sa solidarité avec le peuple chilien : tous les pavillons nationaux furent fermés et l’édition de 1974 renommée « Liberté pour le Chili ; Pour une culture démocratique et antifasciste ».

La Biennale a établi un autre précédent important avec sa déclaration de 2022, excluant la participation officielle de la Russie : « Il y aura toujours une place dans les expositions de la Biennale pour celles et ceux qui s’opposent au régime actuel en Russie […] Tant que cette situation perdurera, la Biennale rejette toute forme de collaboration avec celles et ceux qui […] ont commis ou soutenu un acte d’agression aussi grave, et n’acceptera donc pas la présence, à aucun de ses événements, de délégations officielles, d’institutions, ou de personnes liées de quelque manière que ce soit au gouvernement russe. »

Nous estimons que ces principes restent valables aujourd’hui et qu’ils s’appliquent à Israël, à la Russie et aux États-Unis. Il existe une limite au-delà de laquelle la participation à la Biennale ne doit pas être normalisée. Comme en 2022, la situation actuelle exige que la Biennale de Venise exclue toute délégation officielle de régimes se rendant actuellement coupables de crimes de guerre, notamment Israël, la Russie et les États-Unis.

L’absence persistante d’un pavillon palestinien ne fait que souligner l’inégalité inhérente à l’accueil du pavillon israélien[1].

Nous appelons le président et la direction de la Biennale à se joindre à nous pour faire de la Biennale d’art contemporain de Venise 2026 un lieu où, dans les mots de Koyo Kouoh, « la dignité de tous les êtres vivants est préservée ».

Signataires :

1. Alice Maher

2. Carolina Caycedo

3. Vera Tamari

4. Hagar Ophir

5. Avital Barak

6. Sohrab Hura

7. Yoshiko Shimada

8. Rachel Fallon

9. Florence Lazar

10. Carrie Schneider

11. Nolan Oswald Dennis

12. Alan Phelan

13. Mohammed Joha

14. Uriel Orlow

15. Natalia Lassalle-Morillo

16. Hala Schoukair

17. Gala Porras-Kim

18. Alfredo Jaar

19. Thania Petersen

20. Sofía Gallisá Muriente

21. rana elnemr

22. Himali Singh Soin and

23. David Soin Tappeser

24. Pio Abad

25. Anonymous artist

26. Yo-E Ryou

27. Anonymous artist

28. BuBu de la Madeleine

29. Tabita Rezaire

30. Cauleen Smith

31. Fabrice Aragno

32. Rasha Salti

33. Gabe Beckhurst Feijoo

34. Joana Hadjithomas et

35. Khalil Joreige

36. Mohammed Rahman

37. Alexa Kumiko Hatanaka

38. Guadalupe Rosales

39. Nina Katchadourian

40. Kemang Wa Lehulere

41. Sabian Baumann

42. Anonymous artist

43. Walid Raad

44. Marigold Santos

45. Rajni Perera

46. Bonnie Devine

47. Annalee Davis

48. Éric Baudelaire

49. Buhlebezwe Siwani

50. Guadalupe Maravilla

51. IONE for Pauline Oliveros

52. Raed Yassin

53. Anonymous artist

54. Anonymous artist

55. lugar a dudas

56. Amina Saoudi

57. Anonymous artist

58. Johannes Phokela

59. Rory Tsapayi

60. Anonymous artist

61. Carrie Yamaoka

62. Joy Episalla

63. Zoe Leonard

64. fierce pussy

65. Anonymous artist

66. Ayrson Heráclito

67. Berni Searle

68. Anonymous artist

69. Theo Eshetu

70. Anonymous artist

71. Nancy Brooks Brody Estate

72. Edouard Duval-Carrié

73. Denniston Hill


[1] La Palestine a été reconnue comme un état souverain par 157 des 192 pays membres des Nations unies, Israël par 163.