I. Tu es des leurs, hein ?
1
Il est minuit et, dans un coin du patio où se déroule la fête, Violet demande si je me souviens des Denver-7. Bien sûr, des êtres artificiels, impossibles à identifier. Des androïdes, précise-t-elle, pointilleuse, comme si sa vie en dépendait. Et elle me parle des survivants, des androïdes du secteur Denver-7 qu’on croise encore à Barcelone, ils ont des souvenirs implantés et la faculté de se reproduire. Beaucoup d’entre eux, dit-elle, ont eu une descendance. Je sais de quoi elle parle. D’abord, parce qu’à une époque pas si lointaine il était beaucoup question des Denver-7. Mais ça n’a pas duré. Certains ont des tendances agressives, ils portent les gènes de la violence.
Ils étaient programmés pour vivre quatre ans, et un grave défaut dans leur alimentation électrique – la “mégapanne” de Barcelone – leur avait donné une vie ouverte, d’une durée indéterminée, mais ces derniers temps on ne parle plus d’eux, ils sont discrets, ils ne cherchent pas à se distinguer des gens ordinaires. Violet en doute. D’accord, dit-elle, ils ne cherchent pas à attirer l’attention, mais il y a des impulsifs, à partir d’un certain âge ils veulent se venger de ceux qui les ont achetés pour faire d’eux leurs domestiques.
Je ne savais pas, dis-je. Avec le temps, dit-elle, ils se sont débrouillés pour mener une vie normale, mais quelques-uns sont encore un peu perdus. Je demande pourquoi ils sont perdus. À cause de la confusion, enchaîne-t-elle, que tissent les souvenirs implantés.
Je m’étonne qu’elle sache tant de choses sur les Denver-7, mais encore plus qu’après tant d’années sans se voir elle ne me parle plus que d’eux. J’essaie de mettre un terme à cette conversation, d’une teneur robotique soutenue. Tu sais, dis-je, il s’agit d’un phénomène très barcelonais. Violet sent que je veux changer de sujet, et elle insiste. En tout cas, dit-elle, pour moi, le problème, c’est que certains Denver-7, en vivant au-delà de ce qui était programmé, ont accédé petit à petit à une conscience empathique supérieure.
Tiens ! Je ne connaissais pas ce concept imposant de “conscience empathique supérieure”. En voyant leur temps de vie rallongé, dit-elle, certains se sont si bien adaptés à cette nouvelle programmation qu’ils se sont trop humanisés et, comme je te l’ai dit, ils ont senti l’appel au soulèvement, il a même fallu en calmer certains. Je lui demande ce qu’elle entend par calmer. Qu’il a fallu en retirer quelques-uns discrètement, dit-elle avec un regard torve. Et qu’entend-elle par retirer ? Violet, impassible, dit que, pour éviter la panique générale, il n’y a pas très longtemps on a abattu – elle utilise cet euphémisme poisseux – une poignée d’exaltés en faisant passer leur mort pour des règlements de comptes entre trafiquants de drogue.
Je ne savais pas tout ça et je la félicite d’en savoir autant sur les Denver-7 survivants, à Barcelone. Oh, tu ne sais encore rien, dit-elle. Et elle avale une rasade plutôt démesurée du cocktail impressionnant qu’elle a entre les mains. C’est peut-être l’alcool, me dis-je, qui déclenche chez Violet cette obsession des Denver-7, un sujet que, pour ma part, je préférerais ne pas aborder.
2
Je commets une erreur : juste pour plaisanter, je lui demande si par hasard elle n’aurait pas des souvenirs implantés. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai déclenché ! Je ne m’attendais pas à une telle réaction de sa part ! Elle braque sur moi des yeux exorbités et je comprends immédiatement que j’aurais aussi bien pu dire qu’elle était une Denver-7. Ou alors elle est scandalisée que je ne la reconnaisse pas comme telle, comme une Denver.
Je ne sais que faire, je suis coincé, dans les deux cas. Je n’ai pas vu Violet depuis des années, et d’après ce que je constate maintenant, elle n’a plus grand-chose de la “fiancée éternelle” d’Altobelli, cette jeune femme presque toujours silencieuse et docile, cette compagne extrêmement discrète qui suivait partout le défunt Antonio Altobelli, mon vénérable ami et mon maître d’écriture, un des rares romanciers courageux qu’a connus Barcelone.
Impossible de ne pas me rappeler combien j’étais audacieux quand j’appartenais au cercle d’Altobelli, je croyais peut-être qu’il me protégeait. Violet faisait aussi partie de ce même cercle, et elle doit se souvenir qu’à l’époque on disait de moi que j’étais autiste. Ce n’était pas le cas, mais il est vrai que, dans mes premières années d’assistant d’Altobelli, on aurait pu le croire. J’étais coupé du monde des gens ordinaires et j’avais une tendance marquée à débiter à tout moment, sans filtre, ce que je pensais. J’étais une âme libre, mais je préférais passer pour un autiste, cela me permettait de dire tout ce qui me passait par la tête.
Ce qui m’arrivait, j’en ai vu le reflet il y a quelques mois dans la série atypique Dinosaures, écrite par une autiste qui avait le talent magnifique de tout bouleverser et de montrer la vie tellement factice de n’importe quel neurotypique, à savoir de n’importe quelle personne considérée comme normale. Parce que les gens ne cessent de feindre et en réalité ne peuvent jamais être eux-mêmes, à leur façon ils sont terriblement enfermés dans un truc qui n’existe pas et qui a tout l’air, au fond, de n’avoir aucun sens. Je parle du monde, bien entendu.
3
J’ai d’abord été l’assistant et le secrétaire d’Altobelli, plus tard un ami proche, et par la suite son héritier sur la Terre. J’avais une relation très instable avec lui : secrétaire humble puis vaniteux, compagnon de beuveries, disciple et, après sa mort, héritier d’une bibliothèque imposante.
Je pense qu’Altobelli (qu’on surnommait aussi l’Échouiste) fut l’écrivain le plus talentueux (ou courageux, peu importe) de sa génération, celle des petits-enfants de ces héros “forgés dans tant de batailles, et qui pleuraient aujourd’hui dans les coins des tavernes”, dont avait parlé Juan Marsé dans Un jour je reviendrai.
Sa tendance à affronter tous les dangers ne l’empêcha pas de tomber, vaincu par lui-même. Mais, par ailleurs, l’Échouiste multiplia les gestes de courage, par exemple en déclarant à tout le monde qu’il avait opté pour une littérature impudente, irresponsable et surtout divertissante, dans le genre de Laurence Sterne (autant dire Cervantès), car il ne supportait pas le narcissisme de ceux qui croyaient contribuer à l’amélioration de la société par leurs œuvres.
Il sut s’amuser, même quand il bascula dans sa soudaine et périlleuse “mauvaise vie” qui l’entraîna vers un point final irrémédiable. Et pourtant, bien que confronté aux cadres de vie les plus rigoureux, il n’oublia jamais de passer du bon temps, et de me conseiller obstinément des lectures indispensables, à commencer (il ne manquait pas d’humour) par Le Golem, de Gustav Meyrink. Après s’être assuré que je l’avais lu, il endossa le rôle de guide pour me laisser un legs éminent sous la forme d’ouvrages essentiels.
Chaque fois qu’il me recommandait un livre, s’ensuivait un éclat de rire infiniment sérieux. Un jour tu comprendras, m’expliqua-t-il à plusieurs reprises.
Je me rappelle un soir, il y a une dizaine d’années, où, après m’avoir félicité de souscrire si fidèlement à sa vision de l’art comme étant “la forme la plus haute du sacré”, il me déclara qu’ayant misé si gros sur sa propre destruction il se rapprochait irrémédiablement de son dernier abîme.
Il tarda tellement à m’annoncer une nouvelle aussi grave que je crus qu’il ajouterait un éclat de rire pour me rassurer. Or non seulement ce rire ne vint pas, mais Altobelli marqua une pause tendue que je n’oublierai jamais, car elle précéda quelques mots qui me surprirent encore plus : au rythme où le terme de sa vie se rapprochait, déclara-t-il, j’hériterais bientôt des livres de sa bibliothèque.
Savoir qu’ils tomberont entre mes mains, explique-t-il, l’aiderait à passer tranquillement dans l’autre monde. Après cette déclaration, alors, enfin, il s’esclaffa, mais son rire était tellement glacé qu’il me paniqua. Comme si avec la bibliothèque il avait voulu me léguer ce rire mortifère.
En ce jour si absolument mémorable, il y eut de tout. Et je le dis parce que j’en ai gardé un souvenir étrange : après m’avoir confirmé qu’il allait me léguer sa bibliothèque, il me souligna qu’à la différence de ceux qui, sachant qu’il était inimitable, l’imitaient et se tournaient en ridicule, pour lui j’étais le seul capable de diffuser son œuvre, d’écrire à partir de ce qu’il avait écrit, et que l’imitation ne se remarquerait pas, car, que cela me plaise ou non, j’étais encore plus bizarre que lui. Et au cas où cela se remarquerait, dit-il, c’était sans importance, en effet on finissait toujours par découvrir que ce qu’on voulait écrire était indicible.
À cet instant précis, je compris pourquoi on l’appelait l’Échouiste. Parce que sa lucidité lui montrait qu’il était en plein échec, ce qui ne l’empêchait pas d’écrire. Et parce que cette lucidité lui montrait l’impossibilité de recourir au code limité de la langue pour s’exprimer. Et aussi parce qu’il connaissait l’universalité de cet échec qui concerne (et plus que jamais depuis une centaine d’années) tous les écrivains passés et à venir, dotés de talent, en sorte que dans le fond aucune personne intelligente ne peut ignorer que ce qu’elle voudrait écrire lui restera toujours indicible. Toutefois, en dépit de cette constatation, pas question de renoncer à écrire, ni de renoncer aux choses du monde, il est préférable de suivre la recommandation de Julio Cortázar dans Marelle : “Mais ce que je voudrais te dire me paraît justement indicible. Il faut tourner autour comme un chien qui cherche à attraper sa queue […] je fais tout mon possible pour que les choses renoncent à moi.”
4
Jour mémorable que ce jour où tout mon être craqua, à un moment donné je faillis même dire à mon ancien chef qu’il n’avait aucune raison de voir l’abîme aussi proche. Mais lui, comme s’il avait pressenti que j’allais lui dire un truc du genre bien mou et débonnaire, me devança pour me déclarer qu’il avait une “idée sombre”, mais hautement intéressante, pour l’avenir de sa bibliothèque quand celle-ci deviendrait mienne.
Je ne tardai pas à apprendre que le principe de cette idée sombre était d’alléger le plus possible la bibliothèque que je recevrais, en sélectionnant mes livres préférés – un nombre indéterminé de livres de chevet –, que je rangerais dans une pièce mal éclairée de ma maison, où je pourrais envisager la possibilité qu’un jour, quand je serais devenu un lecteur endurci, certains d’entre eux viennent constituer un très subjectif Canon intempestif.
— Je m’explique ?
— Un Canon ?
— Oui, mais intempestif, légèrement inactuel. Car je crois que dans quelques années, si tu lis tous les jours, tu seras en mesure de composer un Canon équivoque, comme celui que tout le monde fait, mais plus revêche que celui de tout le monde.
— Et pourquoi mal éclairée ?
— Pour cette raison, justement, parce que la tienne manque sûrement de lumière.
Altobelli s’esclaffa encore plus fort. On avait l’impression que rien ne l’amusait davantage que l’obscurité.
— Et parce que sans les ombres, dit-il, les livres qui nous plaisent tant ne seraient rien.
Cette dernière phrase fit place à un moment qui tant d’années après est encore gravé en moi. En effet, ces mots pompeux, un rien solennels, imitaient sans le vouloir le ton habituel, aux limites du mauvais goût ou de la vacuité, de l’essayiste Maurice Blanchot. Raison pour laquelle je laissai timidement échapper un rire. Le plus curieux de tout : Altobelli fit de même et nous finîmes par nous esclaffer tous les deux, une conjonction fracassante d’éclats de rire que souligna la complicité qui existait entre nous quand il s’agissait de se moquer de certaines de nos idoles.
— Et pourquoi un Canon intempestif ?
L’espace d’un instant, après la question, je faillis réhabiliter Blanchot, peut-être un peu trop vite et en secret, lequel a eu un jour un mot très heureux, du genre la réponse est très souvent le malheur de la question. Mais tant pis, finis-je par penser, si ce malheur survient, et je répétai ma question.
— Et pourquoi intempestif ?
— Parce que c’est l’adjectif que criait Nietzsche avant de sombrer dans sa bruyante folie, à Turin. J’aime les folies, que veux-tu que je te dise ! Et si elles sont de Nietzsche, encore mieux. Et parce qu’un ami vient de m’écrire que pour être réellement contemporain il faut être légèrement inactuel. Et crois-moi, cela m’a beaucoup aidé qu’il me suggère qu’un jour, quand je sentirais le moment venu, j’adopte cette position déplacée que nous offre le langage.
— Déplacée ?
Il parlait dans sa lettre de cette position qui offrait, sous forme de parallaxe, la distance critique permettant d’esquisser une divergence.
Parallaxe ? Que signifiait ce mot ? Il eut un sourire paternel. C’était en quelque sorte, dit-il, la variation apparente de la position d’un objet, en particulier d’un astre, quand celui qui le regarde change de place.
Je remarquai, amusé, qu’à son insu il s’était remis à parler de façon pompeuse, genre Blanchot.
Et qui était l’ami qui lui avait parlé de l’intempestif ? Il s’agissait d’un romancier, Carlos Fonseca, costaricien et portoricain, qui écrivait à Londres et était le meilleur ami du docteur portugais qui à son tour était aussi le meilleur ami d’Altobelli.
Et comment s’appelait ce Portugais ? Je le saurais le moment venu, dit-il. Et voilà, je me sentis d’une certaine façon un peu déplacé.
— Excuse-moi de te reposer la question, mais pourquoi un Canon ?
— Parce qu’il est possible qu’il t’aide à avoir un projet dans la vie. En réalité, tu es déjà un déplacé. Pourquoi ne pas essayer de te déplacer un peu plus ?
J’eus l’impression qu’il venait de me donner une idée sombre, mais au fond très lumineuse : le Canon déplacé.
— Je comprends, dis-je. Dans la mesure où je vais échouer, comme tout le monde, qu’au moins il soit amusant de constituer un Canon tordu.
Il étouffa un rire et me corrigea :
— Déplacé.
5
Pendant que Violet continue de me dévisager de très près et avec un intérêt excessif – il ne manquerait plus qu’elle me demande de voir ma denture –, je m’interroge sur ma présence ici, à cette fête, où je ne connais pour ainsi dire personne, presque tous appartiennent au petit monde barcelonais de l’art, et la plupart d’entre eux, je ne les ai jamais vus de ma vie.
À vrai dire je me demande ce que je fais dans cette fête. C’est une bonne chose que j’aime à me sentir déplacé en tout lieu, mais, si j’étais un peu plus sincère avec moi-même, je devrais me rappeler que je suis ici parce que j’ai été invité par Chus Martínez, une amie de longue date qui est revenue hier de Bâle, où elle travaille à l’IAGN (Institute Art Gender Nature), et qui a organisé cette soirée festive dans le patio de cet appartement du quartier de l’Ensanche.
C’était drôle, l’autre jour, quand Chus m’a appelé pour m’inviter, elle m’a demandé presque à brûle-pourpoint “comment je remplissais ma vie”. Chus est ainsi, parfois, ce qu’elle dit, on ne s’y attend pas. J’ai été le plus souple possible :
— Je la remplis en construisant un Canon.
En réalité, j’aurais préféré répondre que je remplissais ma vie avec la construction imaginaire d’“une atmosphère de Canon”. Mais alors il aurait fallu que j’explique pourquoi “imaginaire”, et tout aurait sans doute été plus compliqué pour moi. En sorte que – tout en songeant que j’aurais aussi bien pu me l’expliquer à moi-même, car j’en avais grand besoin – j’en suis venu à lui dire que j’étais en train de composer un Canon avec un petit nombre de livres que je m’étais plus ou moins appropriés et vers lesquels je pourrais retourner inlassablement sans jamais en épuiser le sens.
Je continue ?
— Oui.
Ce “Oui” m’a paru bizarre, parce qu’il répondait à une question que je m’étais posée lors d’une pause dans ma conversation avec Chus, mais que je n’avais pas formulée à haute voix. Voilà pourquoi je l’avais trouvé bizarre. J’ai décidé de faire comme si de rien n’était. Mais j’étais néanmoins inquiet. Et j’ai sombré dans une spéculation qui m’a entraîné dans un lieu inattendu : le soupçon que ce “Oui” avait été prononcé par l’Auteur, cette figure qui survole la vie de nombreux romanciers.
En tout cas, me suis-je dit, l’Auteur n’a pas à intervenir dans cette conversation avec Chus, conversation qui m’aide à voir plus clairement le modèle de Canon que je suis en train de construire. C’est un Canon d’ordre privé – me suis-je dit aussi – et je ne vais l’imposer à personne, outre que ce serait une folie d’essayer puisque je cherche avant tout une liste un peu déplacée qui n’a pas l’intention d’attirer les chalands.
— Le Canon me sert – j’ai fini par être tout à fait franc avec Chus – à mieux vivre, peut-être à vivre la lecture avec plus de passion, engagé à fond dans la construction de quelque chose.
Et je reste d’accord avec ça. L’essentiel est que je le construise. Si un jour, pour une raison quelconque, quelque chose ou quelqu’un devait démolir mon Canon déplacé et arbitraire, il n’y aurait pas de raison qu’il se passe quelque chose, l’essentiel serait toujours de l’avoir mené à bien. Ou faudrait-il croire que tout ce qui se crée ne peut être démoli ? Pour moi, ce qui demeure, c’est la sensation qu’un jour, quelque part, quelque chose a été construit.
— Chus, tu es toujours là ?
— Oui, j’entends presque ce que tu penses.
6
Ce qui me frappe surtout chez Violet, c’est qu’elle soit devenue si loquace et si énergique, sans aucun doute bien plus qu’au temps où elle tenait le rôle de fiancée très sage et très docile. Et aussi qu’elle soit maintenant si moderne, alors qu’avant d’être moderne elle n’était absolument rien. Les années ont passé, me dis-je, mais il y a dans cette modernité de Violet une volonté évidente d’“être à jour”, comme si, par les temps qui courent, c’était aussi nécessaire qu’auparavant.
Je la regarde droit dans les yeux, j’ai sûrement besoin de m’assurer qu’elle a beaucoup changé par rapport à l’époque où elle était si soumise. Elle se rend compte que je l’observe, et elle réagit avec un embarras qui me semble factice. Puisque je la regarde de cette façon, dit-elle, j’ai gagné haut la main le droit de reprendre le sujet des Denver.
— Des Denver-7 ? demandé-je.
— Des Denver, très cher. Le 7 est juste un modèle commercial.
Les Denver ! Ah non, de grâce ! Je prends les devants. Tu crois peut-être, dis-je, que c’est un sujet des plus moderne, l’intelligence artificielle et tous ces trucs à la mode aujourd’hui, alors qu’en réalité ton sujet est robotique et n’a pas grand-chose de moderne, il est plus vieux que la Bible : l’insurrection de la force brute contre l’intelligence.
Elle éclate de rire, mais elle est un peu contrariée. Sans parler, dis-je, du Golem, ou de ce roman de Karel Čapek dans lequel l’invention d’un ingénieur bouleversait la conduite humaine et sociale, car en désintégrant la matière pour produire de l’énergie, elle libérait aussi le Divin Absolu et mystique.
Que Dieu et le Divin Absolu me protègent ! Dans quel état elle s’est mise, sans que cette fois non plus j’aie pu le prévoir ! J’étais peut-être un peu lourd en citant Čapek… Violet fait un bond plutôt étrange, comme automatique, en avant, furibonde, et renverse en partie son cocktail. Aussitôt, sollicitant l’attention du bar installé au milieu de la terrasse, elle réclame qu’on lui serve un autre bullshot.
— Un problème avec Čapek ? dis-je pour plaisanter.
— Exactement. Avec Čapek et tous les Tchèques que tu pourras me citer. Je dois te dire que ces derniers temps tu transformes tout en littérature et que tu vois de l’écriture là où nous voyons la routine de tous les jours, franchement, tu m’as l’air très esclavagisé, très possédé par les livres, très majordomisé, que veux-tu que je te dise !
Je suis étonné de l’assurance de plus en plus grande avec laquelle elle me parle, même si celle-ci a sa logique, car en fin de compte il fut un temps où on se voyait presque tous les jours, elle en tant que fiancée sage et docile, moi en tant que secrétaire (et pas en tant que majordome) et collaborateur à intervalles réguliers des bringues effrénées que dans ses moments de liberté Altobelli avait coutume d’organiser. Ce qui n’empêche que ce majordomisé, outre qu’il est comique et que je ne l’ai jamais entendu, sonne plutôt faux.
— Tant et tant de littérature, insiste Violet, il serait peut-être temps que tu t’ouvres à la vie des gens ordinaires, tu ne crois pas ?
Je repère aussitôt le piège, parce qu’elle a dû remarquer que je suis hyperhumanisé, je dirais même beaucoup plus qu’il ne faudrait. Et donc ce que recherche Violet, c’est que je m’indigne de l’accusation et que ma colère soudaine révèle ce que je suis réellement : un Denver qui ne peut pas s’humaniser plus qu’il ne l’est déjà, car il risquerait d’être abattu au premier coin de rue.
Pause.
(Comme Violet m’a accusé de tout transformer en littérature, j’appliquerai dorénavant sans complexe, sous la forme d’une vengeance secrète, le recours aux pauses que Samuel Beckett insérait dans les manuscrits de ses œuvres, un peu à la manière des partitions, où les lecteurs n’avaient plus qu’à décider de leur durée.)
— Allons, on voit de loin, réponds-je à Violet, que je suis une personne ordinaire qui parle à des gens aussi ordinaires que toi.
Pour toute réponse, Violet me dit que je parle vraiment très bien quand on sait d’où je viens.
7
En tout cas, je suis indigné par ce que sous-entendent ses propos : l’accusation cynique de vivre dans les livres alors que depuis des années je fais preuve de pragmatisme, de réalisme, d’un sens pratique absolu, comme on a pu le voir ces dernières années avec la gestion complexe, par exemple, de l’héritage que, après sa mort déchirante, j’ai reçu de la très regrettée Aiko.
Quand je pense à ma femme, à l’exceptionnelle Aiko, je suis toujours furieux de voir comment je l’ai perdue et comment, à quoi bon me leurrer, j’aurais pu intervenir. Ce vieux malaise, incrusté en moi pour toujours, je le déverse maintenant sur Violet, en raison du reproche injuste qui lui a simplement servi à me tendre un piège grossier. Le désir de vengeance me pousse à lui demander si par hasard elle ne serait pas une Denver en révolte. Et j’ajoute avec une haine que je ne cherche pas à cacher :
— Plus précisément, une Denver alcoolisée, frénétique.
Heureusement, elle ne m’a pas entendu. Parce que, juste au moment où j’ai prononcé ces mots, une sono installée dans la cour intérieure de cet appartement de l’Ensanche se déchaîne bruyamment. Le premier morceau me séduit tellement que j’utilise une application de mon portable pour vérifier le titre et les musiciens : Love Concert, de Cocktail Naïf.
Je n’ai jamais entendu un air instrumental aussi obsessionnel. S’il avait des paroles, Love Concert répéterait avec insistance que la nuit, comme mon Canon in progress, est un voyage rectiligne, ouvert et sans retour, comme l’est tout trajet vers Part Nulle, toponyme, qui l’aurait cru, d’une ville qui existe vraiment et qui, réunissant les deux mots et utilisant deux majuscules dans son nom, s’appelle ainsi, PartNulle, lieu où je pense me rendre un jour, ne serait-ce que pour constater qu’il existe vraiment.
Dans le fascinant Kubrick de Eyes Wide Shut, j’ai trouvé la meilleure séquence que j’aie jamais vue sur ce genre de voyage dans une nuit linéaire et sans retour. Un Tom Cruise errant dans les rues de New York après que son épouse lui a raconté un délire sexuel : une brève rencontre à Cap Cod avec un officier de marine qu’elle n’a jamais pu rencontrer, mais dont elle est tombée amoureuse pour toujours…
Cette scène de Eyes Wide Shut ne rappelle-t-elle pas celle qui conclut “Les Morts”, la nouvelle de Joyce, dont je connais par cœur depuis des années la parfaite phrase finale : “Son âme se pâmait lentement tandis qu’il entendait la neige tomber évanescente, à travers tout l’univers, et, telle la descente de leur fin dernière, tomber, évanescente, sur tous les vivants et les morts” ?
Par ailleurs, si j’ai été subjugué par cette séquence de Kubrick, c’est surtout parce qu’elle m’a renvoyé aux lignes de Paul Auster applicables à n’importe lequel de ses livres : “Il voyait ces pas qui ne le menaient nulle part le mener en lui-même. Loin de l’inquiéter, cette absence de repère devenait une source de bonheur, d’exaltation. Il s’en imprégnait jusqu’à la moelle en se disant, presque triomphalement : Je suis perdu.”
Se perdre à PartNulle, me dis-je. J’éclate de rire. Et je me perds.
— “Je me retrouvai par une forêt obscure / car la voie droite était perdue”, dit en citant Dante une voix de trouble-fête, peut-être avec une intention parodique, qui m’a bien l’air d’être celle de l’Auteur.
Enrique Vila-Matas, Un canon de chambre noire, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, © Actes Sud, 2026
En librairie le 26 août


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