Comme souvent avec Jean-Paul Engélibert, tout part de l’image. Dans le remarquable Vicky et Mr Lang, paru aux mêmes et excellentes éditions L’Ire des marges en 2022, l’image était en mouvement permanent. Cette fois, elle est arrêtée. Mieux vaudrait même dire que l’image est aux arrêts comme un chien peut l’être, en lisière de forêt, et tout un univers suspendu autour d’elle.

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D’une grande économie, la narration s’ouvre sur la description par cercles concentriques de cette image très réelle, échappée d’un ensemble de seize photos composant un reportage du photographe Guillaume Herbaut réalisé en 2010, que l’on peut consulter en ligne.

Durant toutes les premières pages, cette narration se mène au « on » : on et autant dire « l’homme », ou moi, ou vous, quand ce pronom est le seul susceptible de désigner « un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » pour reprendre la formulation de Sartre, et « on » découvrirait cette photographie : « D’abord, on ne sait rien. Il n’y a ni lieu ni date, mais juste une lumière et on ne voit pas très bien par où commencer. Il n’y a pas de sujet et rien n’accroche le regard. (…) On se glisse dans la vibration douce et froide d’une journée d’hiver. Un rayon de soleil sans couleur passe à travers le voilage. La fenêtre est assez haute et large pour qu’il suffise à éclairer la pièce. Une jeune femme se tient à la fenêtre. On ne sait pas ce qu’elle regarde : derrière le rideau, tout est confus, indistinct. »

« On » s’attarde ensuite sur le format presque carré de l’image, un format rare, puis sur ce qui détonne (la plénitude du corps de la femme, le naturel de sa posture, la matérialité de l’étoffe « dans cette pièce vide et froide »), avant de noter que la tête précisément placé au centre de l’image est légèrement tourné, comme pour n’offrir au regard qu’un casque de cheveux, et cependant, de manière plus inquiétante, comme « pour ne pas regarder la fenêtre en face, mais de biais ».

C’est que le dehors vibre d’inquiétudes, ce que le narrateur admet savoir parfaitement à la cinquième page du texte, à l’instant de prendre le relai du « on » pour faire à la première personne l’aveu que, s’il l’a décrit ainsi qu’il a fait, cette image, c’est qu’il sait fort bien ce qu’elle montre : « l’affrontement résigné de cette femme et de cette radiation qui laisse ses mains désœuvrées et inutiles », radiation qu’annonçait le titre du livre quarante ans presque jour pour jour après l’explosion de la centrale de Tchernobyl, le 26 avril 1986 (mais l’information mettra trois jours à passer le rideau de fer) — et je ne suis certainement pas le seul parmi les jeunes adultes de l’époque à me souvenir de l’effet produit par cette information, quand bien même elle aurait été d’abord délivrée avec beaucoup d’incertitudes, les autorités soviétiques étant avares de précisions, pour ne pas dire tout à fait trompeuses dans le peu qu’elles laissaient filtrer à petites doses, si l’on ose dire ici : s’en souvenir si bien qu’à défaut de pouvoir mettre une date précise sur l’événement chacun se revoit faisant ce qu’il faisait, et où, lorsqu’il l’a appris avant même d’en mesurer les conséquences encore plus dévastatrices qu’il ne pouvait le craindre.

Comme le rappelle Engélibert, Svetlana Alexievitch s’est depuis attardée sur « la lumière irréelle qui venait de la centrale », une « lumière framboise flamboyante », tant le « réacteur semblait éclairé de l’intérieur », avant de résumer l’effet produit d’une phrase saisissante : « Nous ignorions que la mort pouvait être aussi belle. »

Vingt-quatre ans plus tard, en 2010, donc, le village de Bazar qui fut autrefois célèbre pour son marché aux esclaves et qui se trouve aux lisières de la zone interdite a décidé de revivre, après avoir perdu 2 270 de ses 2 500 habitants les années qui ont suivi la catastrophe. La municipalité a proposé aux habitants de Kiev alors confrontés à une crise économique sévère de s’y installer : ils bénéficieraient d’une maison, à charge pour eux de la retaper, l’école serait rouverte, ils trouveraient du travail dans les scieries, les routes seraient restaurées.

La légende de la photographie, sur le site de Guillaume Herbaut, précise que la jeune femme au centre de l’image fait partie de ces nouveaux habitants. Elle s’appelle Natalia Touteyko, venue de Kiev avec son mari Oleg et leur fille de cinq ans pour fuir les difficultés matérielles (on peut voir la petite fille, Diana, prendre la pose du fond d’un canapé rose sur une autre photo du reportage de Guillaume Herbaut).

Le narrateur aime imaginer que la photo prise à Kiev en 2021 d’une jeune fille radieuse (sans jeu de mots), les deux pieds bien posés sur son skateboard, est celle de Diana.

Une fois tout cela posé, le livre peut démarrer : comme s’il était impensable de laisser cette image au point fixe d’une mort potentielle qu’elle suggère si fortement quand l’atmosphère de toute la pièce vibre de radiations invisibles — et tout invite, bien entendu, mais l’auteur ne le fait qu’aux dernières pages, à en appeler ici au Roland Barthes de La Chambre claire, quand plus encore que n’importe quelle photographie celle-ci témoigne que le sujet, Natalia, « a été » devant l’objectif, mais qu’il n’y est plus, dès lors suggérant la mort : suggérant en somme un devenir fantôme.

Le devenir fantôme, on pourrait précisément définir ainsi l’expérience que propose Jean-Paul Engélibert cherchant à absorber dans ses phrases, et donc dans le temps du roman qui le répercute en d’infinis ricochets, l’effet produit par la série de photographies qui a tout déclenché, une série qui tient moins du reportage, dit-il, que d’une « hallucination » — aussi éloignée sa propre expérience soit-elle de la réalité du terrain, puisque l’auteur prévient dès qu’il tombe le masque du « on » qu’il n’est jamais allé à Bazar, ni à Tchernobyl, ne connaît rien de l’Ukraine et autant dire que, une fois cette photographie très réelle décrite et contextualisée, « le reste de l’histoire, [il] l’imagine. »

Plus proche de la rêverie profonde que de l’enquête, son geste se fait saisissant de relever d’une sorte d’installation mentale dont l’enjeu serait d’opposer à la fatalité suggérée par la photographie l’imaginaire, précisément, au sens propre du terme : c’est-à-dire une capacité à produire phrase après phrase des images en mouvement pour nous arracher à la sidération de l’image initiale, et parvenir à dire cette sourde inquiétude face à la mort qui l’habite et la rend étrangement flottante — rappelons que dire, étymologiquement, c’est « montrer par la parole ».

Comme s’il s’agissait de sortir Natalia de la mort qui l’encadre et dans l’espace et dans le temps, songe-t-on en suivant le film d’anticipation rétrospective que devient le roman. Et sans savoir la connaître, nous la reconnaissons, pourtant, cette découverte sensible, physiquement sensible, d’un monde où la menace de mort se faufile partout, omniprésente — et c’est la vieille dame qui tend un verre de lait à la petite Diana, un verre de ce lait qu’elle consomme tous les jours mais dont l’origine incertaine est menaçante, et c’est le chat si fier de ramener les proies de sa chasse aux lisières de la forêt, de même que s’organise la revente ou plutôt le trafic illicite des champignons cueillis dans la zone interdite, et c’est la découverte que l’affichage obligatoire du taux de cesium des aliments vendus au marché, d’une stabilité déconcertante, n’est jamais contrôlé, et ce sont les interrogations, subitement, sur l’origine du bois dont Oleg respire la poussière jour après jour, à la scierie — quant à ces aliments, « doit-elle les couper en morceaux avant de les laver ? Et l’eau ? Que devient-elle ? Si tous les habitants de Bazar contaminent l’eau en lavant leur légume, leurs eaux usées sont pleines de cesium. Les fosses sceptiques doivent être des foyers de contamination. L’eau coule, le césium reste en terre. Si on plante par-dessus, les légumes du jardin seront contaminés à leur tour. […] Elle ne va pas demander à Iryna de mesurer tout ce qu’elle cuisine, tous les jours, ni l’eau qui coule dans sa maison. Elle ne peut pas passer ses journées à l’école à faire des tests. Alors comment avoir la certitude qu’elle n’empoisonne pas, jour après jour, Diana, et Oleh, et elle-même ? […] La chatte s’est écartée. Elle regarde Natalia comme si elle lui reprochait de la repousser. C’est un monstre. Diana ne doit plus coucher avec cette chatte, elle ne doit plus dormir sur le canapé, il faut balayer la maison : les pensées se heurtent dans son esprit. Tout va trop vite. Si ça continue elle va devenir folle. »

Précisons encore que Jean-Paul Engélibert, en tant que professeur de littérature comparée, s’est beaucoup penché sur les « fictions de la fin du monde », et de facto l’atmosphère ici est, sinon à la fin du monde, assurément à la fin d’un monde, celui de Natalia, et jamais autant que durant l’immense incendie qui a ravagé la forêt contaminée en 2020 et menacé dangereusement la centrale et son arche de confinement, trente-quatre ans après la catastrophe de la centrale désormais recouverte. Alors que le monde entier se calfeutre dans la peur du covid, « tout Bazar sort regarder le plus grand incendie qu’on ait jamais vu dans la région » avant d’apprendre « que c’est la forêt rousse qui brûle, libérant les particules de cesium accumulées dans le bois depuis plus de trente ans ».

La zone est placée en état d’alerte. Le lendemain matin, l’air pique les narines, et « Natalia regarde son jardin se couvrir de poussière. Le ciel s’obscurcit » : « une atmosphère de fin du monde s’empare de Bazar ».

L’avantage, pour qui se fait un film, de l’écrire, c’est évidemment d’en maîtriser le mouvement. On ne sait comment, malgré la guerre qui de jour en jour menace à nouveau l’arche de confinement élevée autour du sarcophage couvrant la centrale de Tchernobyl, vont aujourd’hui Natalia, Oleh et Diana dans la vraie vie ukrainienne, mais dans le livre ils quittent Bazar, jetant le gant face à une « autre vie  […] qui n’aura jamais existé que dans leurs désirs » — et le narrateur aime imaginer que la photo prise à Kiev en 2021 d’une jeune fille radieuse (sans jeu de mots), les deux pieds bien posés sur son skateboard, est celle de Diana.

À l’heure où le discours dominant est au tout-nucléaire, facteur de paix et de sécurité et pourquoi pas de sérénité à écouter les boucles d’informations qui certains jours nous étranglent, La Lumière de Tchernobyl est assurément un livre à faire circuler.

Jean-Paul Engélibert, La Lumière de Tchernobyl année 40, Éditions L’Ire des marges, 168 pages, mars 2026.