Si on le connaît d’abord comme cinéaste, Werner Herzog, en particulier dans ses entretiens récents, se présente plus volontiers comme poète et écrivain. De fait, c’est le troisième livre en traduction que proposent de lui les éditions Séguier : après ses mémoires, assez exceptionnels (Chacun pour soi et Dieu contre tous, en 2024) et un roman (Le Crépuscule du Monde, en 2022), voici donc L’Avenir de la vérité. S’agit-il cette fois d’un essai ? On a un peu de mal, avouons-le, à définir exactement le genre de ce texte au titre prometteur, un brin bravache, dont on dira alors, le plus simplement, que c’est « du pur Herzog » – un peu décousu, souvent éruptif, riche en anecdotes, parfois fulgurant.

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Il y a quelque chose d’assez singulier, en tout cas, dans cette suite de considérations – pour ne pas dire d’élucubrations – livrées sur le motif de la vérité et organisées en séquences ou chapitres assez brefs. On ne sait trop qu’en penser, au premier abord, et c’est justement cette perturbation qui en fait l’intérêt : on dirait presque de l’art brut, venant pourtant d’un maniaque érudit, dont on hésite à dire qu’il est génial ou insupportable. Et c’est là que le cinéma, ou son souvenir, se révèle un recours, un réflexe : impossible en effet d’oublier le Werner Herzog cinéaste, auteur de films qui continuent de hanter notre mémoire depuis le choc d’Aguirre, la colère de Dieu, découvert dans l’enfance, avec l’espèce de folie grandiose de Klaus Kinski retrouvé dans Fitzcarraldo ou Nosferatu, fantôme de la nuit, mais aussi le génial documentaire Ennemis intimes (en allemand : Mein liebster Feind, « mon meilleur ennemi »).

Ces souvenirs imprègnent notre rétine de lecteur et c’est en réalité le cinéaste-écrivain lui-même qui invite au lien entre les images et les mots, dès les premières lignes de son introduction à L’Avenir de la vérité : « Dans les hallucinations nées de la forêt vierge se déplacent les ombres qui finissent par devenir des choses, par acquérir la densité d’une réalité. Caruso prend forme, il entonne des airs lyriques en italien dans un opéra érigé au cœur de la jungle amazonienne pendant la période de la fièvre du caoutchouc. Sarah Bernhardt, qui, déjà équipée d’une jambe de bois, est absolument incapable de chanter, surgit de nulle part pour descendre sur scène. Un bateau à vapeur est hissé par-dessus une colline, comme une vache volant par-dessus le toit d’une église, ainsi que le raconte Huerequeque, le cuisinier de bord ivre en permanence. J’évoque ici mon film Fitzcarraldo (1982), dans lequel il n’existe pas de distinction évidente entre l’imagination et la réalité. »

Il en ressort, comme le blason d’un artiste irascible et légèrement mégalomane, la force inébranlable du culot : cet homme est l’audace incarnée, le prince fou de projets hors norme, pour lequel un bateau peut bien traverser une montagne. Dès lors, il ne faut pas s’étonner qu’il décide d’affronter, pour ainsi dire à mains nues, la question de la vérité, exposée avec une espèce de candeur crâne, mêlée d’un peu de modestie feinte, qui surtout ne craint pas de se mesurer à vingt-cinq siècles de philosophie occidentale : « Les grandes religions du monde se sont intéressées à la vérité, des bibliothèques entières y sont consacrées et, depuis l’Antiquité grecque, les plus éminents philosophes se sont creusé la tête à son propos. Citons-en quelques-uns, sans chercher à établir un ordre particulier : Platon, Thomas d’Aquin, l’érudit persan Avicenne, Leibnitz, Hegel, Kant, Heidegger. […] Mes réflexions ne prétendent pas refléter davantage que mes observations ou ma propre expérience de terrain, ainsi que – avec les réserves d’usage – mon vécu du monde en tant qu’artiste. Pour le dire plus simplement, tout ce que j’expose ici se ramène à une façon précise de regarder, à la manière pratique dont j’aborde mon travail et aux conclusions que j’en tire. »

Herzog ignore la rhétorique argumentative usuelle, lorsqu’il s’agit d’aborder cette vieille question essentielle de la vérité. Il avance en baroudeur bardé d’anecdotes, que ne rebutent pas les développements un peu délirants ou les variations à partir d’une idée fixe : ce qui le guide, insiste-t-il, c’est « une façon précise de regarder ». Un œil qui non seulement sait voir, mais semble aussi faire naître des images fortes et particulièrement parlantes. Ainsi par exemple de la conquête de Mars, et plus généralement du rapport à l’espace, dont la rêverie assez obsessionnelle lui fait imaginer une sorte d’odyssée apocalyptique de plusieurs milliers d’années, rapportée de façon inattendue à la drôle d’histoire, semi-légendaire, du « cochon de Palerme » – lequel fut coincé dans un puits si longtemps que son corps en prit la forme carrée… À partir d’une association incongrue d’images-choc, quelque chose surgit, qui ressemble bien à l’idée d’un film.

Herzog ne procède jamais par démonstration, et on pourrait dire qu’il est, par bien des aspects, le contraire d’un philosophe, du moins académique : plutôt une sorte d’artiste éberlué, mais tranchant, qui a le culot de ses intuitions. Celles-ci, survenant presque toujours à la manière de scènes matricielles, d’une force d’évocation immédiate, d’un potentiel narratif formidable, lui servent en quelque sorte de méthode spontanée, particulièrement efficace quand il s’agit d’interroger ce qu’on pourrait appeler le régime contemporain de la vérité, lequel apparaît comme l’une des motivations premières du livre, à une époque où se multiplient les débats sur les fake-news, l’intelligence artificielle, la prolifération des thèses complotistes, etc. S’intéressant à toutes ces questions, notre auteur ne bride jamais l’imagination du cinéaste qu’il continue d’être, et qui dans toute son œuvre s’est interrogé sur les rapports entre fiction et réalité – sur leurs liens réciproques à la question de la vérité.

Le cinéaste-écrivain multiplie les entailles dans le présent, dirait-on plutôt, comme des incises, soudaines mais profondes, qui attaquent la surface un peu vaine de notre aujourd’hui hyperconnecté.

Lorsqu’il évoque par exemple la question des « faits » qui ne peuvent servir simplement de critère à la vérité – l’idée d’une « vérité factuelle » demeurant pour lui problématique – Herzog recourt à l’image assez frappante de l’annuaire de New York (objet matériel lui-même aujourd’hui désuet, notons-le, et pas loin d’être devenu un accessoire de fiction). Voici ce qu’il écrit : « D’un point de vue factuel, les quatre millions d’entrées dans l’annuaire téléphonique de Manhattan sont toutes correctes. Elles indiquent avec exactitude des noms, des adresses et les numéros de téléphone correspondants. Ainsi, les deux cent soixante mentions d’un seul et même nom, John Miller, sont chacune singularisées par une adresse spécifique, toujours vérifiable. Mais pourquoi le John Miller habitant au numéro 1028 de Park Avenue pleure chaque nuit sur son oreiller, cela, nous l’ignorons. Si seuls les faits étaient pertinents, l’annuaire téléphonique serait le livre des livres. »

On dira que c’est assez peu de choses, et pourtant cela fonctionne ici formidablement : qui est ce Jack Miller du 1028, Park Avenue, à Manhattan, qui pleure le soir ? On ne peut s’empêcher de le voir, de l’imaginer dans son lit, de spéculer sur son histoire, sur le sens de son adresse même (pourquoi donc pleure-t-on, quand on habite Park Avenue ?) : bref, le film a commencé.

C’est donc l’imagination qui permet d’envisager l’avenir de la vérité. Et c’est l’imagination encore, dans les considérations sur le passé, qui crée des ponts et ouvre des perspectives où s’immisce volontiers un humour singulier. On en veut pour preuve le chapitre assez savoureux consacré aux « fake news historiques », où Herzog s’amuse à une suite d’évocations parfois saisissantes, dans un panorama qui remonte à Ramsès II et finit par l’histoire « des deux Martine », filles du fameux empereur de la République centrafricaine, Jean-Bedel Bokassa – un dictateur dont la démesure, mêlée de cruauté et de ridicule, en fait un personnage éminemment « herzoguien ».

À chaque fois, qu’il reprenne en détail le récit légendaire de la fondation de Rome, qu’il s’attarde au personnage de Néron (voire à celui d’Elvis Presley) ou qu’il disserte sur les « villages Potemkine », l’auteur redevient spontanément cinéaste, et cite d’ailleurs – comme très souvent au fil de son essai – l’un de ses propres films, Cerro Torre. Le Cri de la roche (1991). Et ce sont des scènes qui ainsi s’esquissent, de l’Antiquité jusqu’au XXe siècle : on voit naître sous nos yeux le trailer d’un péplum ou d’un documentaire un peu délirant sur la vie d’un despote africain… quelque chose se passe, en tout cas, comme un frisson de curiosité, le tremblement aussi de l’étrange, qui re-pose à sa façon la question de la vérité. On comprend dès lors qu’un tel sujet philosophique, universel et toujours contemporain, est depuis le début de son œuvre l’affaire de Werner Herzog – et peut-être au fond la grande affaire du cinéma, dans son balancement jamais résolu entre fiction et réalité.

La vérité n’est pas une thématique dont serait seulement envisagée ici l’actualité, dans un monde où la communication « à la Trump », pour le dire trop rapidement, sature l’espace des discussions et débats sur la « post-vérité ». Le cinéaste-écrivain multiplie les entailles dans le présent, dirait-on plutôt, comme des incises, soudaines mais profondes, qui attaquent la surface un peu vaine de notre aujourd’hui hyperconnecté : il parle de l’expérience de la marche à pied et du livret de La Force du destin de Verdi, d’une agence japonaise qui remplace les absents par des acteurs et de poèmes générés par l’intelligence artificielle, des rumeurs d’enlèvements par des extra-terrestres comme de Michel-Ange ou de Caspar David Friedrich. Herzog ne cesse de voyager, en somme, entre anecdotes historiques, références culturelles et commentaires de ses propres films, dont L’Avenir de la vérité finit par apparaître comme une manière de glose indirecte – un livre assez formidable sur une très riche filmographie : un livre sur le cinéma.

Et c’est bien dans cet esprit qu’est posé enfin le concept de « vérité extatique », lequel résume peut-être le rapport de l’auteur à la question générale de la vérité : « Contrairement aux postulats du cinéma-vérité, j’ai toujours insisté sur l’idée que ce n’est que par l’intermédiaire de la stylisation, de l’invention, de la poésie et de l’imagination qu’il est possible d’explorer une strate plus profonde de la vérité, une strate qui nous permet d’aller au-delà de la transmission de simples informations pour obtenir un écho lointain susceptible de nous éclairer de l’intérieur. C’est à partir de cette approche que j’ai imaginé le concept de vérité extatique. » On devine qu’il y a là comme un autoportrait de l’artiste en quête de vérité, insinuant que son œuvre se rattache aux mystiques du Moyen Âge, inscrivant en tout cas son travail de création dans une généalogie qui en montre la cohérence et l’ambition, et pour tout dire, la beauté un peu folle.

Werner Herzog, L’Avenir de la vérité, éditions Séguier, février 2026, 160 pages.