Qu’attend-on d’un procès « historique » ? Le procès des viols de Mazan est devenu un événement, au moment où mes collègues et moi concluions un ouvrage[1] portant sur le procès des attentats terroristes de novembre 2015 à Paris et Saint-Denis (dit « V13-18 »). Ce procès nous avait occupé.es pendant des années – dont dix mois d’observation des audiences – mais nous apparaissait avoir peu nourri le débat public.

Si l’on excepte les chroniqueurs judiciaires quotidiennement présents, les médias n’avaient afflué que pour des moments choisis. Immergé.es dans cette bulle judiciaire, nous avions vu s’accroître le fossé entre nous et nos proches – au fond peu intéressé.es par ce passé douloureux devenu objet de commémorations et de procédures.

Le procès de Mazan, que personne n’avait vu venir, est au contraire devenu un objet de discussions passionnées. Tandis que V13-18, immédiatement donné pour historique, est resté confiné dans son arène judiciaire, le procès de Mazan, lui, est devenu historique[2] sitôt que la victime a obtenu la levée du huis clos. Les médias parlaient d’« onde de choc », de « déflagration », de « sursaut » provoquant un si large « mouvement d’introspection » que « la honte aurait changé de camp ».

Le procès des attentats de novembre 2015 a d’emblée été conçu par les autorités, et reçu par les médias, comme historique. Le procès des viols de Mazan l’est devenu par effraction dans l’espace public. L’exposition des viols – par au moins 70 hommes pendant une décennie, organisés par un homme sur son épouse sédatée – a bousculé l’ordinaire de nos convictions relatives aux violences sexuelles. Il a questionné les suspicions encore prégnantes à l’égard des victimes de viol, comme l’idée tenace, mais fausse que le viol est l’acte d’un inconnu, alors qu’il est le plus souvent commis par des proches.

Les moyens de faire l’Histoire

Le procès des attentats de novembre 2015 s’est ouvert en septembre 2021 dans une vaste salle susceptible d’accueillir plus de 2 000 personnes, spécialement construite à cette fin, au cœur de Paris. Il a été intégralement enregistré pour les Archives nationales. Un dispositif de webradio a permis aux parties civiles de le suivre à distance.

Son organisation a coûté près de 70 000 000 euros, alors que l’institution judiciaire manque de ressources. Sa durée a été exceptionnelle : dix mois, comme pour le procès de Nuremberg, alors que les procès organisés en France contre des génocidaires rwandais ont duré six ou huit semaines, et qu’un procès pénal ordinaire dure d’un à vingt jours. Face aux 14 accusés présents physiquement, 1 800 parties civiles étaient enregistrées à l’ouverture du procès, représentées par 330 avocats. De manière inédite dans un procès pénal[3], une large place a été faite aux 420 d’entre elles qui ont souhaité témoigner.

Le procès V13-18 a pour cette raison été un procès ordinaire, visant la sanction des coupables, en même temps qu’une forme de commémoration judiciaire : un ultime hommage rendu aux 133 victimes mortes et aux centaines de blessé.es psychiques et physiques, mais aussi un lieu de reconstitution de la légitimité d’un État, ébranlé par son incapacité à prévenir les attentats organisés par l’État islamique et à réagir efficacement à leurs conséquences[4]. Les moyens déployés ont été à la hauteur de ces ambitions.

À Avignon, 51 accusés ont été interrogés par une cour elle aussi professionnalisée – cette fois à des fins de simplification et d’accélération des procédures – face à Gisèle Pélicot, seule victime d’un crime plus ordinaire et quotidien – même si la forme qu’il avait prise dans ce cas précis était abjecte. Le budget de 230 000 euros a épuisé les ressources de l’institution judiciaire locale. Le procès, ouvert le 2 septembre 2024, a été long (trois mois et demi), mais court en regard du procès V13-18 (dix mois).

Le prétoire et la rue

Le procès de Mazan n’était promis, ni par l’institution judiciaire ni par les Archives nationales, à aucune publicité d’ampleur historique. Pourtant, il s’est arraché à l’invisibilité ; il a occupé, au moins autant que V13-18, les unes des quotidiens. Ce contraste fait naître une interrogation sur ce qui amène un procès à être plus historique qu’un autre. Une comparaison avec les procès organisés en France à l’encontre de génocidaires rwandais est utile[5].

Comme V13-18, ils ont bénéficié d’un enregistrement aux fins de « la constitution d’archives historiques de la justice » (selon les termes de la loi Badinter de 1985). Les petites salles dans lesquelles ils se sont déroulés sont restées vides ; les médias et les réseaux sociaux s’en sont désintéressés. Nos centaines de victimes, leur million de morts…

La couverture médiatique des procès terroristes interroge tout autant : tandis que les prises de paroles de François Hollande ou du seul membre survivant des commandos, Salah Abdeslam, ont suscité des attroupements, le procès de l’attentat de juillet 2016 à Nice a fait l’objet d’une restitution bien plus faible.

L’historicité de V13-18 a été voulue par des institutions. Le procès de Mazan a, lui, provoqué une publicisation médiatique et sociale. Les débats qui ont marqué le procès des attentats de novembre 2015 ont été confinés à l’intérieur de la « forteresse » sécurisée du Palais de justice de l’île de la Cité. Le film du procès restera pendant 50 ans dans les Archives nationales.

À Avignon, au contraire, le procès a débordé, il est sorti du tribunal pour se répandre dans les rues ; c’est ce que montre un collectif de collègues anthropologues[6]. Au cours de conversations animées dans les rues, les commerces ou les familles, il nous a amené.es à nous interroger sur les frontières entre les monstres et les violents ordinaires.

Il a ainsi fait avancer, peut-être, la compréhension que les violences sexuelles sont favorisées par des normes sociales et des rapports de de domination[7], et qu’il ne faut donc pas seulement en châtier un, mais nous éduquer tous.tes.

Une fois ceci posé, on peut encore douter. Un procès est un procès : il parle une langue audible surtout par les professionnels du droit ; ce qu’il établit est une vérité judiciaire et non pas historique[8].

Même les « grands procès » portant sur les violences de masse – comme ceux de Nuremberg ou d’Eichmann – n’ont pas la portée éducative attendue[9]. Aucune mentalité ne change en réaction à une seule injonction – qu’il s’agisse d’une loi ou d’une leçon d’histoire. Ce ne sont pas les procès qui bouleversent les représentations, ce sont les débats qu’ils suscitent, l’ajustement aux normes nouvelles en différents endroits du social, leur institutionnalisation par des autorités variées.

Crimes d’individus, responsabilités sociales

Ce qu’un procès met en évidence, toutefois, c’est la qualification juridique d’un crime ; ce qu’il peut faire évoluer, c’est la compréhension des mécanismes qui rendent ce crime possible. Nous avons souligné les limites de la présentation des accusés de V13-18 comme des individus happés par une logique de radicalisation religieuse[10].

Le procès s’est concentré sur les hommes présents, en laissant de côté la part politique de leurs motivations aussi bien que les trajectoires des accusés absents, qui étaient pour certains des cadres de l’État islamique. Le contexte géopolitique a ainsi été peu exploré.

Les juges ont insisté sur les motivations religieuses de ces hommes (ou la connaissance de cette radicalisation par celles des « petites mains » qui ne pouvaient être présumées radicalisées). Cette focale ne permettait pas de saisir ni les dynamiques sociales de déscolarisation et de marginalisation socio-économique, ni le fonctionnement en fratries et groupes de pairs.

C’est donc une lecture individualisante – conforme à l’esprit du droit pénal – qui s’est imposée, nourrie par la succession d’expertises psychologiques souvent médiocres qui ont entretenu la fiction d’une individualité criminelle. V13-18 a conforté les convictions du grand nombre, dans un contexte de crispation identitaire : les terroristes sont des « machines à tuer » (selon les mots d’un.e procureur.e) imprégnées de religion.

Le procès n’a pas fait entrer les enquêtes de sciences sociales dans nos discussions quotidiennes. Il n’a pas amélioré notre capacité de prévenir d’éventuels nouveaux attentats, ni de mieux gérer la sortie de prison de nos concitoyen.nes condamné.es pour association de malfaiteurs terroristes. Si tous.tes sont animé.es par un logiciel religieux individuel non reprogrammable, plutôt qu’inscrit.es dans des environnements sociaux et dans des logiques changeantes d’engagement dans la violence, nous sommes en effet assez impuissant.es.

Tandis qu’à Paris, la sentence, jugée « exemplaire » par les acteurs politiques et judiciaires, n’a donné lieu à aucun débat public[11], à Avignon, le débat public est entré dans le prétoire. Le refus par Gisèle Pélicot de la partition traumatique qui a été imposée aux victimes des attentats de novembre 2015[12] y a beaucoup contribué.

La logique pénale a été débordée, le viol a été donné à voir non comme un acte pathologique individuel mais comme une entreprise collective, fondée sur l’accord passé par des hommes pour utiliser le corps d’autrui. Leurs crimes se sont nourris des normes sociales autorisant l’appropriation du corps des femmes et des enfants.

Aucun procès n’est historique, si l’on entend par là l’occasion d’un basculement définitif des compréhensions des crimes jugés par les citoyens. On ne peut attendre d’aucun procès pénal qu’il nous éduque en masse.

Après V13-18, nombreux.ses seront encore ceux et celles qui continueront à entretenir la conviction que les attentats s’alimentent seulement d’un Islam radicalisé, quand bien même les enquêtes menées montrent que c’est bien plus complexe, et que cette explication par la radicalisation religieuse nous laisse dépourvu.es lorsque les terroristes sortent de prison.

Après le procès de Mazan, beaucoup douteront encore que le viol tient, non à une pulsion sexuelle à satisfaire, mais à un rapport de domination. Mais si la honte n’a sans doute pas encore changé de camp, certains arguments deviennent plus audibles.

La comparaison de ces deux procès « historiques » met en évidence deux manières de regarder un fait social. Là où V13-18 a entériné une logique d’individualisation et de dépolitisation des faits, le procès des viols de Mazan a partiellement désindividualisé les violeurs et repolitisé la question du viol. Les procès ne sont historiques qu’à proportion des débats et des mobilisations dont ils font l’objet, et si on y laisse entrer une controverse nourrie par les sciences sociales.


[1]Voir Pauline Jarroux, Sandrine Lefranc, Antoine Megie, Un verdict sans appel. Enquête sur le procès des attentats de novembre 2015. Éditions Actes Sud, 2025.

[2] Voir le débat organisé au Festival du Monde en septembre 2025 : « Comment le procès des viols de Mazan est devenu historique » animé par Henri Seckel avec Stéphanie Babonneau, Antoine Camus et Manon Garcia.

[3] Voir Sandrine Lefranc, Sharon Weil, « Le procès V13 comme expérimentation judiciaire : entre justices pénale et transformative », Les Cahiers de la Justice n° 1, 2023 p. 41-57.

[4] Les victimes ont, dans leurs dépositions, fréquemment ciblé les conditions d’accueil des endeuillé.es et les procédures d’indemnisation.

[5] Sandrine Lefranc, « Poursuivre des génocidaires rwandais en France. Comment expliquer l’essor improbable de la compétence universelle ? », Critique internationale, n° 110, janvier-mars 2026, p. 85-109.

[6] Perrine Lachenal et Céline Lesourd, Mazan. Aanthropologie d’un procès pour viols, Éditions Le Bruit du monde, 2025.

[7] Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Éditions Pocket, 2021.

[8] Voir Sarah Gensburger, Sandrine Lefranc, À quoi servent les politiques de mémoire ? Éditions les Presses de Sciences Po, 2017.

[9] Lawrence Douglas, The Memory of Judgment: Making Law and History in the Trials of the Holocaust, Yale University Press, 2005.

[10] Voir l’article AOC de Pauline Jarroux, Sandrine Lefranc, Antoine Mégie et Anne publié le 12 février 2026 : « Procès des attentats de novembre 2015 : une question de point de vue ? ».

[11] Sinon celui qu’ont en vain tenté d’impulser onze avocats de la défense : voir l’article Le Monde du 18 juillet 2022 « Le procès des attentats du 13 – Novembre n’a pas été exemplaire et les droits de la défense ont été malmenés ».

[12] Voir l’article AOC du 10 juin 2022 « Extraire les victimes de violences du marbre de leur trauma : retour sur le procès des attentats du 13-Novembre ».