Les mondes queer m’ont appris qu’un corps ne devait jamais être résumé par une catégorie. Puis j’ai eu 60 ans, et j’ai vu un chiffre recommencer à faire exactement ce que nous avions appris à refuser.

Nous savons défaire l’évidence du sexe, du genre, du couple, de la famille. Nous savons que les catégories ne décrivent jamais seulement le réel : elles distribuent des places, autorisent certaines expériences, en rendent d’autres impensables. Et pourtant, devant l’âge, quelque chose se referme. Un chiffre se remet à parler comme un destin.
C’est peut-être cela, le dernier naturalisme : le moment où une hiérarchie sociale se fait passer pour un fait de nature. L’âge semble constater, alors qu’il classe. Il semble décrire, alors qu’il autorise ou interdit. À 20 ans on serait disponible à l’expérience, à 30 ans en construction, à 40 ans installé.e ou raté.e, à 50 ans déjà sur le versant, à 60 ans sommé.e d’être lucide, à 70 ans prié.e de transmettre, à 80 ans remercié.e d’être encore là. Ce calendrier ne mesure pas seulement le passage du temps. Il décide à partir de quand une vie devrait être considérée comme déjà écrite.
Avant-hier, j’ai eu 50 ans sans les voir arriver. Hier, j’ai eu 60 ans. Je veux faire le coming out de mon âge. Non pour en faire une médaille. Pour refuser qu’il soit une disqualification.
Dire son âge n’est jamais seulement ajouter une donnée biographique. C’est accepter d’entrer dans un champ de représentations qui vous précèdent : on vous imagine déjà ailleurs, moins dans l’élan que dans le bilan, moins dans l’expérimentation que dans la sagesse, moins dans le commencement que dans la transmission. Et parfois, avant même que l’âge puisse être entendu, il est aussitôt corrigé à coups de Tu ne fais pas ton âge.
La phrase se veut tendre. Elle croit consoler. Mais elle ne célèbre pas un corps qui vieillit ; elle félicite un corps qui semble y échapper. Elle ne dit pas : tes 60 ans ont leur place ici. Elle dit : rassure-toi, ils ne se voient pas trop.
Le plus violent est qu’une part de moi reste soulagée de l’entendre. Voilà comment agit un poison social : il vous apprend à remercier lorsqu’on vous annonce que, pour l’instant, vous échappez encore à la sentence.
Si l’âgisme blesse d’une manière particulière dans les mondes queer, ce n’est pas parce qu’ils devraient être purs, miraculeusement débarrassés des hiérarchies sociales. C’est parce qu’ils m’ont appris autre chose : que les normes se fabriquent, que les évidences s’héritent, que les corps ne devraient pas recevoir leur vérité d’un ordre extérieur.
On attend moins d’âgisme des espaces qui nous ont appris à dénaturaliser les verdicts.
Cette attente devient plus vive encore lorsqu’on regarde les lieux où la promesse queer se rend visible. Les grandes Marches des Fiertés ont une puissance irremplaçable : elles rassemblent, occupent l’espace public, rappellent que les vies LGBTQIA+ ne relèvent ni de la honte ni de la tolérance privée. Mais les corps vieillissants y apparaissent rarement comme des corps désirants, agissants, porteurs d’avenir. Ils peuvent être là, bien sûr. Ils marchent, organisent, soutiennent, transmettent. Mais l’imaginaire dominant de la fierté reste souvent jeune, mobile, festif, disponible.
Les formes radicales des Pride m’intéressent ici davantage parce qu’elles portent plus frontalement une critique de la normalisation : refus de la respectabilité, de la récupération marchande, de l’ordre familial, de la domestication des luttes, de la police des corps et des désirs. C’est précisément là que l’impensé de l’âge devient plus troublant. Car si même les espaces qui contestent les normes dominantes reconduisent, sans toujours le voir, une norme de jeunesse, alors l’âgisme apparaît pour ce qu’il est : non pas un simple retard de représentation, mais un naturalisme tenace, capable de survivre jusque dans les lieux qui prétendent défaire les évidences.
Je l’écris depuis cet attachement-là : non pour juger ces espaces de l’extérieur, mais parce qu’ils m’ont précisément appris à reconnaître les normes lorsqu’elles se déguisent en évidence. Je n’emploie pas ici queer comme un territoire que je posséderais, mais comme le nom des espaces, des gestes et des pensées qui m’ont aidée à défaire ce qui se présentait comme nature.
Il me faut donc dire aussi depuis quelle place je parle : celle d’un corps de femme blanche, occidentale, cisgenre, ménopausée, arrivée tardivement dans le monde lesbien, ayant fréquenté des espaces queer urbains où les livres, les festivals, les lieux de fête, le temps disponible et le capital culturel protègent parfois autant qu’ils aveuglent. Cette place n’est pas la mesure de toutes les vies. Elle est le point depuis lequel je peux regarder comment l’âge commence à réduire ce que je me crois encore autorisée à vivre.
C’est là que la définition de l’âgisme devient décisive. L’Organisation mondiale de la santé définit l’âgisme comme un ensemble de stéréotypes, de préjugés et de discriminations liés à l’âge[1]. Mais cette violence ne s’exerce pas seulement de l’extérieur. Elle s’intériorise. Les représentations apprises au fil du temps finissent par modifier la manière dont on s’évalue soi-même, jusqu’à produire des comportements d’autolimitation. C’est le point qui m’importe : le moment où le monde n’a même plus besoin de vous interdire certaines expériences, parce que vous avez déjà commencé à les retirer de votre propre horizon.
L’âgisme ne retire pas seulement du désir. Il retire de l’accès, de la crédibilité, de la disponibilité supposée à l’expérience. Il retire parfois jusqu’à la présomption d’avenir. Le problème n’est pas seulement que certains corps cessent d’être désirés. C’est qu’ils cessent d’être attendus là où quelque chose commence.
Je ne parle pas ici du grand âge, de la dépendance, des institutions où il faudra peut-être vivre, ni des personnes qui prendront soin de nous. Je parle d’un seuil antérieur, moins visible : celui où l’on est encore dans la vie, dans le travail, parfois dans la fête, parfois dans le sexe, celui où l’on pourrait encore changer de trajectoire, si le corps, l’argent, le temps, la fatigue, les enfants, les parents âgés, le logement ou les transports le permettent encore.
À ce seuil, la relégation n’a pas encore de grand décor. Elle tient dans des presque rien : une phrase lancée en riant, un filtre, un remerciement trop appuyé, une invitation que l’on n’attend plus, un lieu où l’on hésite à entrer, un commencement que l’on remet à d’autres âges. Elle ne dit pas toujours : tu n’as plus ta place. Elle apprend à chacun.e à réduire soi-même la place qu’il ou elle croyait encore pouvoir prendre.
Comme cette soirée au Sample, en hommage au Pulp, lieu mythique de la nuit lesbienne parisienne[2]. Dans la file d’attente des toilettes, je propose ma place à une personne plus jeune, manifestement pressée. Elle répond, en riant, quelque chose comme : Les personnes âgées d’abord. La plaisanterie avait fait son travail : la violence était dans la phrase, le problème serait dans ma réaction. Ce soir-là, l’hommage à une histoire d’émancipation produisait aussi son petit tri d’âge.
Il y a les manifs aussi, et celles et ceux qui nous remercient d’être encore là. L’intention est tendre. Mais cet encore vous installe davantage dans l’Histoire que dans les combats que l’on a toujours envie de mener. Dans les cortèges, je scande toujours : « La jeunesse emmerde le Front national. »[3] À 60 ans, je me surprends seulement à ajouter mentalement : les vieilles aussi.
L’âgisme parle souvent bas. Il tient dans des adverbes : encore, toujours, déjà. Encore là. Toujours belle. Déjà vieille. Pour ton âge. À ton âge. Cette langue semble tendre, elle classe pourtant avec une précision redoutable.
Elle vous déplace plus souvent qu’elle ne vous expulse. De l’action vers la mémoire, du conflit vers la sagesse, de l’invention vers la transmission. Être reconnu.e comme mémoire n’est pas rien. Les mondes queer ont besoin de leurs archives, de leurs récits, de celles et ceux qui se souviennent des lieux disparus, des luttes gagnées, des violences traversées. Mais une mémoire peut devenir une autre manière de vous retirer du présent.
On accepte plus facilement les personnes vieillissantes lorsqu’elles bénissent les luttes en cours, offrent leur expérience comme un bien commun, se montrent reconnaissantes envers la jeunesse qui prend la relève. Beaucoup moins lorsqu’elles contestent, désirent, critiquent, prennent la parole contre les évidences du moment ou refusent la place de « sage ».
C’est là que l’âgisme devient politique. Il ne concerne pas seulement la manière dont les autres nous regardent. Il concerne la manière dont un monde répartit l’avenir. Qui a encore le droit d’être imprévisible ? Qui peut changer de vie sans être soupçonné.e de déni ? Qui peut tomber amoureux.se sans paraître ridicule ? Qui peut se tromper, recommencer, bifurquer ? Qui est encore considéré.e comme un sujet en formation, et non comme une personne déjà résumée par son passé ?
Le paradoxe est cruel. Des espaces qui ont contesté les calendriers dominants peuvent produire leur propre chronologie implicite. Il faudrait être queer tôt, visible tôt, fluide tôt, désirable tôt, politiquement à jour tôt. Il faudrait avoir les codes, les lieux, les mots, les fêtes, les références, les bons récits de soi.
Le problème n’est pas la jeunesse queer. Elle a besoin de lieux où se reconnaître, où expérimenter, où échapper à l’ordre familial et social. Le problème commence lorsqu’elle devient la mesure tacite de la légitimité queer, lorsque celles et ceux qui arrivent tard, ou vieillissent sur place, découvrent que la norme n’a pas disparu : elle a changé de costume.
Cette norme ne se proclame pas toujours. Elle se lit dans des détails : qui apparaît sur les affiches et les programmations, sur les réseaux sociaux, quels corps semblent représenter la communauté, ce qui est programmé, à quelles heures, dans quels lieux, avec quel niveau sonore, quelle accessibilité, quelle attention portée à la fatigue, à la mobilité, à l’audition ou à la vue. Elle se lit aussi dans la place accordée aux personnes plus âgées : sont-elles invitées à participer aux décisions et aux luttes présentes, ou seulement à raconter l’histoire du mouvement ? Un guide de l’organisation américaine SAGE souligne que des personnes LGBT âgées peuvent se sentir déconnectées ou mal accueillies dans leurs propres communautés, et avoir le sentiment que le mouvement ne traite pas suffisamment leurs préoccupations ou ne cherche pas assez à les impliquer[4].
L’âgisme communautaire ne prend donc pas toujours la forme d’une exclusion déclarée. Il peut tenir dans une succession de signes minuscules qui disent : ce lieu parle de vous, mais il n’a pas vraiment été pensé avec vous. Défaire l’âgisme ne consiste pas seulement à rendre visibles quelques corps plus âgés. Il faut aussi regarder qui décide, qui est invité.e, à quelles heures, à quel prix, dans quels lieux, avec quelle accessibilité, et qui peut encore s’y sentir attendu.e.
J’ai fait mon coming out lesbien tard, autour de la cinquantaine. Je n’ai pas fêté mes 20 ans au Pulp. Je n’ai pas connu cette jeunesse-là, ses fêtes, ses codes appris pendant que le désir apprend lui aussi à prendre sa place. J’y suis entrée avec un corps déjà marqué par le regard social et une joie presque indécente : celle d’accéder enfin à un monde que je n’avais pas encore pu habiter.
Faire son coming out tard, ce n’est pas seulement changer de vie. C’est découvrir que la société vous accorde enfin une naissance au moment même où elle commence à vous parler de déclin. L’âgisme punit les vies qui n’ont pas obéi au bon calendrier.
J’ai cru que le monde lesbien me protégerait. Cette espérance n’était pas absurde. En 2011, Virginie Despentes disait qu’il était plus dur de vieillir quand on est hétéro et qu’entre filles on n’était pas déchue à 40 ans[5]. Sortir du regard masculin change effectivement la donne. Il existe des espaces où le corps respire autrement, où l’on n’est plus immédiatement ramenée à la valeur que le désir masculin accorde ou retire. Mais changer de regard ne suffit pas toujours à défaire ce que ce regard a déposé en nous.
La ménopause continue d’être majoritairement racontée comme l’histoire de femmes cisgenres hétérosexuelles.
Je le comprenais dans mon propre corps. J’avais cru qu’en sortant du regard masculin, quelque chose de ce corps serait libéré une fois pour toutes. Or la périménopause puis la ménopause sont venues rendre cette croyance plus fragile. Elles ne font pas basculer d’un coup du côté de la vieillesse, mais elles rendent brutalement visible cette opération centrale de l’âgisme : transformer une modification du corps en changement de statut social.
Avec des amies concernées, nous appelions cela l’essoreuse : les hormones qui vacillent, le sommeil fracassé, les bouffées de chaleur, la déprime qui cloue au sol. L’essoreuse était réelle. Mais elle n’était pas seulement hormonale. Elle charriait aussi tout ce que nous croyions avoir laissé derrière nous : l’idée qu’un corps vieillissant devrait changer de place, devenir plus discret, plus raisonnable, moins bruyant, moins sexuel, moins demandeur d’avenir.
Cette expérience ne restait pas enfermée dans les symptômes. Elle modifiait la manière de se regarder, de sortir, de se sentir autorisée à apparaître. Mon corps quittait peu à peu le pays de l’androgynie pour laisser venir des signes d’une féminité corporelle dont je n’avais jamais voulu : formes, ventre, épaisseur et l’impossibilité nouvelle de traverser le miroir sans être rappelée à l’âge. Rien de spectaculaire. Rien qui suffise à faire événement. Mais assez pour comprendre que l’âge n’arrive pas seulement comme un chiffre : il arrive aussi comme une nouvelle lecture du corps.
Je l’entendais chez mes amies gouines. Un ventre à peine rebondi pouvait affoler. Quelques kilos rendaient le miroir infréquentable. Ne parlons pas des rides. Même une soirée festive pouvait être désertée au nom d’une discipline du corps plus raisonnable. Il ne s’agissait pas seulement de coquetterie ni d’une inquiétude esthétique individuelle. C’était la même scène qui se rejouait autrement : un corps change, et aussitôt le monde lui demande de se corriger, de se contenir, de reprendre moins de place.
Le vieillissement des femmes n’est pas un sujet neuf. Simone de Beauvoir lui a consacré un livre en 1970[6]. Susan Sontag a nommé, dès 1972, le double standard qui valorise l’âge des hommes et transforme celui des femmes en déclassement sexuel[7]. Mais ces analyses n’ont pas suffi à faire de l’âge une catégorie centrale des luttes féministes. En 2010 encore, Rose-Marie Lagrave et Juliette Rennes pouvaient parler de l’âge et du vieillissement comme d’impensés du féminisme[8]. C’est là que l’âgisme trouve sa force : il ne frappe pas un corps libre de toute injonction, mais un corps déjà habitué à devoir prouver qu’il mérite d’être vu, entendu, aimé, cru. Sa victoire est complète lorsque la relégation n’a même plus besoin d’être prononcée : nous commençons seules à sortir du cadre.
Sur les applications de rencontre, je soustrayais quelques années à mon âge. Pas pour me faire passer pour une autre. Pour ne pas disparaître avant même d’avoir été vue. Je pensais contourner le tri. J’avais déjà appris sa règle. Les applications n’ont pas inventé la hiérarchie des corps. Elles l’ont rendue propre, rapide, automatique, sur catalogue : moins de 15 km, non fumeuse, sans enfants, animaux tolérés, et surtout pas plus de 48 ans. Certains âges sont éliminés avant d’apparaître. Les applications ne font pas que sélectionner des désirs, elles transforment des rapports sociaux en critères apparemment neutres.
La ménopause comme réalité corporelle n’a pas été inventée par la médecine. Le récit qui en a fait une déficience féminine à corriger a, lui, une histoire médicale et marchande : de l’« âge critique » nommé ainsi au XIXe siècle jusqu’à Feminine Forever, où Robert A. Wilson présentait la ménopause comme un état pathologique que les œstrogènes permettraient de combattre[9]. Il ne s’agit pas de contester des soins qui soulagent des symptômes réels. Il s’agit de reconnaître le scénario qui les a longtemps encadrés : un corps vieillissant n’était pas seulement un corps à aider, il était surtout un corps à maintenir féminin, désirable, supportable dans l’ordre conjugal.
C’est pourquoi les soirées Dyke Menopause, créées par Anne Pauly et Fany Corral, comptent. Elles déplacent le mot vers le dancefloor. Non pour nier les symptômes, ni pour transformer la ménopause en performance joyeuse obligatoire. Mais pour refuser qu’elle soit seulement le nom d’une sortie[10].
Ce déplacement reste incomplet tant la ménopause continue d’être majoritairement racontée comme l’histoire de femmes cisgenres hétérosexuelles. Les travaux consacrés aux expériences LGBTQ+ de la ménopause sont encore rares. Ils montrent pourtant combien les soins restent marqués par la présomption d’hétérosexualité, et combien les expériences trans et non binaires dérèglent l’évidence même d’une ménopause pensée comme destin exclusivement féminin[11]. La ménopause ne condamne pas naturellement. Elle ne libère pas naturellement. Surtout, elle n’appartient pas à un seul récit du sexe et du genre.
Si la ménopause ne signifie pas la même chose pour tous les corps, vieillir non plus. Au Pink Festival, lors d’une conférence intitulée « Vieillir queer » à laquelle j’assistais, une jeune femme trans a pris la parole. Elle a dit qu’elle n’avait pas peur de vieillir. Elle avait peur de ne pas vieillir[12]. La phrase m’a arrêtée. Elle ne venait pas seulement corriger mon angle. Elle déplaçait le problème lui-même. Le vieillissement queer ne se réduit pas à la désexualisation des corps vieillissants : il touche aussi à l’inégale possibilité d’avoir un avenir.
Je lui souhaite cette possibilité de vieillir. Je lui souhaite aussi de pouvoir co-construire des espaces queer suffisamment sûrs pour accueillir son âge lorsqu’il ne sera plus celui de la jeunesse. Des espaces où la sécurité ne signifierait pas seulement l’absence de violence explicite, mais la possibilité de changer de rythme, de corps, de besoins, de désirs, sans être aussitôt reclassé.e hors du présent. Car il ne suffira pas que certain.es survivent à ce qui rend leur avenir fragile, encore faudra-t-il que les mondes où ils et elles auront trouvé refuge sachent vieillir avec eux.
Cette question n’est pas seulement celle des lieux. Elle est aussi celle du temps. C’est ici que la pensée de Jack Halberstam m’est revenue. Dans In a Queer Time and Place, Halberstam pense le temps queer contre les chronologies dominantes : la reproduction, la conjugalité, la réussite adulte selon le calendrier prévu[13]. Or l’âge agit souvent comme le rappel à l’ordre ultime. On peut avoir déjoué l’hétérosexualité obligatoire, la famille comme destin, le couple comme horizon unique, et se sentir pourtant rattrapé.e par une autre chronologie : celle qui vous explique qu’il est temps de ralentir, de transmettre, de ne plus attendre grand-chose, de ne plus trop déranger.
Pourquoi une vie ayant déjoué tant de scénarios imposés devrait-elle soudain rentrer dans l’ordre au nom de l’âge ? Pourquoi faudrait-il, à 60 ans, avoir terminé de bifurquer ? Pourquoi les cultures qui ont inventé des formes d’existence contre les calendriers dominants devraient-elles accepter sans discussion celui du vieillissement ?
La question n’est donc pas seulement sexuelle. Elle est politique. Une société âgiste ne dit pas seulement aux corps vieillissants qu’ils sont moins désirables. Elle leur dit qu’ils sont moins centraux, moins légitimes, moins attendus dans les lieux où se fabrique le présent. Elle accepte qu’ils transmettent, qu’ils racontent, qu’ils prennent soin. Beaucoup moins facilement qu’ils troublent, qu’ils décident, qu’ils expérimentent, qu’ils changent d’avis, qu’ils commencent autre chose.
Il ne s’agit pas de prétendre que tout serait encore possible comme avant. Soixante ans, c’est 60 ans. La peau change. Le corps fatigue. Le temps se fait entendre. Certaines choses ralentissent. D’autres s’ouvrent là où nous avions commencé à ne plus les imaginer. Rien de cela ne constitue un verdict.
Vieillir queer ne peut pas devenir un nouveau modèle à réussir. Il ne s’agit pas de remplacer l’effacement par l’obligation d’être toujours visible, toujours désirant.e, toujours disponible à la fête, au sexe ou à la métamorphose. Il s’agit de garder la main sur ce que nos corps veulent encore vivre, sur les soins qu’ils réclament, sur les liens qui les soutiendront lorsque le couple, ne suffira pas ou ne sera plus là, ou n’aura jamais été là.
Mais ces solidarités ne doivent pas devenir une nouvelle obligation morale imposée aux vies déjà minorisées. Les familles choisies, les collectifs, les amitiés, les voisinages queer peuvent inventer des formes précieuses de présence et de soin, ils ne remplaceront ni les droits, ni les retraites, ni les services publics, ni les institutions capables d’accueillir les vieillesses LGBTQIA+ sans les contraindre à redevenir silencieuses. La solidarité est indispensable. Elle devient dangereuse lorsqu’elle sert d’alibi à l’abandon.
Au début de ce texte, je voulais faire le coming out de mon âge. Je comprends maintenant ce que cela exige. Pas revendiquer une vieillesse héroïque. Pas nier le temps qui passe. Seulement refuser que mon âge parle avant mon corps, avant mes liens, avant ce qui reste à inventer.
Il ne s’agit pas de demander aux mondes queer d’être exemplaires. Il s’agit de leur demander, de nous demander, de poursuivre le geste qui les a rendus habitables : ne plus prendre un verdict pour une nature, ne plus assigner trop tôt une vie à sa forme définitive.
Je ne veux plus que l’on me console d’avoir 60 ans en me disant que je ne les fais pas. J’ai 60 ans. Je les fais. Je refuse seulement qu’ils fassent de mon corps une conclusion.
[1] Organisation mondiale de la santé, « Ageing: Ageism », Questions and answers, 28 avril 2025 ; voir également OMS, Global Report on Ageism, 2021.
[2] Sur le Pulp, club parisien imaginé par et pour les lesbiennes, ouvert de 1997 à 2007, voir « Souvenirs du Pulp, paradis perdu de la culture lesbienne parisienne », Le Monde, 20 août 2022.
[3] La formule « La jeunesse emmerde le Front national » est issue de la version scénique de « Porcherie », morceau du groupe punk Bérurier Noir devenu, à partir des années 1980, un slogan emblématique des mobilisations contre l’extrême droite. Voir notamment Clément Ghys, « “La jeunesse emmerde le Front national” : le retour d’un slogan punk et quadragénaire », Le Monde, 22 juin 2024 ; « “La jeunesse emmerde le Front national” : histoire d’une chanson devenue slogan de manifestation », Télérama, 14 juin 2024.
[4] SAGE, National Resource Center on LGBT Aging, Age-Friendly Inclusive Services: A Practical Guide to Creating Welcoming LGBT Organizations, guide initialement produit en 2015 et mis à jour en 2017. Cette ressource américaine consacrée aux personnes LGBT âgées souligne que nombre d’entre elles peuvent se sentir déconnectées ou mal accueillies dans leurs propres communautés, et invite les organisations à examiner les signes parfois subtils d’exclusion : représentations visuelles, programmation, horaires, accessibilité, niveau sonore, composition des équipes et des instances de décision, actions de plaidoyer et possibilités de participation intergénérationnelle. Elle ne peut être transposée telle quelle aux espaces queer français ni au seuil d’âge précis dont il est question ici, mais elle offre une grille concrète pour comprendre comment la jeunesse peut devenir une norme implicite de légitimité communautaire.
[5] Virginie Despentes, entretien, « Virginie Despentes : punk un jour, punk toujours », Elle Québec, 22 mars 2011.
[6] Simone de Beauvoir, La Vieillesse, Gallimard, 1970.
[7] Susan Sontag, « The Double Standard of Aging », The Saturday Review, 23 septembre 1972.
[8] Rose-Marie Lagrave et Juliette Rennes, « L’âge et le vieillissement, impensés du féminisme », Le Monde, 6 mars 2010 ; voir également Rose-Marie Lagrave, « Ré-enchanter la vieillesse », Mouvements, no 59, 2009/3.
[9] Charles-Pierre-Louis de Gardanne, De la ménopause ou de l’âge critique des femmes, Méquignon-Marvis, 1821 ; Annick Tillier, « Un âge critique. La ménopause sous le regard des médecins des XVIIIe et XIXe siècles », Clio. Histoire, femmes et sociétés, n° 21, 2005 ; Robert A. Wilson, Feminine Forever, M. Evans, 1966 ; Rod Baber, « Marketing the menopause », Climacteric, vol. 26, no 3, 2023.
[10] Maison des Métallos, « Sara Forever invite Dyke Menopause », programmation du 20 février 2025.
[11] Sue Westwood, « Lesbian, gay, bisexual, transgender and queer (LGBTQ+) menopause: Literature review, knowledge gaps and research agenda », Health, vol. 29, no 4, 2025, p. 468-488 ; Sue Westwood, « “GP services are still heteronormative”: Sexual minority cisgender women’s experiences of UK menopause healthcare — Health equity implications », Post Reproductive Health, vol. 30, no 4, 2024 ; Michael Toze et Sue Westwood, « Experiences of menopause among non-binary and trans people », International Journal of Transgender Health, vol. 26, no 2, 2025.
[12] Gueulante « Vieillir queer » au cinéma Nova à Bruxelles, dans le cadre du Pink Festival, le 2 novembre 2024.
[13] Jack Halberstam, In a Queer Time and Place: Transgender Bodies, Subcultural Lives, New York University Press, 2005.


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