Les années 70 furent celles de mes 20 ans. Ce furent de belles années, et je n’ai jamais été d’accord avec Paul Nizan « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Mai 68, ce 14 juillet des couches moyennes et le départ de de Gaulle n’avait pas encore produit tous leurs effets délétères. On en était encore au plaisir du recul de l’incontestable esprit de caserne qui régnait en France pendant les 30 glorieuses. Avec les filles tout était plus facile, et le rugby était encore un sport amateur. En politique, l’existence d’un puissant Parti communiste, hégémonique au sein de la classe ouvrière avait quelque chose de rassurant. Et nous nous disions que malgré la guerre froide, la bourgeoisie n’avait quand même pas la partie facile. En tout cas moins qu’en Grèce, au Chili ou en Espagne où elle avait réussi à installer ou maintenir le fascisme.
Eh bien justement, c’était un mercredi d’il y a 52 ans. En ce temps-là, il n’y avait pas de chaîne d’information en continu, en prenant son café, on ne se sentait pas obligé de s’infliger David Pujadas, Pascal Praud ou Ruth Elkrief et autres clochards intellectuels recrutés comme domestiques des puissants. On allumait la radio. Et ce matin du 25 avril 1974, on entendit quelques informations floues. Il semblait se passer quelque chose au Portugal. Des soldats dans les rues, des points stratégiques occupés par des chars, beaucoup de confusion.
Immédiatement ce fut l’inquiétude. Des militaires ? Ça y est, ça recommence. Ils sont sortis de leurs casernes pour maintenir cette vieille et féroce dictature qui enferme ce pays depuis tant d’années. Et puis, au fur et à mesure du déroulement de la journée, les choses prenaient un tour bizarre. Les communiqués lus à la radio annonçaient le rétablissement de la démocratie. Les rues s’emplissaient de manifestants acclamant les militaires. Des hommes en uniforme encerclaient le siège de la PIDE, la police politique abhorrée. Nous apprenions l’arrestation des dirigeants du pays. Il fallut se rendre à l’évidence, surmonter son incrédulité, sa méfiance vis-à-vis des militaires, et comprendre que l’armée portugaise venait de mettre à bas une des plus vieilles dictatures d’Europe. Mon Dieu, l’armée ! Des militaires dont on ne pensait qu’il ne pouvait être que du côté des méchants comme le 21 avril 67 en Grèce, le 11 septembre 1973 au Chili. Et qui cette fois-ci faisaient le contraire
Le soir, les premières images de ces foules en délire. De tous ces œillets déjà brandis. De la « une » du Diario de Noticias barré d’un énorme « Golpe militar ». De ces capitaines en treillis recevant la reddition des maîtres de la veille. Avril 1974, c’est la France de l’Union de la gauche, du Programme commun. Georges Pompidou vient de mourir et le candidat de cette gauche unie peut l’emporter aux présidentielles. Nous sommes jeunes, nous croyons dur comme fer qu’on va changer la vie. Cette révolution des œillets est un énorme choc, qui provoque une véritable euphorie.
On connaît bien en France les militants du Parti socialiste et du Parti communiste portugais qui, exilés chez nous, s’expriment souvent dans un français parfait teinté de cet accent chuintant inimitable. Alors il faut partir là-bas, y aller avec eux qui peuvent enfin rentrer. Partager avec le peuple de Lisbonne l’énorme fête du 1er mai qui se prépare.
C’était il y a 50 ans, ce furent des jours, des semaines et des mois merveilleux. Un moment de grâce, de communion. Un pays magnifique enraciné dans l’Histoire, un printemps radieux, un peuple singulier, resté intact sous le couvercle de cette dictature cinquantenaire. Il y avait de la fraternité, il y avait de l’espoir. Et c’était à des militaires qu’on le devait.
L’année suivante, et toujours en avril ce furent les Vietnamiens qui l’emportèrent et libérèrent leur pays de la colonisation après 30 ans d’une guerre effroyable. En 1979, à la fin de la décennie s’ajouta la victoire des sandinistes insurgés renversant l’atroce dictature de Somoza, celui dont les présidents américains disaient « oui c’est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute.
Trois révolutions victorieuses de mes 20 ans, trois révolutions victorieuses que je suis allé voir sur place. Mais dont la portugaise fut la plus belle.
C’est après, au début des années 80 que ça a commencé à merder. Le réel a repris ses droits, le monde, n’est pas devenu celui que nous souhaitions. Où l’Empire qui avait réussi à y étendre sa domination, a basculé dans la folie et nous plonge dans la guerre.
La « révolution des œillets » c’est de l’Histoire, celle du monde d’avant. Ce fut aussi un peu la nôtre, et comme de ces révolutions victorieuses nous n’en avons pas eu beaucoup, nous allons nous attendrir et saluer la mémoire D’Otelo de Carvalho, de Vasco Goncalves, d’Alavaro Cunhal, les remercier pour ce moment en fredonnant Grandola vila morena…
Avant de partir, merci de m’offrir un café.
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