Avertissement

Voici donc le troisième volet de l’analyse marxiste de la situation française, par l’ami Victor Sarkis.

Il a dans le premier rappelé les conséquences de la séquence politique des législatives de 2024 et du sauvetage d’Emmanuel Macron et de son système par Jean-Luc Mélenchon. Imposant à la France trois ans de cauchemar supplémentaire.

Le second a été consacré à la prise de conscience par une partie du bloc militaire de ce que le dispositif politique mis en place depuis 40 ans était entré dans une crise qui pouvait s’avérer très dangereuse. Et qu’il était urgent d’imaginer des solutions.

Cette fois-ci, il se penche sur les tourments de la bourgeoisie française dans un contexte international en plein bouleversement. Remontant à 1945, il identifie les lignes de force de l’organisation de sa domination. Marqué par la vassalité vis-à-vis des États-Unis et l’européisme comme outil pour imposer le néolibéralisme libéral-libertaire. À la fois désemparée et consciente, elle cherche fébrilement les voies de sortie d’une crise dont elle pressent les dangers.

Régis de Castelnau

Troisième partie : que veut la bourgeoisie française ?

Victor Sarkis

Cette lutte interne seule aurait cependant été impuissante à produire le renversement du 7 juillet 2026, tant les contradictions ont été violemment maintenues immobiles au sein du RN. Pour y parvenir, il fallait un autre événement de taille, d’importance plus grande encore, et dont la croissance avait été jusque-là silencieuse : la scission au sein de la classe dominante, et dans son prolongement, l’appareil d’État[1]. Et cette situation est directement due à l’évolution de la situation internationale entre mars 2025 et juillet 2026. Une chose peut déjà être conclue de cette évolution, en anticipant la démonstration : la bourgeoisie française ne sait plus ce qu’elle veut exactement, ou plutôt, elle ne sait plus comme un seul homme quoi faire exactement pour maintenir sa domination, comme elle le savait auparavant.

L’élection d’E. Macron en 2017, et sa réélection en 2022, avaient au contraire été de beaux exemples, presque émouvants avec le recul, du bel unanimisme dont avait pu être capable la bourgeoisie française. Face aux contradictions du système bipartite qu’avaient révélées les mandats de Sarkozy et de Hollande, notre banquier-philosophe avait semblé à cette grande bourgeoisie l’homme providentiel tant attendu pour résoudre tous leurs problèmes. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis, et pas seulement en France. Depuis Giscard et Mitterrand (et Pompidou, qui avait beaucoup préparé cela), toute la grande bourgeoisie française a pu accomplir ce qu’elle rêvait ouvertement depuis 1945 (et même depuis les années 30 en réalité) : se soumettre intégralement à l’impérialisme américain, et abdiquer toute volonté politique d’indépendance, y compris par le moyen de la construction européenne et de l’Allemagne si besoin était[2]. Le pacte faustien auquel a consenti toute la bourgeoisie française dans son intégralité était donc le suivant : absence totale d’autonomie, de réflexion et de souveraineté envers les États-Unis, et en échange, une place de choix dans les échanges inégaux entre les pays improductifs consommateurs (l’OCDE) et les pays producteurs (les BRICS) – biens de consommation (mais pas de production !) contre servitude politique. Si l’on veut saisir la profondeur de cette servitude, et la réalité de notre soumission à l’impérialisme américain – que beaucoup nient, ou minorent –, il faut lire les archives de l’époque, lorsque la grande bourgeoisie française demanda textuellement aux Américains en janvier 1943, par l’intermédiaire du Vatican : « Si les troupes américaines sont amenées à pénétrer en France, le gouvernement de Washington s’engage-t-il à ce que l’occupation américaine soit aussi totale que l’occupation allemande ?[3] ». Cette occupation et ce pacte faustien ont très bien tenu tant que l’impérialisme américain était hégémonique, et pouvait garantir un niveau de vie élevé chez lui sans trop de difficulté. La France serait une nation de valets colonisés, mais artificiellement privilégiés (surtout la grande et petite bourgeoisies en réalité), mais pourra se croire être une nation riche, développée, souveraine même. Ce modèle américain était cependant sérieusement entré dans une crise structurelle depuis 2008[4], mais tout le monde pouvait faire mine que la crise serait transitoire. Même la première élection de Trump en 2016 n’avait pas entamé la confiance de la bourgeoisie française dans le soutien éternel des États-Unis au statu quo actuel, qui permet à des pays de vassaux improductifs d’avoir un niveau de vie artificiellement élevé.

La réélection de Trump en 2024 a cependant aggravé une situation chaotique, qu’il serait cependant trop long d’aanalyser ici. Disons simplement ici que le niveau des contradictions internes aux États-Unis (assurer à la population un niveau de vie très élevé pour éviter la révolte, tout en utilisant les mêmes recettes de désossement de la nation dans le centre impérialiste que dans sa périphérie) avait abouti à la catastrophe du mandat Biden, et que les classes populaires américaines (puisque c’est d’elles qu’il s’agit[5]) avaient rééquilibré ce fait en revotant pour Trump. Le niveau d’impréparation et de contradictions de celui-ci mériterait une analyse à part, mais toujours est-il qu’en mars 2025, il n’avait encore mené aucune action, hormis symbolique[6]. La grande bourgeoisie française pouvait donc encore se parer de restes d’illusions vieilles par le temps.

Comme tout a changé en juillet 2026 ! Trump a soutenu Israël dans une aventure stupide contre l’Iran en juin 2025, et l’Histoire pourrait bien révéler que ce fut la pire erreur stratégique de toute l’histoire de ces deux pays : après quelques heures de flottement où tout semblait perdu pour la république islamique d’Iran, celle-ci s’est redressée, et s’est impeccablement défendue. Et surtout, rebelote en février 2026 : Trump s’engage de nouveau dans une guerre encore plus stupide, que seul un décérébré aurait pensé pouvoir gagner, et le fait directement cette fois. Erreur fatale : l’Iran s’est défendu comme un lion, sans aucune hésitation cette fois, et sa réponse tous azimuts a arraché ses griffes à l’aigle américain. Cette faute stratégique majeure causera probablement la fin accélérée d’un Empire américain déjà fort avancé sur le chemin du déclin, et dont les conséquences ont à peine commencé à se dévoiler, la guerre n’étant même pas finie.

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne veulent plus, et ne peuvent plus gérer un empire, et surtout, ils le disent ouvertement, malgré quelques coups de boutoir illusoires (comme au Venezuela) dans le sens opposé[7]. L’hégémonie impériale américaine s’est effondrée en un an seulement, et a laissé les valets européens sans maître. Même s’il reste bien sûr énormément à faire, et que nous ne sommes qu’au début de ce processus, la profondeur historique de ces causes, et surtout la rapidité du délitement qu’il cause chez nous, interdit de le prendre pour réversible : quand Rome a commencé à décliner, cela a pris plusieurs siècles, mais ce fut une pente mortelle sans retour[8]. L’Empire américain prendra le même chemin, et bien plus rapidement[9].

Peu habituée à devoir décider quoi que ce soit par elle-même depuis longtemps[10], la bourgeoisie française a tout simplement paniqué, et a commencé à courir dans tous les sens comme un cheval sans tête. Pour preuve ? Elle est incapable de prendre la moindre initiative concernant l’Ukraine, alors que ce conflit est le plus grave danger que court l’Union européenne depuis sa création. Idem pour l’Iran et la crise pétrolière en cours depuis février, où l’inexistence des actions françaises serait aussi fastidieuse qu’inutile à lister[11]. Et surtout, elle est incapable de choisir clairement un successeur à E. Macron pour continuer à défendre ses intérêts : la lutte actuelle entre G. Attal, E. Philippe, voire B. Retailleau est parfaitement indécise en réalité. Bien que E. Philippe bénéficie (pour l’instant) d’un avantage dans les sondages, il n’y a aucun engouement autour de sa candidature, ni de la presse, ni de la grande bourgeoisie, et encore moins des masses. Son niveau politique réel, et surtout sa contradiction entre son éthos profond de jupéiste technocrate plein de morgue, et sa volonté vaine d’apparaître comme un chiraquien sympathique, entame fortement sa capacité de progression dans la campagne[12]. Rien n’est sûr, mais les trois candidats cités pourraient bien être sur la ligne de départ en mars[13], tant chacun peut espérer capter les faveurs d’une grande bourgeoisie désemparée par la liquidation de l’Empire américain par Trump, et incapable d’élaborer un plan d’action digne de ce nom comme en 2017.

La confusion de cette classe atteint tellement son comble que certains tentent d’ajouter à cette profusion de candidats libéraux et européistes l’agent de la CIA R. Glucksmann, dont nous avions déjà énuméré le curriculum vitae en 2024, et qui ne mérite absolument pas que l’on s’abaisse à le répéter. Celui-ci semble cependant depuis s’être mis en tête qu’il avait un destin politique grandiose – un peu comme J. Bardella d’ailleurs. Évidemment, le fait qu’il soit d’une nullité abyssale (alors qu’il vient de la bourgeoisie intellectuelle, il n’a donc aucune excuse) a rendu sa campagne extrêmement poussive et malaisante pour tout le monde[14]. Il est vrai que si le niveau politique était un frein pour être président de la République, E. Macron n’aurait jamais pu y prétendre, Glucksmann a donc raison de rêver. Mais là où le néant absolu de Macron n’était pas immédiatement perceptible par tout le monde, celui de Glucksmann l’est – en bon objet malgré lui de la dialectique hégélienne, il a réussi à faire coïncider en lui l’apparence et l’essence de Macron, qui les maintenait encore séparées : quand on vous dit que les progrès de l’Histoire font avancer le concept ! Et surtout, il se trompe de période : car à l’époque de Macron, la bourgeoisie française savait exactement ce qu’elle voulait, et comment elle le voulait. Aujourd’hui, elle ne sait plus. Elle veut conserver sa domination, tout en se soumettant à des États-Unis qui n’en veulent plus ; elle veut rester un pays riche, mais sans économie productive ; elle veut la guerre avec la Russie, mais sans véritable armée ; elle veut le pétrole saoudien, mais sans se fâcher avec Trump, ni amadouer l’Iran. Tout ceci est d’une inconséquence et d’une frivolité sans borne, et n’est que le produit de sa propre activité, presque séculaire désormais, de démembrement de ses propres capacités intellectuelles. Son idéologie est donc devenue en toute bonne logique un monde à l’envers achevé : le capitalisme, mais sans la production ; l’impérialisme, mais sans empire ; le bellicisme, mais sans l’armée ; l’anti-autoritarisme, mais sans les libertés publiques – et, on l’a même découvert récemment, le natalisme, mais sans les enfants. Comment peut-elle croire qu’elle arrivera à quoi que ce soit par de telles méthodes ? Glucksmann, Attal, Philippe et Retailleau se briseront tous contre cette contradiction, qui pour la première fois depuis longtemps, laisse la bourgeoisie française désarmée, et sans repères[15].

Dans ces conditions d’affaiblissement structurel de la bourgeoisie française, chacun commence à prendre ses précautions, et essaye de se refaire une virginité pour s’en tirer à moindres frais au moment où il faudra peut-être rendre des comptes. Les magistrats tout d’abord : eux qui avaient tant soutenu Macron en 2017, puis lors des Gilets jaunes et de tout le reste, qui étaient même allés jusqu’à neutraliser Marine Le Pen pour 2027, les voilà qui commençaient à se rebiffer. Sur l’horrible affaire Lyhanna de juin dernier notamment : devant les premières tentatives pitoyables de G. Darmanin de rejeter sur eux la responsabilité du crime, les voilà qui, pour la première fois depuis longtemps, publient un communiqué énergique, pour refuser de porter le chapeau, et d’affirmer que cette fois-là, non, c’était trop, ils ne porteraient pas la responsabilité[16]. Même l’inénarrable crapule de Jacques Attali tente désormais, visiblement livide, de se déresponsabiliser de tout dans la situation actuelle : lui qui aura passé des décennies à se complaire à se peindre comme le grand conseiller des princes, le voilà qui refuse désormais avec énergie des honneurs qu’il aurait mendiés sans vergogne la veille[17] !

Cette situation historique de désarroi de la bourgeoisie, si elle est totalement nouvelle, et inédite dans ses causes et ses formes propres, a cependant un parallèle très fécond dans l’Histoire : la panique totale que causèrent dans les élites françaises et européennes les perspectives grandissantes d’une défaite de l’Allemagne hitlérienne face à l’URSS durant la Deuxième Guerre mondiale. On sait que toutes les élites françaises, politiques et économiques, furent prises d’une germanophilie peu mesurée et grandissante dès les années 30. Celle-ci alla si loin qu’elle lui fit organiser la défaite de la France face à l’Allemagne en 1940[18], afin de mater l’agitation communiste et ouvrière, et faire respirer un peu le capital. C’est donc peu de dire que la bourgeoisie française collabora comme un seul homme. Cependant, et ce fut la racine de la naissance du mythe des « vichysto-résistants[19] », les collaborationnistes les plus perspicaces comprirent vite que les chances de l’Axe étaient compromises. Quelques semaines seulement après le début de l’opération Barbarossa, les premiers doutes commencèrent à apparaître dans les chancelleries : les Soviétiques opposaient trop de résistance, les ambitions de l’Allemagne étaient compromises, et en tout cas ne seraient pas faciles[20]. Dès octobre 1941, on se permettait même d’être catégorique au Vatican, très informé sur ces choses : « de source sûre, particulièrement compétente et qualifiée, les milieux du Vatican estimaient que les puissances de l’Axe avaient d’ores et déjà perdu la guerre »[21]. La chose était claire, et les éléments les mieux informés dans les milieux collaborationnistes commencèrent immédiatement à se chercher une couverture, à entrer en lien avec des réseaux de résistance, histoire de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, si les choses tournaient mal. Jusqu’à la victoire soviétique à la bataille de Stalingrad en février 1943, cette information resta cependant globalement confidentielle, et réservée aux milieux les plus informés. A partir de Stalingrad, elle devint une information publique, et seuls les plus stupides n’ont pas alors pensé à se ménager une porte de sortie, afin de ne pas insulter l’avenir. C’est ainsi à partir de juin 1942 que F. Mitterrand a commencé à se fabriquer une réputation de résistant, en étant toujours parallèlement en poste pour Vichy (il ne fallait pas aller trop vite dans un sens, ou dans l’autre quand même !). Idem pour le futur « père de l’Europe », Robert Schuman : lui qui avait voté les pleins pouvoirs à Pétain, il se fabriqua après coup une réputation de néo-résistant d’août 1942 – sans grande raison historique par ailleurs[22]. L’industriel et grand patron de presse (Paris Soir), Jean Prouvost, bref ministre des débuts Pétain, et propriétaire de gros titres sous Vichy, chercha même à se refaire une virginité fin 1943, en proposant à certains réseaux « d’arroser la Résistance[23] » (non-communiste, bien sûr). On l’aura compris, le but de l’opération pour tous ces gens était de parvenir au résultat décrit par V. Jankélévitch en 1948, et qui aura amplement réussi : « Pas de coquin qui n’ait son alibi, pas de collaborateur qui n’ait caché son Juif dans une armoire ou procuré quelque fausse carte à un maquisard. Il n’y a plus ni coupables ni innocents, et les procès en collaboration s’effritent comme se dissout l’évidence morale de la honte et de la trahison[24]. »

Notons par ailleurs que la magistrature française de l’époque ne fut pas en reste en la matière, et le parallèle avec notre temps sera donc d’autant plus savoureux : comme les juges qui avaient tout misé sur Vichy ont dû arrondir les angles à l’approche de la Libération[25], de même, nos magistrats qui avaient tout misé sur Macron en 2017 doivent aujourd’hui prendre des précautions. Réservons cependant quelques lignes pour parler d’André Mornet, haut magistrat de l’époque de Vichy, et qui, en la matière, incarne presque un universel concret hégélien pour son degré de maîtrise du retournement de veste en situation de changement géopolitique – nos magistrats devraient encadrer son portrait comme celui des saints d’antan, et en apprendre par cœur la biographie ! Vieux magistrat antidreyfusard à la retraite au moment de la défaite de 1940, André Mornet ne put résister à l’appel du devoir, et intégra très vite, malgré son âge, la haute-magistrature du régime de Vichy, et avec zèle. Il se porte ainsi volontaire à ses débuts pour juger Blum et Daladier comme « responsables de la défaite ». Puis, à partir de septembre 1940, il devient le vice-président enthousiaste de la commission chargée de déchoir de leur nationalité les juifs français qui l’avaient obtenue dans les années 1930 – les envoyant ainsi à une mort certaine, car permettant aux nazis de les déporter sans restriction[26]. En octobre de la même année, il participe à l’élaboration du statut des juifs. A l’été 1943, n’étant pas né de la dernière pluie, il comprend que le vent a tourné : il rejoint un mouvement de résistance de magistrats. Le timing est parfait, et il arrive à sortir totalement blanchi. Il pousse la tartuferie jusqu’à être le procureur aux procès de Pétain et de Laval, et à faire condamner les deux à mort pour collaboration, au nom de la « haine sacrée » ! Lorsqu’on tente de le confronter à son passé de vichyste durant le procès, il qualifie ces accusations de calomnies de « la cinquième colonne » : on croit rêver, et André Mornet a incarné cet incroyable culot de magistrat français, et dont beaucoup risquent de redevenir les disciples dans les prochains mois.

On n’aura donc aucun mal à comprendre qu’il se passe dans la petite et dans la grande bourgeoisie française actuelle quelque chose d’analogue à ce qui s’est passé entre l’été 1941 et l’hiver 1943 : la dislocation de l’impérialisme étranger sur lequel ils ont tout misé, et la nécessité de préparer l’après, qui engendre toujours de la confusion et des retournements de vestes aussi pitoyables qu’insincères, mais qui obligent à des reculs réels. L’Iran a donc commencé la bataille de Stalingrad de notre temps, et sa tâche historique sera de l’achever. A nous de garder ce précédent en mémoire, afin que lors de notre prochaine Libération, il n’y ait pas de nouvelle non-épuration des responsables de la situation actuelle, et des collabos.

Avec tout cela, on comprendra que pour les magistrats, la situation en juillet 2026 n’était donc plus la même qu’en mars 2025 : autant le premier jugement était un coup d’hybris de la petite-bourgeoisie, qui, en valets de valets, devançait probablement les désirs de la grande bourgeoisie, afin d’écarter la candidate des classes populaires qu’ils exècrent tant (les Gilets jaunes l’ont montré amplement), et garantir un ordre européen libéral-libertaire qu’ils voulaient éternel ; autant la décision de seconde instance a été une réaction de panique et de terreur face au début de l’effondrement de l’hégémonie américaine après deux guerres désastreuses contre l’Iran, qui ont laissé désemparée la grande bourgeoisie française. Or, comme le courage n’a jamais été la qualité première des petits-bourgeois, la seule réaction face à la panique de leurs maîtres, c’est l’opportunisme le plus crasse afin de se mettre à l’abri : permettre à Marine Le Pen de se présenter, afin d’être, si possible, épargnés par la colère populaire quand les choses se corseront – et eux-mêmes sont désormais intimement convaincus que cela arrivera, et qu’il ne faut plus désormais insulter l’avenir[27].

A partir de là, les choses se sont enchaînées avec une rigueur mathématique, et suivront leur cours : les rats quittent le navire, et ce n’est que le début de ce processus de désintégration auquel nous assistons. D’autant que cette fois, contrairement à 1941-44, il n’y a pas de plan B, et personne ne sait aujourd’hui par quoi remplacer le parapluie américain – là où le parapluie allemand avait si naturellement trouvé son vrai successeur. Le désarroi, qui est devenu panique, de la grande bourgeoisie française avec l’abandon du cadre américain, va littéralement « ruisseler » sur les diverses couches de la petite-bourgeoisie, qui vont désormais éclater en une myriade de stratégies indépendantes afin d’essayer illusoirement de sauver ce qui doit l’être – pour une fois, le ruissellement va fonctionner !

La Cour de cassation a donc publié un communiqué, immédiatement après l’annonce du pourvoi de Marine Le Pen, pour annoncer qu’elle « pourrait être en mesure » de se prononcer « au plus tard début avril 2027 » sur son cas, notamment sur le bracelet et l’inéligibilité[28]. Résumons donc la situation ici : Marine Le Pen est actuellement juridiquement inéligible selon toute vraisemblance, et la pose de son bracelet est reportée à l’arrêt de la Cour de cassation, qui n’a pas donné de date définitive, et pour cause. Mais la magistrature considère visiblement que son inéligibilité juridique n’existe pas, et qu’elle est donc politiquement éligible. Rappelons que le dépôt des candidatures a lieu en mars, et leur validation par le Conseil constitutionnel immédiatement après. Or, la Cour de cassation rappelle opportunément qu’elle « pourrait » (conditionnel !) se réunir « début avril », soit juste après. Le mécanisme est donc évident : des fois qu’il prenne l’envie au Conseil constitutionnel de refuser la candidature de Marine Le Pen, les magistrats ont annoncé qu’ils ne marcheraient pas dans la combine, et se réservent le droit de se réunir opportunément pour valider son éligibilité (puisqu’à partir du moment où ils tranchent, c’est la deuxième peine d’inéligibilité, purgée, qui s’appliquera, au lieu de la première actuellement en cours). Quant au bracelet, sa pose est renvoyée à la décision de la Cour, qui arrivera, si le Conseil constitutionnel reste raisonnable, soit jamais (si élection), soit après (si elle perd). Si d’aventure il perdait la raison, et faisait fi de l’avertissement des juges, ceux-ci le rappelleraient à l’ordre, et le délai avant l’élection serait trop court pour le poser[29]. Ni vu, ni connu, et le rapport de force politique a fait complètement disparaître la réalité juridique – qui reconnaît donc son maître légitime, car le droit n’est que l’expression des rapports réels, et malgré ce qu’il croit, ne peut jamais trop s’en affranchir.

Il ne serait cependant probablement pas nécessaire d’en arriver là, puisqu’entre-temps, le Conseil constitutionnel (présidé par R. Ferrand, le grand serviteur de Macron, mis ici par ses soins !) a censuré la loi tant voulue par Macron d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, avec à la clé vérification d’identité pour tout le monde[30]. Le procédé était bien sûr totalement disproportionné, surtout en ces temps de fuites intempestives de données, et ce fut la raison de sa censure. C’est encore un signe de rebiffade de l’appareil d’État envers E. Macron, que tout le monde désormais lâche, et de grave confusion au sein de la bourgeoisie française[31]. L’ensemble forme donc un tableau cohérent, et devient une hypothèse de travail de plus en plus solide pour les marxistes qui analysent la réalité sociale en termes de classes et de rapports de force. Selon toute vraisemblance donc, Marine Le Pen sera donc la candidate du RN en 2027.

Il faudra cependant retenir de tout ceci une très grande ironie : c’est le lancement massif de missiles par l’Iran sur Dubaï et Israël au moment de l’attaque scélérate par Trump qui aura permis, par un incroyable effet en cascade, la candidature de Marine Le Pen. Ce n’est qu’une des nombreuses conséquences incalculables qui nous attendent encore après ce renversement sans précédent, et, faut-il le rappeler, toujours en cours et nullement achevé. Marine Le Pen ferait donc bien de remercier la république islamique d’Iran pour ce grand service involontairement rendu, et ce grand aggiornamento inattendu de la magistrature française ! Les Anciens avaient coutume de dire que les livres avaient eux aussi leur destin – habent sua fata libelli –, mais désormais, il faut ajouter que les missiles iraniens également.


[1]Dans l’État et la révolution, Lénine distinguait le pouvoir d’État de l’appareil d’État : autant le premier consiste dans la direction visible de l’entité politique, dans ses structures juridiques et institutionnelles abstraites mais déterminantes ; autant le second constitue sa réalité matérielle, celle qui applique concrètement la décision et la fait respecter – c’est l’armée de fonctionnaires, et dont la partie qui nous intéresse ici est composée par les hauts- et moyens-fonctionnaires et la magistrature. Ainsi, Lénine constatait que si une révolution pouvait renverser facilement le pouvoir d’État, il n’en allait pas de même de l’appareil d’État : le but même de la révolution est que le prolétariat concentre pour lui le pouvoir d’État pour détruire l’appareil d’État bourgeois.

[2]Sur ce sujet, consulter l’ouvrage irremplaçable d’Annie Lacroix-Riz, Les origines du Plan Marshall (2023), notamment page 91 et suivantes : « Dans la période étudiée, ces conditions draconiennes furent acceptées sans réticence. Au niveau du gouvernement et de la haute fonction publique, elles ne furent jamais ouvertement contestées jusqu’au retour de De Gaulle aux affaires (au niveau de la quasi-totalité des partis politiques, jamais) : le dépouillement systématique des fonds généraux des relations diplomatiques franco-américaines 1944-1970 m’autorise à être formelle. Cette soumission systématique (sauf éventuelle réticence coloniale) était légitimée par des arguments, d’une part, politiques et idéologiques, centrés sur le péril rouge et l’impératif de faire en tout point et à tout propos pièce aux Soviétiques et, d’autre part, économiques : la France indigente et impuissante ne pouvait s’offrir le luxe de rejeter le diktat américain. »

[3]Les origines du plan Marshall, p. 117

[4]Tous les indicateurs américains aujourd’hui alarmants commencent leur descente irréversible à ce moment-là : taux de fécondité, dette publique et privée, part de l’industrie dans le PIB, augmentation de la consommation de drogue (Fentanyl) et recul de celle du vin, chasteté chez les jeunes et tant d’autres….

[5]Il est pénible de constater tous les quatre ans en France que personne ne veuille remarquer que l’élection américaine, de par sa mécanique propre, dépend chaque fois du basculement dans un camp ou dans l’autre des ouvriers de la Rust Belt – ce véritable moteur caché de l’Histoire contemporaine.

[6]Le cessez-le-feu à Gaza qu’il a imposé en arrivant, bien que fort surprenant, et qui d’ailleurs n’a pas tenu longtemps, était trop incompréhensible pour la bourgeoisie européenne, au vu de l’attitude que Trump avait eue durant sa campagne sur le sujet, pour qu’elle puisse en tirer la moindre conclusion.

[7]L’échec militaire en Iran annonce la fin de cette méthode pour maintenir le Pétrodollar, et la politique des tarifs douaniers d’avril 2025 avait déjà réduit la volonté d’être un empire commercial à presque rien.

https://www.challenges.fr/monde/donald-trump-ou-le-suicide-de-lempire-americain_620590

[8]Il est d’ailleurs intéressant de noter dans la recherche contemporaine, toujours si prompte à cacher la réalité et à voler au secours de l’idéologie dominante, une tendance à vouloir absolument nier le déclin romain, ou le relativiser. K. Harper, parmi tant d’autres, (dans Comment l’Empire romain s’est effondré) en fait ainsi le résultat d’un processus naturel (changement climatique et maladies, défense de rire – pourquoi pas non plus l’intolérance des romains à l’immigration germanique tant qu’on y est ?). Comme si l’écrasement des plébéiens par les patriciens à partir des Gracques, les contradictions de l’Empire avec ses provinces, le désintérêt croissant pour la guerre des romains (qui les poussait à employer des mercenaires germains pour se battre, comme l’armée américaine et l’ICE sont aujourd’hui remplis de latinos), les contradictions économiques du système esclavagiste n’avaient finalement aucun sens. Tout ceci vise uniquement à cacher la réalité du déclin américain actuel : si Rome avait été écolo, elle aurait pu inverser son déclin !

[9]A moins qu’ils ne parviennent à réinventer une forme politique totalement nouvelle pour pouvoir survivre sans avoir à maintenir leur domination, en passant de l’Empire à une nouvelle forme nationale, mais débarrassée de l’élection permanente qui fut leur marque de fabrique. Un peu comme lorsque Rome trouva le moyen de durer en passant de la Respublica à l’Imperium, et de continuer, selon la très bonne formule de L. Jerphagnon, « la République sous un autre nom ».

[10]Depuis Waterloo, quand elle a joué les anglais contre Napoléon ! Sur ce point,voir le Napoléon de l’historien marxiste G. Lefebvre

[11]Notons la remarquable exception de Total, qui a été le seul à parier en mars sur la hausse des prix du pétrole, ce qui était pourtant parfaitement prévisible. Qu’ils soient les seuls à avoir anticipé une chose aussi évidente (que le prix d’un bien de première nécessité flambe quand 20 % de la production mondiale disparaît d’un coup) montre à quel point le niveau de la bourgeoisie mondiale est devenu lamentable.

https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/energie/la-plus-importante-position-jamais-realisee-dans-l-histoire-des-marches-petroliers-totalenergies-aurait-realise-un-profit-exceptionnel-de-1-milliard-de-dollars-en-mars-en-etant-le-seul-a-parier-sur-la-flambee-du-brut_AV-202603300642.html

[12]Sorti durant l’écriture de cet article, un sondage vient même confirmer le décrochage de Philippe devant Mélenchon, dans toutes les configurations :

[13]Le ralliement d’Attal à Philippe ne changerait d’ailleurs visiblement rien selon les derniers sondages.

[14]Son débat avec E. Zemmour en 2025 fut très poussif, et on pourrait dire qu’il l’a en quelque sorte perdu haut-la-main. Ses allocutions publiques, à la télévision et en meeting sont devenues un running gag sur les réseaux, car il arrive à pousser très loin la performance de vide. La presse elle-même se fait l’écho de ce malaise, qui inquiète jusque dans ses rangs :

https://www.letemps.ch/monde/on-ne-sent-pas-une-envie-de-casser-la-baraque-deux-ans-apres-s-etre-demarque-aux-elections-europeennes-raphael-glucksmann-peine-a-etre-un-candidat-inconteste-a-gauche

https://www.letribunaldunet.fr/politique/glucksmann-mauvais-orateur-experts-communication-2027.html

[15]Leur problème de fond est simple à résumer : ils sont trop nombreux pour un si petit gâteau. En 2012, le score cumulé de tous les partis de LR à EELV était de 67 % : aujourd’hui, il est de 38 % dans les sondages. Le regroupement autour de Macron entre les deux avait permis de camoufler cette baisse.

[16]https://regisdecastelnau.substack.com/p/affaire-lyhanna-quand-toute-honte

[17]

[18]Voir Le choix de la défaite d’Annie Lacroix-Riz.

[19]Du nom du livre apologétique de Bénédicte Vergez-Chaignon de 2008, mais qui, comme on le verra, dira sur eux la vérité sans le vouloir.

[20]Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich, p. 531, éd. 2010

[21]Ibid., p 532

[22]Annie Lacroix-Riz, La non-épuration en France, p. 196-200.

[23]Ibid., p. 200- 209

[24]Dans l’honneur et la dignité

[25]La non-épuration en France, p. 266-351

[26]Ibid., p. 286-287

[27]https://regisdecastelnau.substack.com/p/fin-du-macronisme-entre-desarroi

[28]https://lcp.fr/actualites/pourvoi-de-marine-le-pen-la-cour-de-cassation-pourrait-etre-en-mesure-de-se-prononcer

[29]https://regisdecastelnau.substack.com/p/election-presidentielle-quand-lappareil

[30]https://www.leclubdesjuristes.com/societe/numerique/reseaux-sociaux-interdits-aux-moins-de-15-ans-la-france-peut-elle-trouver-une-voie-de-passage-17327/

[31]Ce dernier pourrait donc encore théoriquement tenter quelque chose d’ici mai pour rester au pouvoir (une guerre), ou pourrir la situation pour son successeur (une dissolution en décembre pour budget non-voté), mais on voit bien qu’il serait très isolé dans l’architecture actuelle de la lutte des classes, et se ferait probablement vertement rappeler à l’ordre, à la fois par l’appareil d’État qui le lâche, et par la grande bourgeoisie qui doit penser à ses affaires.

À suivre…

Quatrième partie : Du fascisme, derechef

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