Avertissement

Voici donc le quatrième épisode de l’article d’analyse de Victor Sarkis, concernant la situation que connaît actuellement notre pays. Même si les quatre autres sont également essentiels, celui-ci doit retenir particulièrement l’attention. C’est une analyse approfondie du « risque fasciste » que ferait courir à la France l’éventuelle élection de Marine Le Pen à la Présidence de la république, en mai prochain.

En remontant dans l’histoire, Victor Sarkis caractérise le phénomène qui s’est installé en Europe mais aussi au Japon entre les deux guerres mondiales, et qui a concerné d’abord et avant tout des puissances industrielles à vocation impérialiste. Qui ont connu des phénomènes politiques spécifiques, fruits d’une situation historique économique et sociale déterminée. Parmi les éléments qui ont contribué à la mise en place d’une forme terroriste d’exploitation capitaliste, il y a eu bien sûr le choix des bourgeoisies respectives, mais pas seulement.

Alors, l’arrivée au pouvoir institutionnel du Rassemblement National, serait-il gros de l’instauration d’un fascisme du même type qu’il y a maintenant un siècle ? Victor Sarkis répond à cette question très importante puisqu’elle irrigue tous les débats autour de l’échéance présidentielle qui s’annonce.

Force est de constater que la petite bourgeoisie (urbaine en la circonstance) éprouve une grande difficulté à accepter le choix fait par le prolétariat français de mettre fin au cauchemar macroniste, et probablement au passage aussi, au libéralisme libertaire imposé à la France depuis 40 ans. Ce choix est celui de faire du RN et de sa candidate l’outil de ce qui constituerait une rupture. D’où les multiples incantations concernant le danger de surgissement de la bête immonde et de la nécessaire lutte contre le retour des sœurs zombres. Cette position, qui est une position de classe, est d’abord le fruit du refus de voir le prolétariat, tel qu’il est aujourd’hui remettre un pied dans la sphère politique dont il est exclu depuis 40 ans. Mais également une réelle difficulté à accepter la rupture avec le libéralisme libertaire (férocement néolibéral) dont une partie de la petite bourgeoisie a largement profité depuis 1968. Le changement, oui mais à condition qu’on le conduise. Mais pas ces horribles ouvriers, salariés d’exécution des services et France périphérique. Qui se moquent qu’on inscrive l’avortement dans la Constitution, et sont opposés à l’adoption d’une loi extrémiste sur l’euthanasie.

La lutte des classes prend parfois des chemins tortueux.

Régis de Castelnau

Quatrième partie : du fascisme derechef.

Victor Sarkis

Ces considérations sont cependant systématiquement obscurcies à gauche, notamment chez ceux qui se pensent marxistes, parfois sincèrement, par un double préjugé, dont chaque partie est solidaire de l’autre : le RN serait l’incarnation la plus parfaite en France du « fascisme », et LFI (qui aurait une sociologie « complexe » et « diverse ») serait le meilleur opposant à ce « danger ». Nous avions en 2024 tenté de réfuter ce double préjugé, mais comme les préjugés ont par définition la tête dure, il est nécessaire de toujours y revenir. Car n’oublions jamais que pour un marxiste, les illusions d’une classe sociale sur la réalité font partie de l’essence de cette classe sociale. On ne peut donc pas simplement les réfuter par une démonstration, aussi solide soit-elle logiquement. Il faut également montrer la nécessité de cette illusion pour cette classe, et comment elle ne peut dépasser cette illusion qu’en dépassant son propre point de vue de classe sur elle-même. Bien évidemment, comme l’avait déjà montré Lukács en 1923, seul le prolétariat peut le faire intégralement ; et puisque ces préjugés concernent d’abord et avant tout la petite-bourgeoisie urbaine diplômée, et le lumpen-prolétariat immigré[1], il serait illusoire là encore de penser que l’on peut totalement les ramener à la raison en bloc, en tant que classe. Mais il ne faut jamais sous-estimer le rôle de l’individu dans les processus historiques, et si des membres sincères de ces classes arrivent à dépasser la limite de leur classe, ils auront accompli le plus grand acte de liberté concrète possible pour l’individu au sein d’une société de classes. Lorsque la lutte des classes entrera dans sa phase décisive, la présence d’une poignée d’individus déterminants dans un camp ou dans l’autre pourra faire pencher la balance : il ne faut donc pas ménager ses efforts pour convaincre les individus des classes spontanément ennemies du prolétariat, car aucun n’est individuellement perdu a priori, même si tous sont déjà damnés en tant que classe, et que l’immense majorité ne pourra pas être sauvée : et c’est ce que le marxisme qui s’est voulu séducteur dans cette société-là n’a jamais compris – raison pour laquelle il a été condamné à l’ineffectivité, au sectarisme, au ridicule sans panache, et à un piteux mélange de réformisme et de gauchisme.

Nous avions déjà tenté en 2024 de réfuter, le plus rationnellement possible, l’idée que le RN serait un parti « fasciste », et à l’avant-garde du fascisme en France. Résumons ici les arguments pour le lecteur, qui pourra aller ensuite les consulter dans leur détail[2] :

(i) La tentation de plaquer sans ménagement les analyses des années 30 à aujourd’hui se heurte au mur du changement radical de la structure sociale en France entre ces deux périodes : désindustrialisation, moins d’ouvriers, plus de paysans et de petite-bourgeoisie traditionnelle, intégration européenne et impérialisme américain hégémonique, fin de l’Empire colonial… Dans ces conditions, la lutte des classes n’a globalement plus rien à voir.

(ii) La genèse politique du FN (effectivement fondé par des nazis) ne démontre rien, car ce qui compte, c’est sa structuration actuelle de classe – sinon le PCF serait toujours bolchévique, le PS jaurésien, et les LR gaullistes (on en rêverait !).

(iii) Le sans-frontiérisme n’étant pas un brevet d’antifasciste, puisqu’en dernière instance, l’immigration est anti-internationaliste, car elle pille les ressources humaines des pays qui en ont besoin, l’opposition à celle-ci ne peut être qualifiée sans ménagement de « fasciste ».

(iv) Une majorité d’ouvriers votant RN, et cet électorat étant le plus important à l’intérieur même de l’électorat RN, il serait absurde que le RN soit fasciste, puisque le fascisme est l’ennemi mortel de la classe ouvrière. Sinon, on peut présupposer que les classes peuvent purement et simplement se suicider, mais il n’y a aucun argument logique ou historique qui peut démontrer cette thèse. Le RN a par ailleurs un électorat beaucoup moins bourgeois que Zemmour, ou Melloni en Italie, ce qui accentue l’idée que le risque fasciste n’est pas chez eux.

(v) Depuis que la souveraineté nationale a été désossée en France, et que personne ne veut plus remettre en cause le compromis euro-atlantiste, les programmes sont devenus tous inapplicables, ceux qui les défendent savent qu’ils ne peuvent pas l’être, et ceux qui votent pour d’ailleurs. Le programme étant devenu ineffectif, il est devenu un pur symbole, et les classes votent plus en fonction d’une esthétique, d’une image renvoyée, qu’autre chose. A ce jeu, le RN ayant une image moins festive, et moins libéral-libertaire faussement décontracté, il engrange plus de résultats chez les classes populaires que la gauche, LFI, et le macronisme, engoncés dans une esthétique de fête adolescente et immature permanente.

Une fois cela dit, on peut néanmoins faire un pas en avant, ou de côté, et revenir à nouveaux frais sur cette question du fascisme, qui continue d’agiter beaucoup à gauche (de moins en moins ailleurs malheureusement). En somme, on pourrait résumer la situation par le paradoxe suivant : le fascisme en France semble omniprésent, et en même temps terriblement évanescent ; chacun sent bien, et à raison, qu’il décrit bien une réalité contemporaine, et en même temps, les cibles concrètes que vise le concept sont soit inadéquates à celui-ci (le RN), soit marginales et ineffectives (les groupuscules d’extrême-droite). Il y a donc là un signe de fausse conscience et de confusion à éclaircir.

Revenons d’abord sur l’idée fausse, avancée par certains, que nous aurions défendu en 2024 le caractère non-fasciste du RN à l’aide d’arguments seulement sociologiques. Il est vrai que nous étions partis, comme base, mais non comme argument, de la sociologie électorale du RN : 57 % des ouvriers ont voté RN lors des législatives de 2024[3] contre 21 % pour le NFP[4] ; 54 % lors des dernières européennes[5] et 68 % au deuxième tour de 2022[6]. Et ne parlons même pas des prévisions pour 2027, qui se situent au même niveau[7]. Les niveaux sont élevés, constants dans le temps, et massifs en valeur absolue, sans autre véritable concurrent. Quant à l’argument des abstentionnistes, par définition, ils ne choisissent rien : on peut donc leur faire dire ce que l’on veut, et leur choix est apolitique. On dit souvent pour se consoler à gauche que « l’abstentionnisme est le premier parti politique chez les ouvriers[8] » : outre que par définition, l’abstentionnisme n’est pas un « parti politique » mais une non-prise de partie, l’affirmation de fond est parfaitement fausse, et se base de façon très restrictive sur les seules élections qui mobilisent peu (les européennes, les municipales). Lors des élections nationales à fort enjeu, l’abstention est en réalité assez faible chez les ouvriers (même si elle est plus élevée que chez les cadres) : seuls 19,7 % d’entre eux n’ont voté à aucune élection en 2022[9]. L’idée d’un immense réservoir caché de vote ouvrier qui n’attend on ne sait trop quoi pour se manifester et voter à gauche est donc un des nombreux mythes que celle-ci a forgés au fil des ans pour se masquer la dure réalité : globalement, les ouvriers votent, et quand ils votent, ils ne votent pas pour eux – voire pire, ils votent « fasciste ».

Une fois dit cela, on a voulu réduire notre argument à n’être qu’un bête constat sociologique : ce que voteraient les ouvriers, ce serait immédiatement et sans explication la conscience en soi et pour soi du prolétariat ! Or, on voit bien que le symptôme de la sociologie du vote ouvrier couvre en réalité un mal bien plus grand. Certes, la sociologie ne donne pas immédiatement accès à l’être de classe ; mais à l’inverse, nos grands docteurs du marxisme veulent trop souvent passer par-dessus cette réalité sociologique qui leur déplaît, et, par un vrai négationnisme des chiffres, édifier, non pas comme chez Machiavel des républiques qui n’existent que dans leur imagination, mais des prolétariats et des partis de classe qui n’existent que dans leurs têtes. Tout marxiste sérieux sait qu’il ne faut pas confondre la conscience psychologique des prolétaires avec la conscience de classe du prolétariat, et que là réside la racine de l’opportunisme et du réformisme. Mais à l’inverse, faire comme si cette conscience psychologique n’existait pas, et n’avait aucun lien avec la conscience de classe, c’est le propre de l’utopisme. Notre travail, c’est justement de faire la médiation entre les deux par le travail d’analyse : sinon on s’emploie par un travail de magicien et d’illusionniste à obscurcir le lien entre les deux, et on mérite le nom de charlatan.

Et à vrai dire, qui part de l’immédiateté sociologique ? Le marxiste qui part du vote ouvrier pour le RN pour expliquer que c’est une erreur (et pourquoi diable l’erreur est-elle née ?) et qu’il faut faire autre chose (comment ?), ou bien celui qui part de la cause (le désossement du communisme par les intellectuels qui prétendaient le défendre) pour en arriver à la chose même – la tentative, même imparfaite et semée d’embûches plus ou moins périlleuses, des prolétaires pour lutter avec leurs forces contre ce qui les oppresse : la construction européenne, le libéralisme-libertaire, le bellicisme et l’atlantisme ? Les néo-opportunistes qui se la jouent puristes ont donc la même fonction que la social-démocratie de la IIe Internationale : pousser les prolétaires et les intellectuels à l’attentisme impuissant, à refuser d’être acteurs dans l’Histoire, et de le faire en essayant d’imaginer un troisième terme abstrait et formel qui n’existe pas au sein de la lutte politique actuelle.

Il est donc impossible de falsifier cette vérité : à un certain niveau de manifestation empirique, surtout si celle-ci est appuyée et déterminée par de grandes structures historiques (le libéralisme-libertaire, le désossement du socialisme réel et du mouvement ouvrier), le phénomène exprime l’essence de classe. Sinon, comme nous l’avions dit en 2024, tous les phénomènes sociaux deviennent possibles : les prolétaires pourraient être tous fascistes, les petits-bourgeois tous communistes, et les grands bourgeois anarchistes ou monarchistes. On voit bien que dans ce monde à l’envers, presque tous les marxistes contemporains ont rompu le lien théorique entre la conscience de classe et l’être de classe : et il n’est pas très difficile de voir que cet idéalisme fantaisiste est plus proche du surréalisme littéraire que du léninisme rationnel.

Il faut donc que tout ce beau monde revienne à l’ABC du marxisme, notamment sur son lien entre idéologies et base de classe : les idées et les idéologies, que ce soit leur nom ou leur contenu formel, n’ont aucun sens, et ne sont pas analysables en dehors des classes réelles et effectives qui les supportent, et qui leur donnent leurs déterminations. Si toute la petite-bourgeoisie se disait demain communiste, et répétait en chœur les thèses de Marx, ce ne serait pas du communisme, car l’être de classe, qui est son âme, lui manquerait. Vouloir socialiser les moyens de production lorsque je suis un diplômé improductif, et que je le pense en tant que diplômé improductif, ce n’est pas vouloir rationaliser la production et m’emparer de moyens de production que l’on me refuse ; c’est vouloir jouir davantage sans travailler, c’est vouloir approfondir ma séparation avec la réalité productive, et davantage exploiter le prolétaire. C’est donc tout le contraire du communisme du prolétariat[10]. Ce serait la même chose pour le lumpen-prolétariat : s’il se dit communiste, c’est pour la même raison que le petit-bourgeois, c’est par haine du travail et de la production, car il partage avec lui cette même situation de classe de consommer sans produire. Il faut que les communistes arrêtent d’accourir dès qu’ils voient du rouge, et de voir des alliés indéfectibles dès que quelqu’un dit des choses qui ressemblent vaguement à ce qu’ils pourraient dire : il faut regarder le contenu de classe, qui dit quoi, et est soutenu par quelles classes dans la société, et encore plus, contre quelles classes. Tant que nous ne ferons pas ce travail de fond, les communistes seront des taureaux que des démagogues mènent à droite et à gauche avec un simple chiffon. Les mots ne font rien par eux-mêmes, et celui de communisme ne socialise rien : celui qui socialise les moyens de production, c’est le prolétariat. De même, les concepts de « travail » et de « temps libre » n’ont aucun sens concret en dehors des classes qui les défendent : lorsque la grande bourgeoisie, qui ne travaille pas de façon productive, fait l’éloge hypocrite du « travail » cela ne signifie rien d’autre pour elle que l’apologie du travail du prolétariat, qui lui est certes très profitable. Et le « temps libre », dont la gauche actuelle fait tellement l’éloge, participe du même retournement de classe : puisqu’elle ne produit rien, sa promotion du temps libre n’est rien d’autre que la promotion de son mode de vie improductif, au détriment du prolétariat, qui ne s’y trompe pas. Elle utilise ainsi à souhait le très beau Droit de la paresse de Paul Lafargue, mais en le falsifiant, car elle oublie de dire que Lafargue s’adressait à des gens qui travaillaient dur, les ouvriers, et produisaient : son éloge du temps libre est donc l’éloge du temps libre de ceux qui travaillent, et méritent le fruit de leur travail – pas de celui de ceux qui ne demandent qu’à consommer sans rien produire.

De façon symétrique, puisque ce sont les classes qui donnent leur contenu réel aux idéologies, si demain tous les prolétaires se disaient « fascistes » ou « d’extrême-droite » (et ils sont loin de le faire, ce n’est pas non plus un hasard, mais l’exemple montre l’absurdité de ceux qui pensent pouvoir détacher formellement classes et idéologies), alors ce ne serait pas le « fascisme » ou « l’extrême-droite » des années 30 : ni Mussolini, ni Hitler n’étaient en majorité soutenus par le prolétariat, c’est un mensonge de sociaux-démocrates et de patriciens haineux de la plèbe. Il faut donc sortir de l’idée de définir le fascisme par un ensemble d’idées formelles, sinon on tombe dans l’idéalisme le plus vulgaire : les idées ont des forces propres, autonomes et mystérieuses, et peuvent forcer les rapports de classe réels. Si une majorité de prolétaires demandent un État fort, une politique sécuritaire et une réduction massive de l’immigration, il est évident qu’il ne s’agit pas chez eux de « fascisme », mais d’une tentative, plus ou moins maladroite, plus ou moins efficace, de se défendre contre les agressions sociales et économiques que leur infligent la petite et la grande bourgeoisie. On peut, et on doit critiquer ses positions si elles manquent d’efficacité – comme nous le pensons de la plupart des mesures proposées par le RN, et de leur stratégie globale, qui refuse la lutte des classes (qu’on impose pourtant à leurs électeurs). Mais penser que l’on peut combattre cela par des anathèmes moraux (et quelle morale ! celle du kantisme petit-bourgeois, le niveau zéro de la morale !), et par un rapprochement fallacieux de courants historiques avec des contenus de classes totalement opposés, c’est de la pure puérilité[11]. Il en va de même de ceux qui réduisent le fascisme, d’hier et d’aujourd’hui, à n’être que la désignation d’un groupe minoritaire jeté à la vindicte populaire : juifs hier, musulmans aujourd’hui. Ils font complètement abstraction des compositions de classe des deux phénomènes, et le fascisme devient donc chez eux une pure détermination formelle abstraite, qu’ils peuvent aisément manipuler pour leurs sophismes. Ces indigénistes, puisqu’il faut bien les nommer, tentent donc de faire passer les musulmans d’aujourd’hui pour une classe martyre, afin bien sûr d’oublier les autres prolétaires, et de les tenir pour quantité négligeable, en les abandonnant aux limbes de l’épithète de « fascistes[12] ». Ils cherchent ainsi à falsifier l’essence des contradictions qui habitent actuellement la société française, en faisant passer les immigrés pour de nouveaux colonisés : en oubliant que lors de la colonisation, la bourgeoisie française est venue les asservir chez eux, par la conquête brutale et guerrière ; alors que le phénomène de l’immigration a été l’incitation par cette bourgeoisie à faire venir les masses paupérisées de ces pays en France, mais personne ne les y a forcés[13]. De victimes de l’impérialisme, ils en sont devenus les sujets agissants – bien que subalternes, et souvent trompés. Dans le premier cas, ils ne pouvaient que rencontrer le soutien des prolétaires français conscients dans leur lutte contre la même bourgeoisie ; dans le second, les deux intérêts devaient forcément entrer en contradiction. Et demander au prolétariat français, malgré ses souffrances, un effort christique d’universalisme généreux, alors que rien de tel n’a jamais été demandé par les indigénistes aux prolétaires d’origine immigrée – au contraire, ils les ont toujours encouragés dans leurs penchants claniques et archaïques –, c’est vraiment le comble de la morgue et de l’hypocrisie. Certains indigénistes recyclent par ailleurs le vieil argument maoïste (dans lequel le vieux Todd est par ailleurs étonnamment tombé, lui qui vient pourtant d’une tradition si opposée), qui voudrait que le prolétariat français blanc soit coupable, car il se serait vendu à l’impérialisme, et profiterait de ses subsides – un peu sur le modèle de la classe ouvrière anglaise du XIXe siècle dont parlaient Marx et Engels à la fin de leur vie. Néanmoins, outre qu’il est notoire que les subventions d’État ont plus tendance à tomber dans les zones où les immigrés sont majoritaires qu’ailleurs[14], tout ce beau monde n’a pas voulu remarquer que les ouvriers français, contrairement à la bourgeoisie, sont loin d’avoir gagné quoi que ce soit aux délocalisations qui ont frappé notre pays. On ne voit donc pas exactement ce qu’ont gagné au change les ouvriers français à un hypothétique « impérialisme français » : car oui, au risque de choquer nos maoïstes, l’empire colonial anglais à la fin du XIXe siècle était légèrement plus florissant que le français actuel, et permettait effectivement d’arroser l’aristocratie ouvrière. C’est plutôt notre petite-bourgeoisie qu’autre qui a tiré profit du pacte faustien signé avec les États-Unis. Dont acte les indigénistes, il faudra utiliser un autre argument pour être marxiste.

D’autant que dans leur empressement à ériger la statue du musulman contemporain martyr, les indigénistes passent tout simplement sous silence l’islamophilie historique de l’extrême-droite européenne, qui semble n’avoir jamais existé[15] (il est vrai que par un accord tacite, où aucun des deux n’en parle, la droite feint également que ce passé n’ait jamais existé). Par ailleurs, ils tairont la totale islamophilie de tout le système atlantiste : les qataris et les émiratis n’ont notoirement fait l’objet d’aucune discrimination sur ces bases. De même, le soutien atlantiste unanime à l’Arabie saoudite contre le Yémen ou l’Iran ne les a jamais beaucoup intéressés, pas plus que la création de Daesh contre les chiites via ces mêmes réseaux, au-delà de quelques protestations formelles et de sophismes pour les deux cas.

Mais à vrai dire, la totale insincérité de cette gauche s’est parfaitement révélée sur la Syrie, qui a toujours eu comme mérite de faire tomber les masques de tout le monde. La gauche, et à raison, s’est émue du soutien inconditionnel du RN à Israël, et à l’abominable génocide de Gaza. Mais sa duplicité sur le sujet a éclaté lors des massacres d’alaouites et de chrétiens en Syrie, qui ont commencé dès décembre 2024, et ne se sont jamais arrêtés, mais qui ont connu une explosion atrocement violente, et qui n’a rien eu à envier en termes de barbarie à l’israélienne, en mars 2025. Or, quelle honte de constater que seuls la droite et le RN se sont élevés publiquement[16] contre ces massacres commis par les hommes du terroriste devenu président, Al-Joulani, et que toute la gauche s’est tue, alors qu’elle avait applaudi la chute d’Assad quelques mois avant, chute qui a permis ces mêmes massacres[17]. Pire, lorsque LFI a tardivement publié un communiqué impersonnel après une semaine, elle a tout simplement justifié sur le fond les massacres par « l’attaque de groupes miliciens pro-Assad, soutenus par l’Iran[18] », qui auraient simplement « dégénéré en massacres communautaires » ! Avec des condamnations telles, on aurait préféré le silence. Totalement isolé, seul le courageux Aymeric Caron a pris personnellement position à LFI, et sans réserve, sur les massacres d’alaouites[19]. Bien que lapidaire, cela déviait bien de la ligne officielle de LFI, qui aurait peur de perdre le vote musulman-sunnite en France en s’émouvant ainsi du sort de chiites, et il a donc été ignoblement attaqué par Rima Hassan quelques mois après, le critiquant pour son soutien (pourtant impeccable) à Gaza, arguant qu’il représentait bien là tous les défauts « de la gauche blanche », car il réduirait le problème au seul Netanyahou[20] (ce qui est parfaitement faux et malhonnête[21]). Voilà donc la vérité des indigénistes et de tout LFI (mis à part Aymeric Caron) : voir à raison le fascisme dans la politique israélienne, mais pas dans celle des djihadistes syriens au pouvoir ; trouver à raison fasciste le massacre barbare de gazaouis, mais pas celui d’alaouites ; trouver légitime de qualifier le RN de fasciste pour son soutien à Israël, mais pas LFI pour celui, de facto, à Al-Joulani et à ses soutiens (turcs, qataris, saoudiens). Cette cécité montre bien d’ailleurs l’insincérité totale de cette gauche quand elle soutient Gaza : elle ne le fait que pour s’attirer une clientèle sunnite en France, de façon parfaitement cynique. Si ce sont des chiites qui sont victimes de l’impérialisme atlantiste, alors on peut les égorger en toute impunité comme les alaouites, ou les bombarder comme les iraniens – Iran où la gauche LFI a soutenu les manifestations parfaitement terroristes de janvier 2026[22], qui visaient uniquement à activer des agents de l’extérieur pour déstabiliser le pays afin de l’envahir[23]. Et arguer que ce sont des choses qui n’ont rien à voir, c’est de la sophistique : Israël mène une guerre contre les Palestiniens et les pays moyen-orientaux qui refusent de se soumettre à son hégémonie, et pour ce faire, ils ont tout fait pour aider au renversement d’Assad[24]. Ce ne sont donc pas deux guerres indépendantes que celles de Syrie et de Palestine, mais les deux faces du même conflit : LFI (et son cénacle d’indigénistes indigents) sont comme ceux qui en 1941 dénonçaient les atrocités nazies sur le front de l’Ouest, mais taisaient celles sur le front de l’Est[25] – c’est l’inconséquence opportuniste classique de la social-démocratie. Qui est donc le vrai « fascisme » ? Vous accusez le RN, messieurs de LFI et les indigénistes, mais sur l’international, vous avez les mêmes insuffisances symétriques que lui pour ce qui concerne la lutte contre le fascisme international, celui qui veut par la force maintenir l’hégémonie de l’Empire américain et du Pétrodollar. Vous voulez un brevet d’antifascisme, mais vous avez savonné la planche à tous ceux qui ont tenté de lui barrer la route : Russie[26], Iran[27], Houthis[28], Hezbollah[29] – tout en dressant les lauriers de ceux qui s’y sont opposés : Ukraine, djihadistes en Syrie et dans tout le Moyen-Orient. Et si vous avez donné aux Palestiniens votre soutien, il ne s’agit là que d’un opportunisme électoraliste honteux, et vous avez réussi à défendre une juste cause pour de mauvaises raisons. Votre hargne plus ou moins feinte à l’égard du RN n’est que le masque de votre mauvaise conscience de n’être que la face symétrique à celui-ci du soutien au fascisme international. Et vous êtes d’autant plus coupables que lui que vous l’avez fait au nom de la morale, des bonnes intentions, et des opprimés, sans avoir le courage d’assumer le cynisme de votre position.

On comprendra donc bien que si le fascisme mondial qui défend le Pétrodollar est bien à l’offensive, la France, comme pays périphérique et brisé, ne trouve en son sein aucune force capable pour l’instant de porter intégralement ce fascisme. Mais le concept n’est pas pour autant ineffectif, car c’est la société toute entière qui est devenue porteuse de cette potentialité : le RN en soutenant les génocidaires israéliens, LFI en soutenant les barbus ludiques égorgeurs d’alaouites, et les macronistes qui sont contents car de toutes façons, ils soutiennent les égorgeurs des deux camps – les trois se retrouvant dans le soutien plus ou moins grand aux bandéristes ukrainiens[30]. LFI ajoute à cela un ethos de « frustré revanchard », qui transparaît dans leur volonté de « jouir sans entrave », et dans leur façon éhontée de mettre en scène une parodie de fête à chaque manifestation – volonté qui sonne faux, car sans le sérieux et la discipline, le plaisir se retourne en son contraire, et l’hédonisme devient puritain : en voulant attraper la vie, ils ont attrapé la mort – et ce nihilisme de frustrés revanchards trahit leur pulsion fasciste aux yeux des masses. Pour le reste cependant, il faut en revenir à G. Dimitrov : c’est la grande bourgeoisie qui est la plus capable, surtout en ces temps de grave ébranlement du socle de sa domination, de réaliser intégralement le fascisme, à savoir, l’usage systématique de méthodes terroristes pour asseoir sa domination. La classe qui en est le moins capable, et qui peut le plus freiner ces tendances, même si elle peut être ponctuellement aveuglée, comme c’est le cas de sa position sur Gaza[31], c’est le prolétariat. Et celle qui oscille entre les deux, et qui pour cette raison, comme le disait Machiavel, est la pire, c’est la petite-bourgeoisie : le mal absolu n’arrive pas tellement dans le monde à cause de ceux qui sont parfaitement bons, ni même de ceux qui sont parfaitement mauvais, car on sait s’en prémunir, mais de ceux qui, n’étant ni l’un, ni l’autre, oscillent entre les deux extrêmes, et de par cette imprévisibilité, causent le plus de dommages[32].

Les communistes doivent donc repartir d’une analyse totale du fascisme international actuel, pour en comprendre les causes, et les risques réels, sans projeter sur des épouvantails commodes, mais vides. Et pour cela, il faut reprendre encore et toujours l’analyse du fascisme classique, car beaucoup introduisent aujourd’hui en sous-main des interprétations gauchistes[33] et sociales-démocrates[34] du fascisme.

Le fascisme historique fut une réaction de la bourgeoisie face à la crise de la démocratie classique. Cette forme de démocratie ne fut pas un vain mot, mais une réalité historique, qui n’était bien entendu pas la démocratie parfaite et idéale – qui n’a de toute façon jamais existé. Au XIXe siècle, lorsque la bourgeoisie anglaise et française a pu imposer sa domination[35], avec assez peu de partage avec l’aristocratie en réalité[36], elle a créé le modèle classique de la démocratie libérale, qui hante encore nos imaginaires, car ses bases matérielles ont cessé depuis longtemps, mais pas sa force d’attraction.

La démocratie libérale classique a émergé autour de 1832[37]-1884[38] en Angleterre, et vers 1848[39] en France, avec la fin, progressive dans un cas, radicale dans l’autre, du suffrage censitaire, et l’émergence du suffrage universel masculin. Ce fut la grande période de constitution dans ces deux pays de partis et de syndicats[40] puissants, et la véritable intervention des masses au quotidien dans la vie politique. Or, et c’est le grand mérite d’E. Todd de l’avoir vu, la base matérielle de cette démocratie libérale classique a été l’alphabétisation des masses. La France et l’Angleterre sont toutes deux entrées en grande convulsion et ont connu leurs révolutions respectives quand la proportion d’alphabétisés est grosso modo passée au-dessus de 50 % de la population masculine, vers 1640 pour l’une, et 1790 pour l’autre[41]. Mais si cela a lancé la lutte démocratique, dans les deux cas, il ne l’a pas immédiatement achevée : ces deux dates marquent seulement le début du suffrage censitaire, donc une démocratie patricienne, sans parler des restaurations qui ont ensuite eu lieu. Mais le processus était lancé, et irréversible : autour de 80 % d’hommes alphabétisés, le suffrage devient presque automatiquement universel – 1851 en France, vers 1870 pour l’Angleterre. Une fois que tout le monde sait lire et écrire, il s’installe entre les citoyens un sentiment relatif d’égalité, et rien ne peut vraiment justifier l’exclusion politique radicale de ces égaux relatifs. Mais bien sûr, et E. Todd l’a encore noté, cela ne traduit pas un sentiment d’égalité absolu : dans la démocratie libérale classique, les hommes sont presque tous alphabétisés, mais la proportion de ceux qui ont une éducation supérieure est infime[42]. Il y a donc une bourgeoisie, extrêmement restreinte (moins de 1 % de la population au grand maximum, même en incluant leurs épouses), très cultivée, et qui dirige l’essentiel de la vie politique en dehors du mouvement ouvrier, et qui a un sentiment certain de sa supériorité sur les masses, alphabétisées, mais sans éducation supérieure. Cette grande bourgeoisie diplômée forme cependant un cercle extrêmement restreint dans la société, et le sait : elle n’a absolument pas les moyens d’ignorer la vie et les velléités des masses. Elle ne forme donc pas totalement un monde à part (comment, en étant aussi peu nombreux ?), et ses membres sont donc forcés d’être en contact quotidien avec les masses laborieuses (ne serait-ce que leurs domestiques, voire leurs ouvriers). C’est le schéma de la société idéale de la démocratie libérale, et qui va durer, en gros, jusqu’à la Première Guerre mondiale : les élites bourgeoises diplômées dirigent totalement la société, mais elles ne peuvent pas entièrement forcer les masses à faire ce qu’elles veulent contre leur gré – leur pouvoir de coercition a une limite objective, qu’elles ne franchissent jamais, et qu’elles ne peuvent franchir. C’est la période où elles doivent faire des concessions au discours social (radicaux-socialistes en France et travaillistes en Angleterre), présenter la colonisation comme une opportunité pour les prolétaires européens (pensons à Victor Hugo, ou à la passe d’armes entre Jules Ferry et Clemenceau sur le sujet), et déguiser l’impérialisme chauvin et belliciste en patriotisme (Première Guerre mondiale, Union sacrée).

La Première Guerre mondiale, en réalisant de façon effective les contradictions de l’impérialisme de cette époque, va mettre fin à ce schéma : les masses ne veulent plus consentir, la guerre doit s’arrêter. C’est le moment de la révolution bolchevique, des grandes mutineries, et de l’agitation sociale très intense qui a suivi au début de l’entre-deux-guerres. La bourgeoisie classique doit donc inventer une nouvelle façon de gouverner des masses, sans leur consentement : c’est l’invention du fascisme classique, et du nazisme. L’idée est d’utiliser des moyens terroristes pour forcer politiquement la main aux masses, ce qui était impossible sur le long terme avant : la chose était seulement ponctuelle, comme la répression de la Commune. Le fascisme historique a donc marqué un saut qualitatif dans la domination bourgeoise, et a signé en réalité la fin de la démocratie libérale classique, avec son impossibilité d’ignorer absolument les masses. Le fascisme a cependant plus été réintégré au capitalisme traditionnel dans l’après-guerre que vaincu, et il en est devenu l’inconscient refoulé. Cela s’est fait au prix d’une fausse démocratisation de l’enseignement supérieur, qui a créé un nouveau type de démocratie bourgeoise, que l’on nomme ainsi plus par paresse que par raison – un peu comme les anciens Romains appelaient encore Respublica ce que nous nommons « l’Empire ». Cette nouvelle démocratie bourgeoise, que Clouscard a nommée « libéralisme-libertaire », est libérale sur le plan économique, et libertaire sur le plan des mœurs : tout pour l’individu atomisé et pathologique, rien pour l’État et le collectif. Quand ces nouvelles couches moyennes forment 20 % d’une classe d’âge au bac, elles peuvent faire leur Mai 68[43], ce « 14 Juillet des couches moyennes » comme disait Clouscard. Après cela, la démocratie classique devient un fantôme, et un mot vide : les diplômés sont suffisamment nombreux pour faire totalement sécession, et créer un monde à part où ils peuvent de plus en plus ignorer les masses de non-diplômés, et créer un véritable racisme social envers eux. Et à partir de ce moment-là, le fascisme historique devient donc inutile, puisqu’on peut désormais tout imposer aux masses non-diplômées. Alors, à quoi bon utiliser le terrorisme contre elles, puisqu’elles se retrouvent dépouillées de tous les moyens d’action et de résistance politique qu’avait mis en place la démocratie libérale classique (partis, syndicats), par la faute de la petite-bourgeoisie intellectuelle qui s’est intégralement vendue et qui les prive dorénavant de tout moyen d’expression ? – c’est la grande séquence qui commence à partir de Giscard et Mitterrand en France. On peut promettre n’importe quoi aux masses, et une fois élu, faire totalement l’inverse (le tournant de la rigueur) sans en avoir cure, car les masses ne peuvent plus rien dire. On peut dissoudre la souveraineté nationale, détruire l’appareil productif et l’industrie, qu’importe : le flanc est enfoncé, on peut pousser l’avantage ad libitum. L’évolution du nombre de diplômés et de bacheliers suit son cours (et peu importe le niveau intellectuel réel, l’important est de créer une caste), et lorsqu’on atteint 75 % d’une classe d’âge au bac (2012 en France), on peut faire voter le mariage homo, et basculer vers le nihilisme et « l’état anthropologique zéro [44]». Dans ces conditions, le fascisme historique a perdu toute fonction : on arrive à produire les mêmes effets que lui (pas de résistance des masses à la bourgeoisie), mais sans ses moyens terroristes (on a juste besoin de produire des masses de diplômés) – le terrorisme devient essentiellement intellectuel dans les pays occidentaux, et physique dans les pays qui voudraient résister à l’impérialisme (Yougoslavie, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Palestine...). C’est le modèle libéral-libertaire classique, où le fascisme devient sans objet propre, et n’a donc pas pointé le bout de son nez : l’antifascisme y a donc été essentiellement un « théâtre[45] ».

La crise extrêmement grave de ce modèle, et que les guerres commencées en 2022 et 2023 ont portée à son paroxysme, change cependant la donne, et c’est ce que nous avions sous-estimé en 2024, le phénomène étant trop récent. L’Ukraine et Israël ont donné à l’impérialisme un nouveau modèle possible de fascisme, en emmenant leurs masses droit dans le mur : démographique et immédiat pour l’Ukraine[46], politique pour Israël, pour qui sa survie dans la région devient de plus en plus hypothétique. Le modèle séducteur libéral-libertaire ne fonctionne plus, il faut de la coercition, partout, tout le temps, même à l’intérieur[47]. Ce reboot du fascisme a la même définition de classe que Dimitrov avait donnée à l’historique : moyens terroristes de la bourgeoisie financière pour maintenir sa domination, car l’ancienne méthode ne fonctionne plus. Sauf que cette ancienne méthode n’est plus celle des années 30 (devoir tenir compte des masses), mais celle qui condamnait à choyer les diplômés pour les faire vivre dans un paradis artificiel improductif. Et surtout, le but de ce nouveau fascisme est différent dans sa nature, car il vise, non pas à faire avancer des impérialismes émergents comme dans les années 1930 (Allemagne, Japon)[48], mais à sauver l’impérialisme américain, et à maintenir l’hégémonie du Pétrodollar. Le risque fasciste est donc maximal dans les pays qui voudront entamer cette lutte désespérée, et sauver ce monde qui sombre. Il est cependant à noter que, ce reboot du fascisme n’est pour l’instant que l’initiative isolée de deux pays satellites des États-Unis, et dont la vigueur a probablement surpris même au plus haut sommet du Pentagone et de Washington[49], et est advenu dans deux sociétés depuis longtemps militarisées. Ceci limite pour l’instant grandement ses risques d’extension, et il est plutôt à parier qu’il soit mort-né : le fascisme impliquerait un projet, un minimum de planification, que le libéralisme-libertaire a rendu impossible partout, et ce besoin objectif de fascisme aux États-Unis risque donc fortement de buter sur cette contradiction fondamentale, au moins pendant longtemps. Le risque actuel de propagation du fascisme est donc plutôt faible, même aux États-Unis (malgré leur besoin), bien que l’Ukraine et Israël aient ouvert la voie.

Or, sur ce chemin, l’Europe a été abandonnée par les Américains[50] (qui ne l’ont pas encore fait pour Israël, et qui n’arrivent pas à le faire avec l’Ukraine), ce qui renforce encore plus l’absence de vrai risque fasciste pour eux. Les pays européens, qui vont donc avoir de moins en moins intérêt à l’hégémonie américaine puisque celle-ci ne veut plus d’eux comme valets – ils coûtent trop cher et sont inutiles –, sont donc les moins susceptibles de tomber dans ce nouveau fascisme, qui ne les concerne plus vraiment.

Déjà faible dans les autres pays, le risque de ce fascisme de s’implanter en France est presque nul, comme il est facile de le déduire de ce qui précède : nous sommes lâchés par les Américains, nous n’irons donc pas mourir pour le Pétrodollar[51] ; nous n’avons plus d’industrie, ni d’appareil productif, surtout comparé à l’Allemagne – il n’y a donc aucun impérialisme national à ressusciter, et ses moyens réels seraient proches de zéro : ce qui exclut donc toute vraie possibilité de fascisme[52]. Dans ce schéma, le RN est aussi éloigné que les autres de toute possibilité de ce genre, et projeter ses craintes sur lui est donc un peu illusoire. On arrive donc à résoudre, par tout ce que nous avons dit, la quadrature du cercle du fascisme en France, à la fois omniprésent et absent : il est omniprésent dans les discours et les imaginaires, car la pulsion fasciste traverse toute la société française, toutes ses classes et tous les partis, et concrétise bien cette pulsion de mort que nous avons diagnostiquée comme seule capable d’unir aujourd’hui tous les partis ; mais il est absent car il n’a pas d’objet propre, et ne peut se concaténer dans aucun projet concret. Il est donc un fantasme au sens freudien : il est un désir inconscient de toute la société française dans son intégralité, mais dont la réalisation est non seulement impossible, mais même – c’est l’apport décisif de Lacan – tournerait au cauchemar. Le fantasme de fascisme français est là pour structurer, par sa non-réalisation, tout le psychisme national, et nous consoler, un peu, de notre impuissance[53]. Plus on le craint, plus on montre par-là de désir pour l’existence de ce risque, car au moins, il nous prouverait que la France a encore des capacités productives, une classe ouvrière puissante, et un mot à dire dans l’Histoire. Malheureusement, ce n’est pas le cas, et il faut faire le deuil de ce fantasme.


[1]Il s’est répandu ces dernières années, au sein du marxisme bien-pensant, l’idée, assez saugrenue, que le concept même de « lumpen-prolétariat », appliqué de nos jours, serait « raciste ». Il semble pourtant nécessaire à l’analyse marxiste de présupposer une catégorie de prolétaires que la déstructuration sociale pousserait à avoir des comportements individualistes et opportunistes, et à s’associer avec des franges entières de l’appareil d’État (aide sociale, magistrature, éducation nationale, et même système carcéral pour qui connaît le niveau effrayant de corruption qui y règne) et de la petite-bourgeoisie, afin d’en être les exécutants de basse œuvre. Constater la surreprésentation de l’immigration et de ses descendants dans cette fonction n’a rien de particulièrement scandaleux, sauf pour ceux qui en tirent profit. Pour clore le débat avec dignité, adoptons donc pour le lumpen-prolétariat la très belle définition de Lukács, qui pensait au lumpen-prolétariat romain : celui-ci reste limité « aux intérêts de la consommation séparée de la production » (Histoire et conscience de classe, p. 77, éd. 1960).

[2]Partie 5 de l’article : https://grosrougequitache.fr/le-temps-de-la-clarification-chroniques-dune-anarchie-annoncee/

[3]https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/elections-legislatives-2024-le-profil-des-electeurs-en-7-points

[4]https://www.bfmtv.com/politique/elections/legislatives/resultats-elections-legislatives-2024-age-diplomes-revenus-comment-ont-vote-les-francais_AV-202406300567.html

[5]https://www.marianne.net/politique/le-pen/europeennes-les-ouvriers-ont-tres-massivement-vote-pour-le-rn

[6]https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/68-des-ouvriers-ont-vote-le-pen-il-faut-redonner-confiance-aux-classes-populaires-dans-notre-modele-social-et-republicain-2227215

[7]https://www.ipsos.com/fr-fr/presidentielle-2027-le-point-7-mois-du-scrutin

[8]https://basta.media/interview-nicolas-renahy-Le-premier-parti-de-la-classe-ouvriere-c-est-abstention

[9]https://www.inegalites.fr/Vote-des-pratiques-inegales-selon-l-age-et-la-categorie-sociale

[10] Il en va ainsi de même par exemple avec le kitch : lorsque le kitch est populaire, qu’il est le produit spontané des classes exploitées, il émane de lui une joie de vivre qu’il est toujours agréable d’admirer, à moins d’avoir une âme pervertie par le mépris de classe ; à l’inverse, lorsque le kitch est le résultat de la décadence des couches supérieures, il émane de lui un malaise visqueux que rien ne peut supprimer, car il est pulsion de mort.

[11] Johann Chapoutot, qui semble malheureusement s’être plu à devenir la caricature de lui-même, semble désormais ne plus faire que cela : amalgamer le fascisme historique avec la situation actuelle. Il est d’autant plus coupable qu’il est loin d’être stupide, qu’il est très cultivé et qu’il connaît parfaitement les sources. Il est donc inexcusable, car il utilise ses diplômes et son intelligence pour combattre de pauvres gens qui essayent de survivre politiquement, et qui contrairement à lui, n’ont aucune de ces armes.

[12] Les plus malins prétendent cependant vouloir l’alliance entre les « beaufs » (les électeurs du RN) et les « barbares » (les électeurs musulmans de LFI. Il n’est cependant pas difficile de voir que la chose reste chez eux une phrase vide, et n’a aucune traduction politique concrète. Et ceci est logique, car pour les indigénistes, si les « beaufs » votent à droite, c’est parce que (contrairement aux musulmans qui sont dans l’authenticité de l’Être) ils ont perdu leurs traditions et leur enracinement. La gauche indigéniste (la branche bouteldjiste) pense donc qu’il faut leur proposer une tradition métaphysique pour les sortir du vote RN. On voit bien que c’est ne rien comprendre au problème. L’électorat populaire du RN est totalement déchristianisé, et d’ailleurs depuis longtemps : E. Todd avait noté en son temps que le vote RN était supérieur dans les régions anciennes déchristianisées, et qui avaient fait la Révolution française. Ils sont sortis depuis longtemps de la tradition et de la métaphysique, et avec joie. Il ne faut donc pas leur proposer plus de religion (comme le veulent ces indigénistes), mais moins, car cet électorat est insensible à la religion moralisatrice de la petite-bourgeoisie de gauche actuelle.

[13] Il y a bien sûr des logiques économiques structurelles et idéologiques à l’immigration, mais ce n’est certainement pas comparable à une nécessité physique telle qu’une conquête : assimiler les deux, c’est faire de l’individu un objet de l’Histoire plus qu’un sujet, et le réduire à un phénomène intangible – et c’est plus du structuralisme que du marxisme.

[14] Pour donner un exemple concret, puisque dès que l’on touche ce débat, on a tendance à vouloir se faire disparaître les problèmes dans un nuage de fumée, les investissements régionaux dans les lycées de Seine-Saint-Denis pour l’année scolaire approchent les 270 millions d’euros, pour 60 000 élèves (4500€ par élève), alors qu’en Mayenne, ils ne seront que de 15 millions, pour 6500 élèves (2300€ par élève). Pas vraiment de quoi crier au racisme d’État.

[15] Celui qui lira aujourd’hui les textes de Carlyle (sa conférence sur Mahomet comme « héros »), Gobineau (ses éloges de l’arabe bédouin dans l’Essai sur l’inégalité des races) ou Nietzsche (Antéchrist, §59-60 par exemple) sur l’islam sera surpris de leur bienveillance, alors que leurs textes sur le judaïsme sont systématiquement à charge (même pour Nietzsche malgré les apparences et quelques revirements). Les citations islamophiles d’Hitler dont on entend parfois parler ne sont que de la paraphrase des phrases de Nietzsche. Toute islamophilie n’est bien évidemment pas d’extrême-droite, mais le révisionnisme latent sur la question interroge.

[16]

[17] Jean-Luc Mélenchon, Rima Hassan et Houria Bouteljdja se sont tous trois publiquement réjouis de la chute d’Assad, mais n’ont pas eu un mot public sur les égorgements barbares d’alaouites.

https://frustrationmagazine.fr/syrie

[18] https://lafranceinsoumise.fr/2025/03/11/syrie-les-massacres-de-civils-doivent-cesser-et-les-responsables-etre-condamnes/

[19]

[20] https://www.lefigaro.fr/politique/israel-gaza-passe-d-armes-entre-les-insoumis-aymeric-caron-et-rima-hassan-20250904

[21]

[22] https://lafranceinsoumise.fr/2026/01/13/solidarite-avec-le-peuple-iranien/

[23] https://thecradle.co/articles/iranian-defense-minister-accuses-us-israel-of-directing-violent-riots

https://thecradle.co/articles/iran-says-over-100-security-police-forces-killed-by-armed-rioters

https://thecradle.co/articles/Manufacturing-martyrdom-The-west%E2%80%99s-cynical-use-of-Iranian-protest-figures

[24] Hassan Nasrallah répétait à souhait : « si la Syrie tombe, la Palestine tombe aussi ».

https://www.haaretz.com/2013-05-25/ty-article/nasrallah-if-syria-falls-so-will-palestine/0000017f-f738-d460-afff-ff7e93500000

[25] Ce fut la tendance de la SFIO regroupée autour de Paul Faure, et dont les éléments extrémistes ont mené à Marcel Déat (notamment via Georges Albertini, vrai pont entre Faure et Déat).

https://www.jean-jaures.org/publication/les-socialistes-et-la-drole-de-guerre-septembre-1939-mai-1940/

[26] https://lafranceinsoumise.fr/2022/02/24/la-france-insoumise-condamne-linvasion-militaire-de-lukraine-avec-la-plus-grande-fermete/

https://www.bfmtv.com/replay-emissions/le-grand-oral-2027/video-ukraine-la-france-insoumise-maintiendrait-les-aides-francaises-jusqu-a-la-fin-de-l-agression-illegale-de-la-russie-selon-mathilde-panot-lfi_VN-202609060302.html

[27]

[28] Pour Mélenchon, on peut « penser ce que l’on veut du conflit avec les Émirats » : guerre impérialiste atroce, qui n’a rien à envier à Gaza.

https://www.lagazettefrance.fr/article/frappes-americaines-au-yemen-melenchon-alerte-sur-les-risques-de-guerre-generalisee

[29] La délégation LFI envoyée à Beyrouth pour discuter avec le traître Joseph Aoun n’a rien trouvé à redire au désarmement du Hezbollah :

https://www.lorientlejour.com/article/1537616/-solidarite-avec-le-peuple-libanais-une-delegation-lfi-a-beyrouth-pour-rencontrer-aoun.html

[30] On ne peut donc que grandement approuver la déclaration récente de L. Alliot, qui a sèchement déclaré qu’il fallait « couper le robinet à l’Ukraine » – ce avec quoi l’ineffectif J. Bardella a tenu immédiatement à se désolidariser.

https://www.nouvelobs.com/politique/20260905.OBS117961/couper-le-robinet-de-l-aide-a-l-ukraine-accuse-de-servir-la-russie-le-rn-embarrasse.html

[31] En juin 2024, 75 % des ouvriers déclaraient qu’il fallait conditionner un cessez-le-feu à Gaza à une libération des otages. Avoir abandonné l’immense majorité du prolétariat français à une indifférence à la cause palestinienne, qui frôle parfois le pro-sionisme, voilà le grand crime du gauchisme de LFI et des indigénistes : avoir transformé l’injustice absolue de notre siècle en débat piégé. Voilà où mène d’avoir des positions abstraites sans penser en termes de contenu de classes.

https://www.ifopgroup.com/article/le-regard-des-francais-sur-le-conflit-israelo-palestinien-et-ses-consequences-sur-la-france-2-2/

[32] Machiavel, Discours sur Tite-Live, I, XXVI

[33] Comme l’idée de Trotsky que le fascisme serait une idéologie de petite-bourgeoisie poujadiste, et pas une arme de la grande bourgeoisie financière.

[34] C’est l’interprétation du fascisme comme phénomène immoral et autoritaire, qui veut de la discipline – alors que c’est tout le contraire pour cette dernière.

[35] Car en réalité, et il faut rendre hommage à E. Todd sur ce point, lorsque l’on parle de « démocratie occidentale », il n’y a en réalité que trois modèles possibles, car seuls trois pays ont inventé la démocratie libérale classique : l’Angleterre, les États-Unis (que nous laissons de côté pour cette analyse) et la France. Les autres pays (sauf les pays d’Amérique latine) ont ensuite au mieux importé une des deux formes (généralement l’anglaise, plus molle, insipide et parlementaire que la française, plus jacobine et tonique).

[36] Les thèses d’A. Mayer sur une prétendue « persistance de l’Ancien Régime » en Europe jusqu’à la Première Guerre mondiale ont fait beaucoup de mal. Il concède lui-même dans l’introduction de son ouvrage que la France échappe largement à son schéma, et l’introduction de l’Angleterre est visiblement forcée. Il est donc obligé de simplement démontrer que l’Ancien Régime a perduré en Europe de l’Est jusqu’à la Première guerre mondiale, ce qui est un truisme, mais qui est un peu court pour innocenter le capitalisme de la Première guerre mondiale, et réfuter Lénine.

[37] Date du Reform Act, qui réduit le cens, et ouvre le vote à la petite-bourgeoisie anglaise (le dernier article politique de Hegel consiste justement dans une critique de cette réforme).

[38] En 1867, les ouvriers qualifiés des villes obtiennent le droit de vote, puis les travailleurs agricoles en 1884. Il faudra cependant attendre 1918 pour un suffrage universel masculin plein et entier.

[39] Instauration du suffrage universel masculin en France, avec brève remise en cause sans lendemain en 1850.

[40] Les syndicats sont tolérés en Angleterre à partir de 1824, et reconnus complètement à partir de 1871. Ils seront tolérés en France un peu plus tard, en 1861, et reconnus pleinement en 1884.

[41] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Illettr%C3%A9s_france.png

https://www.researchgate.net/figure/Literacy-in-England-1580-1920_fig3_228553349

https://link.springer.com/article/10.1007/s11698-016-0156-3

[42] Lucien Sève avait souvent rappelé ces chiffres, vrais pour la France, mais transposables en Angleterre : en 1900, il y avait 3000 bacheliers par an, en 1945, 6000. Le pourcentage d’une classe d’âge qui avait le bac était donc infime (il y a eu 920 000 naissances en France en 1880, pour donner une idée de la classe d’âge : 0,3 %).

[43] https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/8/EESR8_ES_08-les_evolutions_de_l_enseignement_superieur_depuis_50_ans_croissance_et_diversification.php

[44] C’est E. Todd qui a proposé, à raison, cet indicateur symbolique pour mesurer l’arrivée du nihilisme complet dans chaque pays.

[45]

[46] https://www.ouest-france.fr/europe/ukraine/en-ukraine-le-vertige-demographique-pese-aussi-sur-leconomie-836670e0-0fd1-11f1-b929-abb85d5fd4cd

[47] Pensons aux véritables rafles qui sont quotidiennes en Ukraine, l’interdiction de presque tous les partis politiques, la persécution des communistes (pensons aux jumeaux Kononovitch) ; pour Israël, le terrorisme pour les courageux israéliens de gauche qui s’opposent réellement au sionisme (voir par exemple la situation personnelle de Schlomo Sand, ou la prison pour ceux qui refusent de servir dans l’armée).

[48] L’idée répandue d’un fascisme des années 30 qui aurait visé à simplement défendre des impérialismes nationaux menacés n’est finalement pas très justifiée, car alors l’Angleterre et la France auraient dû basculer dans le fascisme. Au contraire, ce sont des impérialismes émergents et plus récents, et contraints à être restreints par leur caractère de tard-venus (Allemagne, Japon), ou même des impérialismes de troisième (Italie) ou quatrième zone (Espagne, Portugal) qui ont basculé dans le fascisme.

[49] Il est peu vraisemblable que l’impérialisme américain s’attendait à une telle résistance acharnée et nihiliste des ukrainiens.

[50] https://www.liberation.fr/international/amerique/nos-allies-et-partenaires-assumeront-la-responsabilite-de-leur-propre-defense-le-pentagone-devoile-sa-strategie-2026-20260124_K3ENRHJBF5CK5CSXXTWPXEJQIM/

[51] Macron peut bien essayer dans les mois qui lui restent, son affaiblissement, que nous avons démontré, est tel que la tentative a peu de chances de réussir.

[52] L’idée que nous pourrions, ou voudrions, ressusciter l’empire colonial français relève du pur délire : il est mort et enterré depuis longtemps.

[53] Il a donc exactement la même fonction psychique que le fantasme de viol de la psychotique, bien connu des spécialistes.

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