Je reproduis ici ma publication sur les réseaux après la vision de la première partie du film d’Antonin Baudry, « La bataille de Gaulle » :

« J’étais réticent vis-à-vis du film « La bataille de Gaulle », pas convaincu d’une capacité française de réaliser le film que méritait l’épopée de la France libre. La connaissant minutieusement, je craignais également raccourcis et contresens.

J’avais tort sur toute la ligne.

J’ai eu la gorge nouée de la première à la dernière minute du magnifique premier volet vu hier soir. En constatant au passage, que le patriotisme émotif, cela ne s’arrange pas avec l’âge, la vache !

Il paraît que de ce point de vue, la deuxième partie est encore « pire ».

Tant mieux. »

J’ai vu la deuxième partie. Qui est donc « pire », puisqu’elle complète magnifiquement la première.

Alors on ne va pas faire de critique cinématographique classique, faire l’éloge de la réalisation, du jeu des acteurs pour émettre un avis global. Ce film ne mérite qu’un qualificatif : indispensable.

Mais on ne va pas se priver d’en parler non plus pour partager les plaisirs de cette réussite dans réalisation d’un film à grand spectacle sur une épopée magnifique. Avec laquelle l’auteur de ces lignes entretient un rapport très particulier. À base de connaissance approfondie et d’émotion patriotique pour une des plus belles aventures humaines qu’a connues la France.

En s’efforçant quand même de ne pas trop spoïler, promis.

Le synopsis

L’histoire que raconte ce film est en fait très simple et peut se décrire de la façon suivante :

« Arrivant à Londres, je m’apparaissais à moi-même, seul démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir la nage […]

Poursuivre la guerre ? Oui, certes ! Mais pour quel but et dans quelles limites ? Beaucoup, alors même qu’ils approuvaient l’entreprise, ne voulait pas qu’elle fut autre chose qu’un concours donné, par une poignée de Français, à l’empire britannique demeuré debout et en ligne. Pas un instant je n’envisageais la tentative sur ce plan-là. Ce qu’il s’agissait de servir et de sauver c’était la nation et l’État. […]

Quant à moi, qui prétendait gravir une pareille pente, je n’étais rien, au départ. À mes côtés, pas l’ombre d’une force, ni d’une organisation.… Bref, tout limité solitaire que je fusse, et justement parce que je l’étais, il me fallait gagner les sommets et n’en descendre jamais plus. La première chose à faire était de hisser les couleurs.…

À 49 ans j’entrais dans l’aventure comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. »

Il s’agit évidemment d’extraits du début des « Mémoires de guerre » de Charles de Gaulle. Le film raconte cette volonté, et la victoire remportée avec les hommes et les femmes d’exception qui l’accompagnaient.

Le film d’Antonin Baudry est évidemment épique, pouvait-il ne pas l’être ? C’est bien sûr d’abord une œuvre cinématographique qui raconte une histoire et qui par conséquent doit se soumettre à l’écriture cinéma en se tenant éloigné tant du documentaire, que du biopic minutieux. Comme je l’ai confessé, je craignais les raccourcis et les contresens et de fait, il y en a, surtout dans la première partie. Ils n’ont absolument aucune importance, les libertés prises de temps en temps avec l’exactitude historique n’altèrent en rien à la fois le propos général et la cohérence, sans oublier la beauté du spectacle. Certains épisodes sont réinterprétés, d’autres fusionnés comme par exemple lorsque de Gaulle accueille les premiers volontaires avec la phrase glaciale et authentique : « je ne vais pas vous féliciter, vous n’avez fait que votre devoir ». Dans la vraie vie, 60 ans plus tard, Daniel Cordier le magnifique secrétaire de Jean Moulin, en gardait un souvenir cuisant… D’autres épisodes manquent, qui auraient pu faire de beaux morceaux de bravoure, mais ça n’est vraiment pas grave.

Des morceaux de bravoure il y en a à foison, mais on va tenir la promesse de ne pas les dévoiler si ce n’est en relevant celui par exemple de la conversion de René Pleven prêt à partir pour les États-Unis et choisissant la France libre. Ou bien le traitement bouleversant de finesse du destin de Fernand Bonnier de la Chapelle le jeune royaliste, qui sauva littéralement la France libre au prix du sacrifice de sa vie. Je n’ai pas du tout été heurté par l’idée de remplacer le personnage de Daniel Cordier, secrétaire de Moulin, par une jeune femme que l’on retrouve ensuite faisant le coup de feu à la Libération de Paris. J’ai la faiblesse de considérer qu’à ce moment-là, elle incarne l’intrépide Madeleine Riffaud que j’ai eu le privilège de connaître et de fréquenter. On va s’en tenir là parce qu’en fait tout ce film est un morceau de bravoure.

Un propos pertinent et courageux

Nous nous pencherons sur le choix des acteurs qui témoignent de la brillante perception par le réalisateur de son sujet. Des simples soldats de Bir Hakeim à l’époustouflant Leclerc, le casting est absolument ébouriffant. Mais avant il faut revenir un peu à la politique car c’est une des grandes surprises de ce film. Qui est à la fois pertinent et courageux.

Pertinent, car il montre bien de Gaulle dans sa volonté de sauver et reconstruire une Nation et un État effondré, d’asseoir la France à la table des vainqueurs d’une guerre qu’il sait que l’Allemagne va perdre. Ce fut un combat très difficile, commencé à partir de rien, et qui se heurta d’abord à la Grande-Bretagne et ensuite à « l’ami américain » qui lui aussi sait qu’il va gagner la guerre, et que cette issue lui offrira la probable domination du monde. Charles de Gaulle et ses Compagnons de la Libération considéraient que la France libre était ce qu’ils avaient fait de mieux dans leur vie. Mais lorsque Philippe De Gaulle demanda son père après la guerre quelle impression générale il en gardait celui-ci lui répondit : « ce fut épouvantable… ». Comme le montre le film, ce combat incessant fut mené d’abord contre les Allemands, ensuite contre Vichy, puis contre la Grande-Bretagne et enfin contre l’Amérique, ou en tout cas contre Roosevelt, l’opinion américaine étant plutôt favorable à de Gaulle. J’ai lu çà et là des critiques sur l’absence totale de la guerre à l’Est dans le propos du film. Cette absence se comprend tout à fait même si personnellement je regrette qu’il n’y ait pas eu la mention de l’épopée France libre pure de « Normandie Niémen ». La « bataille de Gaulle » se menait d’abord et essentiellement sur les théâtres décrits par le film.

Mais cette présentation est aussi un choix courageux. Car, la réaction des petits valets de l’Amérique n’a pas été longue. Levée de boucliers chez les domestiques de l’oncle Sam pour venir fustiger le sacrilège d’oser prétendre que l’Amérique avait d’abord et avant tout défendu ses intérêts, la libération de la France n’étant en fait qu’une conséquence, peut-être même secondaire de l’implication des USA dans la guerre. Avec en tête Patrick Cohen, journaliste des plus méprisables, venant dégoiser sa propagande venimeuse sur le service public, suivi par Télérama, et la presse de cette petite bourgeoisie urbaine qui déteste la France. Avec même pour finir le Figaro venant rappeler les convenances américaines à un pays dirigé successivement par des « youngs leaders » formées par l’Amérique.

Un casting ébouriffant

Étonnant Benoît Magimel incarnant un Köenig plus vrai que nature, tout droit venu de Narvik pour remporter enfin la première victoire de la France retrouvée à Bir Hakeim. On le voit accompagné par sa compagne la britannique Suzanne Travers seule femme ayant jamais appartenu à la Légion et conduisant sous la mitraille le véhicule sortant Köenig du camp retranché. En vrai après la guerre elle dira de ce moment : « je n’ai jamais été aussi fière ». Pour L’infect Darlan, on a choisi Mathieu Kassovitz campant le salaud à la perfection. Pour Giraud, la ganache stupide ce sera Thierry Lhermitte ayant tout compris de son personnage et parfait dans le rôle d’un imbécile. Dans le formidable « Les heures sombres » qui raconte le refus par Churchill de la défaite en juin 1940, les Britanniques avaient demandé à Gary Oldman d’assumer le rôle du premier Britannique. Performance légendaire à laquelle celle de Simon Russell Beale pour le film de Baudry peut être considéré comme de même niveau. Finalement, tous les seconds rôles sont à la hauteur avec une mention particulière pour ceux qui jouent Anthony Eden, le soutien de de Gaulle dans le cabinet britannique, René Pleven le centriste hésitant et sentimental, et le général Catroux qui dut faire le tampon entre le Connétable (de Gaulle) et la ganache (Giraud).

Mais bien sûr au premier plan il y a Niels Schneider qui incarne Philippe de Hauteclocque, campant un personnage à la stature hallucinée et qui donne à lui tout seul par son charisme, la dimension de folie de cette aventure. Parce que si de Gaulle sait que les anglo-saxons, tôt ou tard alliés aux soviétiques, vont l’emporter et que c’est pour cette raison qu’il va « gravir une pareille pente », pour Leclerc, ce n’est pas la même chose. Pour ce capitaine habité, blessé à la tête qui traverse la France en vélo en juin 40, s’il va ensuite rejoindre Londres, ce n’est pas parce qu’il refuse la défaite, mais parce qu’il n’accepte pas d’être vaincu.

Les obligations de la particule

L’aventure de la France libre, celle qui a rassemblé cette cohorte hétéroclite, fut au départ une aventure personnelle. On y trouvait de tout, ceux venus « de la cagoule et de la synagogue », des marins, des paysans des jeunes, voire des très jeunes, tous animés d’une foi étonnante. Parce que comme disait Élisabeth de Miribel la secrétaire de de Gaulle, à propos des notables et des bourgeois français, en juillet 1940 « Londres n’était pas une ville où on arrivait, c’était une ville d’où on partait ». Une volée de moineaux, qui voyait les Jean Monnet, Alexis Léger, Saint-Exupéry, André Mauroy etc. etc. filer en Amérique, c’était plus sûr.

Et parmi la poignée de ceux qui venaient à Londres et voulaient continuer le combat, on trouvait une proportion étonnante d’aristocrates. En général des cadets de famille, la maison en France étant laissée à la garde des aînés. Ils auront proportionnellement le taux de pertes plus élevé, normal c’est la loi, c’est la règle. Et Philippe Leclerc de Hauteclocque est de ceux-là. Une des plus belles scènes de la deuxième partie nous le raconte. Maurice Halna du Fretay nous avait dit la même chose. Après la capitulation de Pétain, il avait remonté pièce à pièce un avion dans une grange de la propriété familiale. Avec lequel il réussit à décoller pour atterrir en Angleterre et s’engager dans la force aérienne de la France libre. Aux journalistes britanniques qui lui demandaient pourquoi il avait accompli cet exploit, il avait répondu : « je suis libre comme l’air, je suis pauvre comme Job, je ne suis plus vaincu ». Il fut abattu dans son avion et disparut dans la Manche au moment du raid sur Dieppe de 1942.

Quant à Leclerc dont André Malraux parla du « cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique » qui l’accompagna dans la cour des Invalides, je ne peux me priver de sa description par le général Edgar de Larminat, un autre des fous de cette aventure : « Leclerc c’est quelqu’un qui vous regarde d’un air mauvais, vous marche sur les pieds et vous pique votre mouchoir. Et au moment où vous allez réagir, vous constatez qu’avec ce mouchoir il a fait un service de table complet avec serviettes et nappe. Alors vous ne faites rien et vous lui donnez votre chemise »

Nous nous sommes un peu éloignés du film, c’était probablement le but d’Antonin Baudry, de nous replonger chacun à notre façon dans ce moment d’histoire de notre pays, qui n’est finalement pas si éloigné.

Pour ma part, au-delà du plaisir et de l’émotion, il m’a renvoyé, et je l’en remercie, à ces trois oncles qui eux aussi n’acceptèrent pas la défaite, et ne voulurent pas être vaincus. Tous trois tués à l’ennemi, ils le payèrent de leur vie, comme les trois de la guerre précédente.

Ces six fantômes à particule, qui ne furent pas vaincus. Et qui avancent quand je recule.

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